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Les places d'archers dans les compagnies de gens d'armes

Aussi tout s'en va à l'envers, sans que ceux qui vivent puissent espérer de voir les chozes en meilleur estât. La guerre se commença ung an après entre le Roy François et l'Empereur, plus aspre que jamais, luy pour nous chasser de l'Italie et nous pour la conserver : mais ce n'a esté que pour y servir de tombeau à ung monde de braves et vaillans François. Dieu fist naistre ces deux grands princes ennemis jurés et envieux de la grandeur l'ung de l'aultre; ce qui a cousté la vie à deux cens mil personnes, et la ruyne d'ung million de familles. Et enfin ny l'ung ni l'aultre n'en ont rapporté qu'ung regret d'estre cause de tant de misères. Que si Dieu eust voulu que ces deux monarques se feussent entendus, la terre eust tremblé soubz eux, et Solyman \ qui a vescu en même temps, eust eu assés affaire à sauver son estât, au lieu que cependant il l'a esteridu de tous costés. L'Empereur a esté ung grand prince, lequel toutesfois n'a surmonté nostre maistre que de bonheur pendant sa vie et de ce que Dieu luy a faict la grâce de pleurer ses péchés dans ung couvent, oii il se rendit deux ou trois ans avant mourir. Or, pendant ceste guerre qui dura vingt-deux mois, j'v viz de très-belles choses pour mon apprentissage et me trouvay ordinairement en tous les lieux où je pouvois penser acquérir de la réputation à quelque prix que ce fust : aussi feut-il thué soubz moy cinq

étaient réservées aux jeunes gentishommes qui sortaient de page. (Voy. Lanoue, Discours politiques et militaires, p. 119, édit. de 1687. 5* discours.)

1. Soliman II (1 520-1 S66), fils et successeur de Sélim I", conquérant de la Perse, de la Hongrie, des Rhalifats d'Alger et de Tunis. •

chevaux en dix jours, et en deux jours deux que monsieur de Roquelaure*, cousin germain de ma mère, me donna. Decepremier commencement je guaignay tellement l'amictié de ceux de la compaignie, qu'ung chacun m'aydoict à me remonter ayant perdu mes chevaux. Je fus aussi au comhat faict prisonnier, et après bien tost délivré par le moyen de mes amis.

Que ceux qui désirent avec les armes acquérir de l'honneur facent résolution de fermer les yeux à tous périlz et hazardz aux premières rencontres où ilz se trouveront : car c'est sur eux qu'on jecte les yeux pour voir s'ilz ont rien de bon au ventre. Que si au commencement ilz font quelque acte signalé, pour monstrer leur courage et leur hardiesse, cela les marque pour jamais et les faict recognoistre, mesme leur donne le cœur et le courage de fere encores mieulx.

Or nous perdismes en ceste guerre le duché de Milan. Que si je voulois eslre historien et que le Roy me commandast d'escripre la véritté, je vouldrois bien asseurer que je le ferois aussi bien que homme de France, encores que je ne sois pas grand clerc et que je fusse bien jeune en ce temps-là : j'entends des lieux où j'estois, et non des aultres. Car je ne vouldrois escripre choz'e aulcune pour ouir dire. Et pource que je ne me veux occuper à escripre les faicts des aultres, ni les fautes par eux commises, comme je pourrois bien fere avec beaucoup de particularités, ayant aussi bone mémoire à présent que j'avois lors, et que tout ce que je fis en ceste guerre-là , je le faisois sans aulcune

1 . Bernard, seigneur de Roquelaure, d'une ancienne maison du Béarn, trisaïeul du maréchal de Roquelaure. Il mourut vers 1549. (P. Ans., t. Vil, p. 405.)

charge, estant commandé d'autrui, et non commandant, je m'en arresteray là sur ce subject assés triste, qui a esté traicté par aultre : seulement je diray ce mot qu'il n'y eut point de faute de la part de monsieur de Lautrec, qui y fit tout le debvoir d'ung bon et sage général ; aussi estoit-il ung des plus grandz hommes de guerre que j'ay jamais cogneu. Je n'escripray aussi de la bataille de la Bicoque , où je me trouvay combattant à pied, comme fist aussi monsieur de Montmorency'despuis connestable; laquelle bataille ledict sieur de Lautrec feust forcé d'accorder pour l'opiniastreté des Suisses*. J'ay veu en mon temps le despit des gens de ceste nation estre cause de la perte de plusieurs places, et interrompre grandement les affaires du Roy; ilz sont à la veritté vrais gens de guerre et servent comme de rempars à une armée, mais il fault que l'argent ne manque pas uy les vivres aussi; ilz ne se payent pas de paroles*.

