On lit Capistrano dans toutes les éditions précédentes
force soldatz du pais. Le camp des Espaignolz, qui estoict passé se retirant de Rome pour aller deffendre le royaulme de Naples, y donna plusieurs escalades, mais ne l'en sceut jamais emportera Le conte Pedre JNavarre% qui estoit nostre colonel, manda d'aller là, nous, compaignies gascones. Auquel lieu estans arrivés nous assaillimes la place et funes des mantellets pour accouster la muraille, à laquelle nous fîmes deux troux par lesquelz ung homme pouvoict passer facillement, et estoinct à cinquante ou soixante pas l'ung de l'aultre : et pource que j'en avois faict l'ung, je volsis donner par là. Les ennemis d'aultre part desplancliarent et oustarent les tables du dessus d'une salle, là où le trou entroict, et avoint mis une grand cuve toute pleyne de grandz pierres au dessus du trou, et eux en hault auprès d'icelle. Et, comme l'une des compaignies de monsieur de Lupé, nostre soubz- colonel, et la mienne commensarent à donner par ledict trou, Dieu me donna ce que je luy avoys toujours demandé, qu'estoict de me trouver à ung assault pour y entrer le premier ou morir. Lors je me jectis à coup perdu dens la salle, ayant ung gorgerin de maille, comme les Alemandz pourtoinct en ce lemps-là, qui me couvroict presque tout le corps et la moytié des
i. Cette phrase est inédite.
2. Pedro Navarro, que IMonluc appelle le comte Pedro de Navarre, d'abord matelot, puis capitaine de galères au service de l'empereur, s'illustra par sa bravoure et son habileté militaire. Louis XU se l'attacha après la bataille de Ravenne. Fi'ançois I", qui se fiait peu à Lautrec, le lui donna pour conseiller. On trouve, parmi les manuscrits de la Bibliothèque impériale (Portef. de Fontanieu, 207-208), la copie d'une lettre qu'il écrivit au roi, le 13 juillet 1527, en prenant possession de ce poste de confiance.
bras, armé d'une espée, une rondelle *, et le morrion à la teste. Et comme les deux enseignes se pensarent jecter après moy, les ennemis versarent la cuve sur eux et les attrapparent sur le trou, qui feust cause qu'il/, ne me peurent suyvre. Je deuieuray dedens combatlanl tout seul à une porte qui entroict dens la rue. Et du bault de la salle qui estoict desplancbée, on me tiroict infinité d'barquebuzades, une desquelles me donna au travers de la rondelle et dans le bras, à quatre doigtz de la main, et une aultre au-dessus, sur la joincture de l'espaule et du bras^ qui me rompist tous les oz. Alors la rondelle me tomba et perdis le sentiment du bras. Et, me veulhant reculler vers le trou, je feuz tellement perseculté de ceux qui tennoint la porte que je combatois , que je feuz ranversé sur le trou, si beureusement toutesfois pour moy que mes gens eurent moyen de me tirer debors par les jambes : mais ce feust si doucement qu'ilz me laissarent rol- 1er de bault en bas jusques au fons du fossé, dens lequel et à travers de la ruyne des pierres, je me rompis encore le bras en deux lieux, au dessoubz de la playe et près du coude. Mais comme ilz m'eurent relevé, je diz que mon bras m'estoict demeuré dens la ville ; et alors ung serviteur mien le me prind, me pendant en escbarpe sur les fesses, et le me mist sur l'aultre bras, qui me reconforta ung peu. Voyant les soldatz de ma compaignie autour de moy : « O mes « compaignons, dis-je, je ne vous avoispastousjours si « mal traictés, pour m'abandonner à ung si grand be-
1. Rondelle^ sorte d'épée ainsi nommée à cause de la forme ronde de la garde. (Ducange, v° Rondelus.)
« soing. )) Ce que je disois, n'ayant rien veii de l'empeschenient qu'ilz aviont eu.
Alors mou lieutennent, lequel avoit esté presque assommé sur le trou, comme les enseignes, nommé la Bastide , père des Savaillans qui sont aujourd'huy (que si les en fans sont vaillantz le père ne leur en debvoict rien, car il estoict des vaillantz hommes qui feussent en tout !e camp), dict à deux cappitaines bascons, nommés les cappitaines Martin' et Ramonet^, tous deux ayant leur compaignie logée près la mienne et campions tousjours l'ung auprès de l'autre, que, s'ilz vouloint donner avec des eschelles par ung canton qu'il y avoict près de là, qu'il donroict par le trou mesme, et qu'il vouloict mourir plustôt qu'il n'y entrast; lesquelz s'y accordarent incontinent : à quoy je les acourageay tout autant que ma foiblesse me le pouvoil permettre. Et trouvarenl des eschelles, qu'ilz liarent pource qu'elles estoinct courtes, et mandarent aux autres cappitaines s'ilz vouloint donner par l'autre trou et avecques d'autres eschelles, lesquelz toutesfois ne firent pas grand faict d'armes. Cependent le cappitaine La Bastide, mon lieutenent, donna par le trou et les cappitaines Martin et Ramonet par les eschelles,
i , a .... Martin le Basque et Raymonet, qui estoyent deux vaillants capitaines, ayant des soldats de mesme, comme ilz le montrèrent. » (Du Bellay, p. 428.) Le capitaine Martin fut tué pendant cette campagne, la veille de la Pentecôte, en repoussant un assaut donné par les Impériaux au fort de la Madeleine. (Jb.)
