Caballero, cavalier, mot espagnol
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le cappitaine Carbon eust passé le ruisseau avec la cavalerie et remonté monsieur de Gramond, et les aultres chargé en croppe , il commanda audict sieur de Gramond de courir là liault aux enseignes des gens de pied et gens à cheval pour les adverlir de se retirer au grand trot droict à l'aultre rivière, là où estoit le pont tirant au chemin de Bayonne. Soudain il tourna vers moy, luy troisiesme avec ung Italien qu'on nommoit le chevalier D'Hiomedes et le sieur de Maignauld, et trouva que je me retirois droict à ung fossé, qui bordoit ung marez, duquel je pouvois estre à dix ou douze pas. Et ne feust possible à luy de se pouvoir joindre à moy pour me dire que je gaignasse ledict marez, car il cuyda eslre enveloppé et eust assés affaire à se pouvoir sauver. Si est-ce que je gaignis le fossé d'icelluy marez en despit des ennemis par le moyen d'Aussan, lequel je fiz passer en diligence pour faire teste aux ennemis : ce qu'il fist.
Lors les Espaignolz firent semblant de me charger, mais ilz n'auzarent m'enfoncer. Tandis ces six arquebusiers faisoint merveilles de tirer. Et comme je feuz à cinq ou six pas du fossé, nous nous jectames dedens : et, à la faveur dudict d'Aussan, nous montasmes tous sur la levée de ce fossé sauf trois soldatz, qui y feurent tués de coups d'harces gayes, qui ne feurent pas si dispostz que les autres. Là comme en ung petit fort je leur fiz teste, tirant toujours. Or il fault notter que la trouppe des ennemis qu'estoict venue à main gauche, fist haltou^ auprès dudict ruisseau, quand elle vist que
1 . Haltou et largoii pour halte et large ^ termes de manœuvre militaire.
nostre gendarmerie estoict desjà à demy montaigne*. Et volsis veoir qu'estce que feroint les aultres trouppes qu'avoint combattu, lesquelles s'amuzoinct à moy et qui ni'abandoiinarent, faisant une fois semblant de ne passer plus oultre. Mais ilz dirent venirtrois escadrons d'arquebuzerie an long de la plaine, menant à eux le grand pas; qui leur mistlecœur au ventre et couragea de passer plus oultre. Lors ayant descouvert ce nouveau secours, je me mis au long du fossé du marez, et comme je feuz ung peu hors de leur veue, je me jectay dens ung pré fort estroict, et gaignay courant le pied de la montaigne d'où j'estois party ^ ung peu plus à main gauche. Je me voyois perdu si j'attandois que l'enfanterie feust arrivée au marez, et, pour esvitter ma perte, me fauzist passer le mesme ruisseau devant qu'entrer dens le pred et monter la montaigne. J'estois suyvy de force gens à cheval qui montoint comme moy. Le danger où je m'estois veu, tant pour les gens de cheval que j'avois en queue que pour ce bataillon d'infanterie qui venoit à nous, ne me fit point perdre l'entendement au besoing pour prendre la commodité pour ma retraite, pendant laquelle je fis tousjours tenir cesle poignée d'hommes, que j'avois, serrés; et, les encourageant, parlant à eux par fois, je leur faisois tourner visage et saluer les cavaliers qui me suivoint de coups de traictz et d'arquebuse. Et, comme je feuz sur le hault, je me mis dens ung vergier et feraiis une clée sur moy , affin que la cavalerie n'y peust entrer
1 . Le passage suivant est altéré dans les précédentes éditions : « Et ceux qui avoint combattu et lesquels j'avois arresté sur le bord du fossé, faisoient là leur retraicte quand ils virent venir.... »
2. Ce qui suit est inédit jusqu'à : Le danger ou je nC estais veu....
promtement. Et, me retirant droict au pont de vergier en vergier, comme je feuz en une église, qui s'appelle à Haitée \ je trouve le grand chemin tout plein de leur cavalerie ; et, estant moy dens le vergier et ung grand fossé entre deux, je leur fiz tirer quelques arcjuebusades et quelques coups de traict, sans qu'il y eust guières de coups perdus. Et, pour ce qu'ilz ne pouvoint venir à moy, ilz feurent constrainctz, les ungs tirer en avant et les aultres se retirer en arrière. Alors je fiz mettre dens une muraille du cimetière une partie de mes gens, pensant fere encores teste là , qui feust la plus grand folie que j'avois faicte en tout ce combat ; car desjà une grand partie de leurs gens à cheval avoinct coulé au long du pré droict au pont : ainsi je me vis enfermé sans espérance de me pouvoir sauver.