Estant donc toutes les compaignies, qu'estoinct en la duché de Milan, revenues en France après la perte

1. Anne de Montmorency (1493-1 S69), maréchal de France, le 6 août d5':22, après la bataille de la Bicoque (Chanipollion, Captif), de François I"^ p. 13, note). II fut l'un des principaux auteurs du traité de Madrid, et reçut, en récompense, le gouvernement de Languedoc, par lettres du 24 mars 1526 (D. Vaissette, t. V, preuves, p. 83). Le 10 février 1538, il obtint la charge de connétable. On conserve à la Bibliothèque impériale de nombreux recueils de sa correspondance.

2. Voyez sur cette campagne un passage du livre vi des Commentaires.

3. Le passage suivant est inédit. On lit seulement dans les éditions précédentes des Commentaires : « Après la perte malheureuse de ce beau duché de Milan, toutes les forces revinrent en

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de ladicte duché, la nostre vint en garnison à Mauvezin * et à Beaumont de Lomaigne et aullres lieux sirconvoisins qui sont petites \illes en Gascoigne, auquel lieu nous fismes une monstre pour ung Cartier combien que le Roy nous deubst deux années. Et, pource qu'il ne c'estoict faict aulcung enrollement, je feuz lors enrollé en place d'homme d'armes et ung archier d'appoinctement *. Je ne me trouvis poinct à la monstre pource que la fièvre quarte m'avoict prins. Quelque temps après l'Empereur Charles dressa une armée pour reprendre Fontarabie ^, à cause de quoy nostre compaignie et plusieurs aultres feurent mandées

France, ensemble la compaignie dudit sieur mareschal de Foix, en laquelle j'eus une place d'homme d'armes et un archier d'appointement. Quelque temps après t Empereur.,.. »

1. Mauvezin en Armagnac, capitale du Fezensaguet. Une pièce manuscrite intitulée Liste des lieux destines pour faire les assemblées et recrues des troupes en chacune province^ conservée à la Bibliothèque impériale(f.St-Germain, vol. 373, fol. 23), nous apprend que les villes de Beaumont de Lomagne et de Mauvezin servaient de garnison aux compagnies d'hommes d'armes qui séjournaient en Gascogne.

2. Les archers d^ ordonnance ^ qu'il ne faut pas confondre avec les francs, archers étaient chargés d'accompagner les gens d'armes. (Eibl., imp. Glossaire français manuscrit de Lacurne Ste Palaye, v° Archer.) Chaque lance ou homme d'armes était appointé d'un ou de plusieurs archers. Cette institution datait des réformes de Charles VII et ne fut abolie, suivant le père Daniel, que sous le règne de Charles IX [Hist. de la milice^ tom. I, p. 218.) Voyez, sur Torganisation des compagnies d'ordonnance, un article de M. Vallet de Viriville, publié dans la Bibliothèque de P école des Chartes, 2* série, tom. III.

3. Du Bellay donne avec précision la date de cette attaque. 1 Les Kspaignols, ayant mis leurs forces ensemble, le 16 septembi'e, vinrent loger à Saint-Jean-de-Luz, mi-chemin de Fontarabie

se trouver à Bayoune près monsieur de Lautrec, qui estoict lieutennent du Roy en Guienne. Ledict sieur de Laiitrec, pour pouvoir faire teste à l'ennemy qui faisoict mine de vouloir entreprendre quelque clioze sur la frontière, fist dresser quatorze ou quinze enseignes de gens de pied. J'avois tousjours eu envie de me jecter parmy les gens de pied. Alors il me print envie de pourter une enseigne, et, pour ce fere, alliz demander congé pour trois mois au cappitaine de Sayas \ lequel portoict le drapeau en Tabsence du cappitaine Carbon "^on frère, à cause qu'ung cappitaine nommé le cappitaine la Glotte m'avoit présenté la scienne; lequel difficilement m'octroya le congé, et faillust encores que j'envoyasse à Bayonne au cappitaine Carbon, qu'esloict enseigne de nostre compaignie, laquelle

à Bayonne, et le lendemain assaillirent Bayonne.... Le quatrième jour lesEspaignols se voyant perdre temps, se retirèrent et allèrent assiéger Fontarabie » (Du Bellay, édit. du Panth. liet.^p. 38o.)