2. Une lettre du marquis de Saluées au grand maître de Montmorency fait le plus grand éloge du capitaine Raymonet « trèsgentil compaignon et homme de grant service... » (F. fr., vol. 2998, fol. 27.) Malheureusement Ramonet finit en traîti'e. Voyez les Mémoires de Boyvin du Villars, édit. du Panth. litt., p. 642,
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tellement qu'ilz forcarent les ennemis et entrarent dedens. De quoy estant adverty, j'envoyay prier le cappitaine La Bastide qu'il me gardast tant de femmes et filhes qu'il pourroict, affin que ne feussent violées; ayant cella en dévotion, pour le vueu que j'avois faict à nostre Dame de Lorette, espérant que Dieu pour ce respect m'ayderoict : ce qu'il fisl, et m'en amena quinze ou vingt qui fust tout ce qui se sauvai Nottés que j'estois tant aymé des soldatz de toutes les compaignies, que tous s'accordarent à thuer et ne prendre aucun prisonnier, qui feut cause qu'ilz tbuarent tous les hommes, femmes et enfans, jusques à ceux qu'estoinct dens le berceau , puis mirent le feu en la ville. Et, pource que ce lieu là dépendoict de l'évesclié d'Ascoly, l'évesque pria monsieur de Lautrec de faire ouster les soldatz de là affîn qu'ilz ne hruslassent la ville. Néantmoingz, quelque mandement que ledict sieur fist aux cappitaines de marcher, les soldatz n'en volsirent rien fere qu'ilz ne vissent toute la ville achevée de brusler. Et l'endemain matin l'on m'appourta à Ascoly, auquel lieu incontinent monsieur de Lautrec m'envoya vizitter par messieurs de Gramond et de Monpezat, m'amennant deux chirurgiens du Roy avecques eux, que sa Majesté avoict baillé audict seigneur, nommés , l'ung niaistre Alleme et l'aultre maistre Georges , lesquelz après avoir veu mon coup, comme
1 . Le passage suivant est altéré dans les éditions précédentes : « Car les soldats animés pour me venger et monslrer l'amitié qu'ils me portoient tuèrent tout, jusques aux enfans, et mirent le feu en la ville. Et quoique l'évesque d'Ascoly, duquel elle dépendoit, priast monsieur de Lautrec, les soldats ne voulurent jamais partir qu'ils ne la vissent en cendres. Le lendemain matin »
il estoict, résolurent qu'il me failloict copper le bras pour me sauver la vie et que le plustost serolt le meil heur, ce qu'ilz délibérarent fere le lendemain matin. Lors commanda monsieur de Lautrec aux susdicts seigneurs de Monpezat et Gramond d'y voulloir assister : ce que difficilement ilz luy accordarent, pour la grand amytié que tous deux me pourtoinct, mesmement ledict sieur de Gramond, qui encores avoict souvennance de la retraicte de Sainct Jehan de Luz. Quelques jours auparavant mes soldatz avoinct prins ung june homme chirurgien, qui appertennoict à feu monsieur de Borbon* et c'estoict retiré dens une ville, servant la communaulté ; et, s'en fuyant d'icelle ville à ung aultre, feust prins et menné devers moy et le retins à mon service. Lequel, ayant entendeu la résolution de me copper le bras, ne cessoit de me remontrer que je ne l'endurasse poinct, me disant que je n'estois pas encores à la moytié de mon aage et que tout jamais je me verrois sans bras, que cent fois le jour je souhaiterois ma mort , et me prioyt de ne le voulloir endurer. Cependent l'endemain matin arrivarent à ma chambre les susdicts seigneurs et les deux chirurgiens et médecins, portant tous leurs apareilz, pour incontinent mettre la main à l'œuvre et me copper le bras, sans me donner temps de me repentir, ayants commandement de la part de monsieur de Lautrec de me dire que je ne me sosciasse de perdre le bras pour sauver la vie, et que je ne me désespérasse poinct de ma fortune : car quant le Roy ne me voudroict fere du bien, que sa femme et luy aviont quarante mil livres
\. Le passage suivant, jusqu'à : Lequel ayant...., est inédit.
