‹ Commentaires et lettresChapitre 34 sur 96 · Les éditions précédentes portent : Boleves · texte numérisé non relu

Les éditions précédentes portent : Boleves

2. Jacques de Boucart, grand-maître de l'artillerie des Huguenots pendant la guerre civile. Les Mémoires de Condé le désignent indifféremment sous le nom de Bocal ou Bocard. Il signait Boucart. (Bibl. imp. f. fr.. vol. 3141, fol. 32.) Il mourut en mai 1569.

3. Le premier manuscxit des Commentaires porte : « pour ung de Troye. » L'édition originale ; «pour un aultre. » Dans le doute nous avons adopté la version du second manuscrit, qui nous inspire en général plus de conGance.

4. Charles de Cossé, comte de Brissac, né en 1S05, mort en 1563. Voyez le second livre des Commentaires.

b. Jacques de Lorges, colonel de l'infanterie française en Piémont. Il acquit, en 1343, de François d'Orléans, marquis de Rothelin, le comté de Mongonmery, situé en Normandie , et le droit d'en porter le titre. (Bibl. imp., cab. des titres, doss. Mongonmery.) Jacques eut pour fils le célèbre Gabriel de Mongonmery, qui donna si malheureusement la mort au roi Henri II. Nous donnons à ce nom l'orthographe suivie par Mongonmery lui-même dans ses signatures.

qu'estoinct demeurées du camp. Et, trois jours après, tous les légionnaires le laissarent et ne luy demeura que les cappitaines. Il manda à monsieur de Brissacque, s'il ne l'alloict secourir bien tost, il seroict constrainct d'abandonner les dictes munytions et se retirer : pourquoy marchâmes diligement, sans demeurer que la moytié d'une nuict dehors ; et le trovames que ne luy estoict rien demeuré, si ce n'est messieurs de Deneze et Fontaraille, avecques leur train.

Or il y avoict ung chasteau sur la montaigne, tirant à Perpignan, à une lieue deTuchan, et à main gauche de Meilhan;qu'estans sortis lesdicts seigneurs de Brissac et de Lorges dudict Tuchan, pour aller ouyr messe en une petite chapelle, à un ject d'arbaleste de là, au sortir de la messe, nous entendimes tirer force harcquebuzades audict chasteau, et descouvrions des gens autour d'icelluy et la fumée des harquebuzades. Je diz à monsieur de Brissac s'il luy plairroict que je y alasse jusqu'à là avecques trente ou quarante de mes soldatz, ce qu'il m'accorda. J'envoyai soudain La Moyenne, qu'estoict mon lieutennent, les sercher, et me fiz amenner ung cheval et marchay droict au chasteau. Le Pelous ' , qu'estoict lieutennent de la compaignie de monsieur de Brissac, eust envye d'y venir, comme eurent aussi Monbazin^, Sainct Laurens, qu'estoict

1 . II ne faut pas confondre ce caj)itaine avec son frère Humbert Peloux, qui suivit le duc de Bourbon dans les rangs ennemis. Celui dont parle Monluc servit fidèlement son roi. On le trouve auprès du duc de Guise, en Lorraine en 1552. (Bibl. imp.,F. fr., vol. 8507, fol. lli .) Chorier et de Bezons ont donné la généalogie de sa famille.