1. Le passage qui suit, jusqu'à la fin de l'alinéa, est altéré dans les éditions précédentes • œ .... pour accepter l'enseigne que le capitaine la Glotte me présenta; lequel mal aisément me l'octroya après avoir aussi envoyé devers le capitaine Carbon pour Tobtenir. »

2. Jean de Carbon, seigneur de Montpezat, lieutenant de la compagnie du roi de Navarre. La reine Marguerite nous fait de curieuses révélations sur !a vie de ce capitaine; il avait enlevé une jeune fille, la demoiselle de Pryvostat, qu'elle tut obligée de prendre sous sa protection. (^Lettres de Marguerite d'Angoidênie, édit. Genin, t. I, p. 301.) Ce nom de Carbon n'était pas un sobriquet donné à ce capitaine à cause de son teint basané, comme l'a écrit la reine de Navarre, (p. 309.) C'était le nom patronymique de la famille de Montpezat, et tous ses membres le portaient. Voyez aux arcbives du département des Hautes-Pvrénées les registres généalogiques de Larcher, et aux archives de la cour impériale de Toulouse, le recueil des arrêts du Parlement.

faisoyt pourter au cappitaine Sayas, son frère, estant le cappitaine Lignac d'Auvergne lieutennenl d'icelle ; lesijuelz pour une querelle qu'ilz eurent à Crémone Tung contre l'aultre ne se Irouvoinct à la compaignie, sauf le cappitaine Carbon qui se tennoict tousjours auprès dudict seigneur de Lautrec. Et ayant le cappitaine la Clotte demeuré deux jours après monsieur de l.autrec, il feust commandé d'aller à Bayonne, à cause que les ennemis se renforçoint tous les jours.

Et ne tarda pas huict jours que ledict cappitaine Carbon print la compaignie de monsieur de Lanffrec et de monsieur de marestlial son frère, avec deux compaignies de gens de pieds qu'estoint celles de Megrin, de Comenge et la Clotte, pour nous conduire droict à saint Jeban de Lus, là oii le camp des ennemis estoict, par les cbemins des bois. Or comme nous feusmes à demy-cart de lieue de saint Jeban de Lus, sur le hault d'une petite montaigne, ayant desjà passé une petite rivière sur ung pont de bois distant d'ung petit quart de lieue de ceste montaigne, et au dessoubz d'icelle passoit ung ruisseau de quinze ou vingt pas de largeur, profond jusques à la brave, joignant lequel on voit une plaine, que toutesfois vient en descendent droict audict ruisseau, duquel lieu on descouvre saint Jehan de Lus au fons , qui est ung des plus beaux bourgs de France sur le bord de la grand'mer, ledict cappitaine Carbon , qui commandoit à la trouppe, laissa les deux cornettes sur cette petitte montaigne, l'unne desquelles, et mesme la noslre, le cappitaine Sayas portoict, et d'ailleurs le cappitaine Jebannot d'Andouins'

i. Jean d'AncIouins, seigneur de Navailles et de Montbar-

celle de monsieur de Laulrec, tous deux eu absence, l'ung du cappilaine Carbon et l'aullre du cappilaine Artigueloube ^ ; auxquelles il ne laissa plus de vingt chevaux à chacune et noz deux conipaignies de gens d'à pied, mais print les deux conipaignies de gens d'armes , sauf ce peu qui demeura aux enseignes. Le seigneur de Gramond ^, qui despuis moreust au royaulme de Naples, oncle de cestuycy^, estoict lieutennent de la compaignie de monsieur de Lautrec,