Or comme le cappitaiue Carbon eust gagné le pont et que la gendarmerie et gens de pied feurent passés, il dict à monsieur de Gramond qu'il s'en allast au grand trot et galop : car desjà il descouvroict dens les vergiers la harquebouzerie ennemie, ce que je ne pouvois fere, et ne les viz jusques à ce qu'ilz commençarent à me tirer. Alors je fiz signe aux soldatz, qui estoinct dens le cimetière, de soy rejoindre avecques moy dans le grand chemin. Et comme le cappilaine Carbon ne me peust descouvrir nulle part, il me tint pour mort ou perdu avec toute la trouppe ; que feust cause qu'il laissa le cappitaine Compay, qui estoict bon soldat, au bout du pont avec vingt-cinq chevaulx et trente ou quarante arbaiestriers du cappitaine Mégrin, voyant toutes leurs
i. Ce nom est écrit différemment dans les manuscrits. On lit Jiffe dans le premier, Haitée dans le second et dans les anciennes éditions.
trouppes de cheval à main gauche et à main droicte venir droict au pont : et Voccasion pourquoy il laissa ledict cappitaine Compay feust pour veoir s'il y auroict espérance aulcune de me secourir,si je n'estois perdu, cependant que les arbalestriers deffaisoinct le pont. Et, pource que la Irouppe à dextre des ennemis alloict plus hastivement droict au pont que celle de main gauche, je laissis le grand chemin et passay une baye à main gauche, au long de laquelle haye je m'en allay droict à la rivière où je combattis autrefois la cavalerie. Et me fiz fere largou, puis me jeclay dens la rivière, et en despit d'eux passis de l'aultre cousté. Or les bordz de la dicte rivière estoint hautz, tellement que les gens de cheval ne se pouvoint jecter bas. Et cependant noz tireurs n'estoint pas oisifs : et par là vins gaigner le bout du pont, où estoict ledict cappitaine Compay bien empesché à le rompre. Dès lors qu'il m'eust aperceu, il me persuada par trois fois de monter en crouppe pour me sauver et me présenta la crouppe de son cheval : mais il n'eust aultre response de moy sinon que Dieu m'avoict conservé et mes soldatz ensemble, que je ne les abandonneroys pas jusqu'à ce que je les eusse mis en lieu de seureté. Sur quoy nous descouvrismes l'arquebuserieEspaignole venant droict au pont. Nous n'estions pas assés forts pour soustenir ce choc; voilà pourquoy Compay feust constrainct de m'abandonner et les arbalestriers du cappitaine Mégrin pareillement : et moy après, le grand pas. Je demeuray à la queue et ayant gaigné ung fossé qui bordait ung pré, que les gens de cheval n'y pouvoinct passer, m'en allay toujours de fossé en fossé. Il ne restoit lors que mes six arquebusiers, car les
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arbalestriers avoinct employé tous leurs traictz, auxquelz je fiz mettre l'espée nue en la main et l'arbaleste en l'aultre pour leur servir de bouclier, afin de monstrer à l'ennemy qu'ilz n'estoinct recreus et que nous ne nous tenions pas pour vaincus. Or les gens du cappitaine Compay, avant partir, avoint rompu la moytié du pont, qui feust cause que la cavalerie ne feust si tost à nous, ayant esté contrainte aller passer à une arquebuzade ou deux du pont, plus liault à main droicte. Les arquebuziers Espaignols ne pouvoinct passer qu'à grand difficulté, ung à ung, par dessus les traverses qui soustenoint les tables dudict pont; il m'estoict aisé de les deffaire, si je n'eusse veu que la cavalerie me venoit enfermer. Nostre honneur despendoit de nostre retraicte. Cependant je gaignois tousjours chemin de fossé en fossé, et, regardant souvent en arrière, je ne descouvrois que quelque peu de gens de pied qui venoinct droict à moy à la file. Et comme j'euz faict ung demy quart de lieue, je fiz alte, affin que mes gens ne feussent hors d'haleine, et veis qu'ilz faisoint alte et ne monstroint aulcunement me vouloir suyvre davantaige : de quoy je feuz bien estonné et aise quant et quant; car nous n'en pouvions plus \ Cependant le cappitaine Compai fit alte à demy lieue de Bayonne avec les vingt cinq chevaulx et en
1 . Le passage suivant, juscpi'à la fin de l'alinéa, est inédit ; on lit seulement dans les éditions précédentes : a Cependant le cappitaine Compoj envoya quelques chevaux pour savoir de nos nouvelles, me pensant mort ou pris. Nous voilà enfin en lieu de sûreté sans avoir perdu que trois soldats dans le premier fossé et le bastard d'Auzan qui s'amuza dans une maisonnette près l'église. »
print trois ou quatre pour tourner en arrière, sçavoir s'il ouyroict nouvelles de moy, me pensant mort ou prins. Et, à sa main droicte , le long du grand chemio, il y avoict deux petites bordes où je trouvay de la pomade* et quelque peu de pain de millet. Et pource que le cappitaine Compay nous aperceust, il pensa que nous fussions ennemys et vint pour nous descouvrir, auquel j'ay ouy dire depuis plusieurs foys que c'estoict la plus grande joye qu'il avoict jamais eue de me veoir en vie et sauvé, moy et mes gens; desquelz je n'en perdiz que trois ou quatre qui me feurent thués au premier fossé du marez et au simetière, comme je sceus despuis, avec le bastard d'Aussan, pour s'estre amusés en deux, ou trois maisonnettes près l'esglize.
Eu ces entrefaictes , l'alarme vint à monsieur de Lautrec et la nouvelle que toute la gendarmerie et gens de pied estoinct deffait , ce qui luy donna beaucoup de déplaisir, pour la conséquence qu'apporte ordinairement lors qu'au commencement on donne curée aux ennemis ^ Il monta à cheval et fist mettre toutes les enseignes de gens de pied, qui estoinct dans la ville, en bataille par les rues : mais, comme il feust ung peu hors de la ville, bien tost après vist venir les enseignes de gendarmerie et de gens