VI INTRODUCTION
ser tle ses services passés que pour lui donner les moyens d'en rendre de nouveaux.
Rendu à lui-même, fier d'une dignité qui couronnait noblement sa vie , Monluc dicta un supplément à ses Commentaires. Agé de plus de soixante-quinze ans, cet homme extraordinaire rêvait encore une nouvelle vie et songeait à prendre le froc. 11 mourut au mois de juillet 1577 dans son château d'Estillac.
C'est pendant la dernière période de sa vie, sans doute, qu'il écrivit un Dialogue de la fortune et de luy^ pièce signalée par les premiers éditeurs*, restée inédite, et dont le manuscrit n'a pas été retrouvé. Il eût été curieux de voir aux prises la fortune et l'homme qui se flatte de l'avoir toujours maîtrisée. Sans doute il y expliquait par sa sagesse et sa prévoyance le phénomène merveilleux d'un bonheur continu. Un jour peut-être de nouvelles recherches, plus heureuses que les nôtres, donneront cet écrit singulier aux lecteurs des Commentaires.
Biaise de Monluc mérite-t-il le titre de grand capitaine? Ne fut-il pas plutôt un habile chef des partisans? La guerre de surprises et de coups de main s'alliait admirablement avec son génie militaire. On lira les mille récits de ces sièges, de ces camisades, de ces escarmouches, de ces assauts toujours heureux, grâce à sa prudence et à sa bravoure. Par sa vigilance, son courage éprouvé, les soins minutieux qu'il prenait des soldats, par son art merveilleux de leur parler et de les conduire, il est digne d'être offert en exemple aux capitaines de tous les temps.
Gomme écrivain, il mérite une place supérieure à celle qu'il occupe. Sa langue incorrecte et familière, comme celle
1. Voyez lVi7.v (Ut Ifitnir dt Florirnoiid de Reiiiond ((>. vin).
INTRODUCTION. vu
tie Rabelais, sait prendre dans le récit un tour net et rapide. Il avait lu Guicciardin, Machiavel et les historiens français de son temps; il avait étudié Tite-Live. Les discours insérés dans les Commentaires accusent une réminiscence évidente des harangues de Thistorien latin. Mais son modèle était César ; il Timitait dans ses écrits, plus encore dans ses actes. Souvent sa narration facile et vive ne paraît pas indigne d'un aussi grand maître. Loin de nous cependant la pensée de tenter un parallèle que l'immense vanité du Gascon a pu seule lui suggérer.
Les Commentaires de Moulue furent publiés pour la première fois à Bordeaux , chez Millanges, dans le format infolio, en 1592*, quinze ans après la mort de l'auteur, par Florimond de Remond *. Cette publication présentait de grandes difficultés. Monluc, en dictant, avait défiguré l'orthographe des noms propres, principalement celle des noms
i. La même année les Commentaires furent publiés en deux volumes petit in-8. Cette édition, qui porte cependant l'indication de Bordeaux , le nom de IMilIanges et la devise de Monluc (une épée avec ces mots : Deo duce^ ferro comité) n'est peut-être qu'une contrefaçon. Elle paraît avoir servi de modèle à la plupart de celles qui l'ont suivie. Comparée à l'in-folio, elle contient d'assez nombreuses fautes que presque tous les éditeurs ont acceptées.
2. Florimond deRœmond ou de Remond, né à Agen vers 1540, embrassa d'abord le calvinisme. II y renonça en 1566 et devint dès lors un catholique acharné. Conseiller au parlement de Bordeaux en 1572, il écrivit successivement, contre les nouvelles opinions religieuses, divers ouvrages empreints d'une polémique passionnée, dont le plus connu est V Histoire de la naissance, progrès et décadence de f hérésie de ce siècle. Il mourut en 1602.