Et passarent le ruisseau, cheminant au long de la plaine, droict à saint Jehan de Luz, ayant rangé leurs gens en trois escadrons, comme nous pouvions aisément descouvrir, car, de la montaigne là où nous estions demeurés, nous voyons toute la plaine. Estans arrivés en la plaine, le cappitaine Carbon demeura plus d'ung heure en ladicte plaine et envoya par deux foisung trompette sonner la fanfare aux ennemis. Mais, comme il se volsist retirer, ne pensant que personne sortist du camp des enneaiis, les chevaulx qu'il avoict envoyés à la teste de la plaine luy vindrent lapporter que tout le camp des ennemis marchoit. Lors tout à

rlon, fut tué au mois d'octobre 1543, dans une escarmouche près de Landrecies. (Du Bellay, p. 73:2.) Il n'avait point d'enfants. Sa sœur, Madeleine d'Andouins , dame de Montaut-Benac, hérita de tous ses biens et porta la seigneurie et le nom de Navailles dans sa nouvelle famille. (P. Ans,, VII, p. 606.)

1. Du bellay et les autres historiens écrivent Lartigue-Loube.

2. Jean d'Aure, vicomte d'Aster en Bigorre, seigneur de Gramond, mort sans alliance. (P. Ans., I\, p. 614.)

3. Antoine d'Aure, vicomte d'Aster , seigneur de Gramond, gentilhomme ordmaire du roi, gouverneur et lieutenant général au royaume de Navarre et Bearn, tour à tour huguenot et catholique. Il uiourut en 1576.

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ung coup nous nous començames à descouvrir trois escadrons de gens de cheval, qui vennoinct les ungs après les aultres : le premier desquelz vint atlacquer le premier des nostres; auquel lieu se rompirent beaucoup de lances, plus des nostres toutesfois que des leurs , pource qu'en ce temps-là les Espaignols ne pourtoinct qu'arces gayes*, longues, ferrées aux deux boutz. Cependent cette charge, le cappitaine Carbon retire les aultres deux troupes pas à pas devers nous. A la fin la seconde des ennemis se joignisi à la leur première et rembarrarent la nostre jusques à la seconde que monsieur de Gramond mennoit, là où il y eust ung grand combat et force gens tumbés par terre d'ung cousté et d'aultre : entre aultres le seigneur de Gramond, le cheval duquel feust ihué soubz luy , de Lupé^, guydon de monsieur deLautrec, de PoygrefTy ', qui despuis c'est faict huguenaud, de la Faye de Xaintonge, qui encores est en vie et plusieurs aultres. Et en mesmes instant descouvrismes une aultre grand trouppe de gens à cheval venant vers nous, ung peu à

i . On lit lances gayes dans le premier manuscrit et lances courtes dans les anciennes éditions des Commentaires .

2. Monluc désigne probablement ici Ramonet de Lupé qui servait, depuis iS18, en qualité d'homme d'armes dans la compagnie de Lautrec, et qui fut envoyé peu de temps avant la guerre pour lever des hommes et de l'argent dans le comté de Cominges (Mss. de M. le baron de Lassus à Montréjeau). II mourut au siège de Naples sous-colonel des gens de pied gascons. — On verra figurer dans les Commentaires plusieurs capitaines de cette ancienne famille.

3. Tanneguy du Bouchet, seigneur de Puy-Greffier, dit Saint- Cyr, gentilhomme poitevin. Il mourut en héros à la bataille de Moncontour, âgé de 8S ans. (D'Aubigné , Hist. univ., liv. v, chap. vil.)

main gauche, dans la plainure. Alorsj'entendiz les cappitaines qui pourtoinct les enseignes dire ces motz : « Nous sommes tous perdus, m Mais soudain je leur diz qu'il failloict hasarder quatre-vingts ou cent hommes de pied pour sauver la gendarmerie qui estoict engagée. Les cappitaines la Glotte et Mégrin respondirent que ce seroict double perte, joinct aussi qu'ilz se doubtoinct que les soldatz n'y voudroint pas aller, voyans leur mort devant les yeux. Or, à tout ce propoz, n'y avoict que les deux cappitaines, avec les enseignes des gens de cheval et moy, car les gens de pied estoint à quinze ou vingt pas de nous; et me dobte que, s'ilz eussent entendeu ma propozition, voyant la gendarmerie perdue, que je n'eusse pas esté suyvy comme je feuz. Il fault le plus qu'on peult desrober aux soldatz la cognoissance du danger qui se présente, si on veult qu'ilz aillent de bon cœur au combat. Et lors je respondiz aux cappitaines que je les conduyrois, et que, perdus pour perduz, il valoict mieux bazarder et perdre quatre-vingtz ou cent hommes, que non pas toute nostre gendarmerie. Et sur ce, sans plus consulter (les longues consultations bien souvent font perdre beaucoup de bonnes entreprinses), me mis à courre, car il se failloict haster, à latrouppe, ensemble les cappitaines, et leur diz ces motz seullement : « Allons, mes amis, secourir la gendarmerie. » Les cappitaines feurent aussi tosl à la trouppe que moy pour garder qu'il n'en vint plus hault de quatre vingtz avecques moy, auquel lieu je ne feuz suyvy par ung seul soldat de compaignie du cappitaine Megrin, mais de la nostre seullement. Ainsin, marchant devant tous et tous bien encouragés, nous décendismes la