de rante pour me récompenser et ne me laisser jamais povre, seulement que je penssasse à prendre patience et à sauver ma vie, et qu'à ce coup je fisse paroître mon courage. Mais comme ilz feurent pretz à me deslier le bras pour le couper, mon chirurgien, étant dernier* le lict^, qui tousjours me presclioit le contraire et m'asseuroict que, dens ung an ou deux, je pourrois à tout le moingz tenir la bride d'ung cheval, et comme Dieu ayde aux personnes, quand il luy plaict, encores que je feusse résolu une foiz de l'endurer, il fist changer ma volonté, et ne volsis plus entendre à le me laisser copper, qui feust cause que tous les susdicts seigneurs et chirurgiens s'en retornarent et en firent le rapport audict seigneur de Lautrec : lequel leur dict, comme eux - mesmes m'ont dict plusieurs foiz, ces motz : « Aussi bien me repentois-je (( de le luy fere copper; estant certain que j'eusse eu a tout jamais cella sur le cœur s'il moroit, et, vivant « sans bras, regret perpétuel de le veoir en la sorte, « mais qu'il failloict laisser fere à Dieu sa volonté. » Et soudain envoya les susdicts chirurgiens examiner le mien, pour sçavoir s'il estoict souffizent, car aultrement il me vouloict laisser l'ung des deux, lequel toutesfois ilz trouvarent capable et l'instruirent encores mieux sur les incidens qui me pouvoinct advenir. L'endemain, qui feust le quatriesme de ma blessure, monsieur de Lautrec me fist pourter après luy à Termes de Brousse et me laissa dens son propre
i . Monluc écrit presque toujours dernier pour derrière. Ces deux mots se prenaient souvent l'un pour iautre. Voyez le Dictionnaire de Ménage.
2. Le passage suivant, jusqu'à : et com/ne Bien.... est inédit.
logis, entre les mains de son hoste qu'estoict gentilhomme, et, pour asseurance de ma personne, il en amenna deux des plus grandz de la ville pour ostage, mesmementung frère de l'boste, leur promettant que, si prenois mal ou desplaisir, qu'il les feroit pendre. Je demeuray en ce lieu liuict ou neuf sepmaines, estant tousjors coiché sur mes reins, tellement que les oz me persarent, despuis le grand oz, qu'est au liault de Teschine, jusques au fons, et pence-je que c'est la plus grand doleur que l'on puisse avoir en ce monde. Mais bien qu'encores je veuille mettre par escript , au discours que j'ay faict de ma vie, que j'ay esté des plus hureux et des mieux fortunés hommes, qui, long-temps y a, ayent pourté les armes, pour avoir tousjours vaincu la part où j'ay commandé, si estce que je ne suis pas esté exempt de grandz blesseures et de grandz maladies : car j'en ay tant eu qu'homme du monde sçauroict avoir sans en mourir, m'ayant Dieu tousjors voulu donner une bride, pour me fere cognoistre que le bien et le mal dépend tout de luy, quand il luy plaist. Mais, encores ce nonobstant, ce meschant naturel, aspre, fascheux et collère, qui sent ung peu et par trop le terroir de Gascoigne, m'a tousjours faict fere quelque traict des miens, dont je ne suis pas à me repentir. Or après qu'il se feust faict ung petit porris au bras, on me commença à lever, et me mettoinct ung coichinet dessoubz le bras, me liant le corps et les bras tout ensemble. Ainsi demeuris huict jours, cheminant quelque pueu, et après montay sur ung petit mulet que j'avois , et ainsi feuz conduict devant Naples , là où nostre campestoit desjà assis. J'avois paravant envoyé
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ung gentilhomme des miens tout à pied à nostre Dame de Lorette pour acomplir mon vueu, puis que je n'y pouvois aller. Le mal que j'enduray ne feust pas si insupportable ny si grand comme le regret que j'euz de ne m'estre trouvé à la prinse de Melphe' et aultres, et à la defTaicte du prince d'Orange*, lequel, après la mort de monsieur de Bourbon, qui feust tué au sac de Rome, commandoit l'armée impériale. Si ce vaillant prince, duquel la mémoire est déplorable pour le iraicl qu'il fist, ne feust mort lors de sa victoire, je croy qu'il nous eust renvoyé les papes en Avignon encore ung coup.
Or monsieur de Lautrec me fist fort grand chère et tous les grandz du camp, mesmement le conte Pedre Navarre, nostre colonel, lequel me fist donner une confiscation vaillant douze cens ducquatz de rente, nommée la Tour de la Nonciade, près la Tour du Grec^^ img des plus beaux chasteaux qui feust en la terre de Labour et la première baronye de Naples, qui estoict à ung riche Espaignol, nommé Manferdino. Je pensois lors estre le plus grand seigneur de France, et à la fin je me trouvay le plus cocquin , comme je dirav