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inontaignelout courant et passasmes le ruisseau, moy mesmes le premier. Et cornmejefeuzde là le ruisseau, je baillis vingt hommes au bastard d'Aussan, lequel, encores que les légitimes ayent esté vaillans, n'a poinct toutefois faict honte à la lignée.

Or, il fault notter qu'en la trouppe que j'avois n'estoinct que tous arbalesliers, car encores en ce tempslà n'y avoint point de harquebuzerie parmy nostre nation \ Seullement pouvoit avoir trois ou quatre jours que six arquebusiers gascons c'estoint venuz rendre de nostre cousté du camp des ennemis, et par bonne fortune j'estois ce jour de garde à la porte de la ville; et, en les interrogeant, en trouvis ung de la terre de Monluc et les retins tous six. Que pleust à Dieu que ce malheureux instrument n'eust jamais esté inventé, je n'en porterois les marques, lesquelles encores aujourd'huy me rendent languissant, et tant de braves et vaillans hommes ne fussent mortz de la main le plus souvent des plus poltronz et plus lasches, qui n'oseroint regarder au visage celuy que de loing ilz renversent de leurs malheureuses balles par terre. Mais ce , sont des artifices du diable pour nous faire entretuer.

Après doncq avoir passé le ruisseau, je commanday au bastard d'Aussan de ne tirer poinct, mais seullement monstrer semblant de tirer, affin de soustenir et prester faveur à la mienne, pour que noz arbalestriers eussent temps de pouvoir desbander et rebander. Or ainsi que j'estois au bas de la montaigne, je ne pou vois

i. Suivant du Bellay, les arquebuses avaient paru dans l'armée française dès la campagne de 1521. (Du Bellay, p. 358.) Le maréchal de Strozzi , le premier , les mit en usage parmi les gens de pied. (Brantôme, Fie de Strozzi.)

veoir ce que faizoit nostre gendarmerie ; mais comme je me feuz acheminé plus avant, je veis toutes les trois trouppes des ennemis assemblées en une, et celles de main gauche marcher au trot droictaux nostresquiestoint fermes, ne pouvans cheminer avant ny arrière à cause de quelques pierres. Le cappitaine Carbon, qui n'estoict poinct armé, et ayant quelque temps avant esté blessé d'une arquebuzade au bras gauche, vint à moy me voyant près d'eux, et nie dictées mots : « O Monluc, mon amy, pousse hardiment, car je ne « t'abandonneray poinct. » Alors je luy répondiz : « Ne voz sosciés, cappitaine, attendes à vous sauver « seullement et ces gens d'armes. » Et en mesme instant je criay aux soldatz : « A la teste des chevaulx, « compaignons, à la teste des chevaulx. » Je n'estois pas à douze pas des ennemis, à l'heure que nous commensames à tirer. Il se trouva, au dire des prisonniers que la gendarmerie fist quelques jours après, qu'il y moreust ou feust thué de ce rancontre plus de cinquante chevaulx , et deux aivailleros * moreurent d'arquebuzades. Toutes les trouppes qu'estoinct en une s'arrestarent. Cependant le cappitaine Carbon, donne un grand galop avec sa trouppe droict au ruisseau où j'estois passé ; ceux qu'avoinct perdu les chevaulx, se tennans à la queue des aultres, se sauvarent ainsi et passarent tous le ruisseau : et ce leur estoit force de fere, car aultrement la trouppe de main gauche leur donnoict par flanc de nostre costé. A la faveur des vingt arbalestiers de d'Aussan, qui soustinrent, nous rebandames tous, et tirâmes encores. Et comme

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