2. Le sieur de Monbazin, capitaine. Voyez le liv. II des Commentaires.

Breton, Fabrisse, qu'estoinct tous lances passades dudict seigneur, et cinquante ou soixante soldatz de la compaignie dudict seigneur de Brissac, faizant grande diligence d'v arriver. Et comme les ennemis me descouvrirent, lorsque je commençois à monter la montaigne, ilz se retirarent à une plaine qu'est au-dessoubz de Tautebel et se coicharent soubz des oliviers^ attendans de leurs gens qu'ilz avoinct encores laissés à Milhan. Le cappitaine du chasteau estoict Barennes, arcbier de la garde du Roy, lequel monsieur deMonpezat y avoictmis ; et, me monstrant ledict Barennes les ennemis, arriva ledict Peloux et ses soldatz, et encores ung gentil-bomme nommé Sainct Cbaman, nepveu du cbancelier Sainct Cbaman *, ung fort brave gentil-bomme. Et, bien que nous nombrissions qn'ilz estoinct plus de quatre cens bommes, comme aussi le nous disoyt Barennes, conclusmes de les aller combatre. Ce cartier là estoict tout rocbiers couvertz d'ung peu de tailliz, et, pour y aller, failloict passer à travers du tout; pour quoy résolusmes que Le Pelous prendroict ung petit sentier qu'il y avoict à main droicte, et moy ung aultre qu'estoict à main gaucbe, et que le premier qu'arriveroict à la pleine les iroict assaillir, les ungz par devant, et les aultres par derrière. Et, en arrestant cela, les ennemis se levarent, et les vismes tous à nostre aise. Monbazin, Sainct Cbaman,

i. Fançois Erraut, seigneur de Chemans, maître des requêtes et président du parlement de Turin, garde des sceaux le 12 juin 1 543, mort le 3 septembre 1544, à Orléans. Il avait été chargé, pendant son court passage à la chancellerie, de l'instruction du procès de Poyet. (P. Ans., t. VI, p. 480.) — Son neveu, le capitaine Chemans, fut tué à la battaille de Cerisojles.

Sainct Laurens et Fabrisse, qu'estoinct à cheval, volsirent venir avecques moy ; de quoy le Pelous feusl marry, pource qu'ilz estoinct à monsieur de Brissac comme luy, sauf Sainct Chaman, qu'estoict à monsieur le dauphin. Artiguedieu vinct pareillement avecques moy, comme aussi fist Barennes.

Et dès le commencement de nostre descente, les ennemys nous perdoinct de vue, et nous à eux, à cause des taillis et de la vallée, qu'estoict assés grande. Le Pelous princt son chemin avecques sa guide et moy le mien. Et incontinent que j'arrivay àla pleine, je tins ce que j'avois promis et chargis les dicls ennemis de cul et de teste, nous meslans de telle sorte qu'il demeura sur la place plus de vingt hommes des leurs; et les menis tousjours battant jusques au bord de la rivière, que pouvoict estre à quatre cens pas ou plus de là. Et, comme ilz nous virent si peu, se relliarent. Et moy je me volsis retirer, mais incontinent ilz marcharent droict à moy : sur quoy je fiz haltou, et de mesmes ilz le firent à la longueur de quatre ou cinq picques les ungz des aultres, ce qu'à ma vie je n'ay veu encores fere. Or il fault dire ce que devint le Pelous : comme il feust à demy montaigne, il eust fantezie que j'avois prins le meilleur chemin et tourna tout court, venant prendre le mien. La fortune porta si bien pour moy que, comme nous estions picque à picque, harquebouze à liarquebuze, de si près que j'ay dict, comme deux mastins qui s'entreregardent pour se battre, la troupe du Pelous se monstra à la pleine, ce qu'ayant descouvert, les ennemis tournarent le fer de leurs picques devers nous et la teste devers la rivière et ainsi s'en alarent, et nous tousjours sur leur cueue à

harcquebuzades et coupzdepicques; et s'en alloinct si sarrés que nous ne nous pouvions plus mesler. Et estans arrivés sur le bord de la rivière, ilz firent haltou et tornent leurs picques vers nous; et, encores que la troupe du Pelous fist diligence de nous venir secourir, néantmoingz nous feusmes constrainctz nous retirer à quinze ou vingt pas des ennemis, lesquelz incontinent passaient la rivière tous de flot , en eaue jusqu'à la senture. Monbazin feust blessé d'une harquebuzade à la main, dont despuis en est demeuré estorpié; les chevaulx de Sainct Laurens et Fabrisse mortz, et le mien blessé de deux coupz de picqne; La Moyenne, mon lieutennent, blessé de deux barcquebuzades en ung bras; Sainct Chaman , qu'estoict decendu de cbeval, trois coups de picque aux deux cuisses ; Artiguedieu, une liarcquebuzade et ung coup de picque à une cuisse. Bref, que de trente à trente cinq bommes que nous estions, il n'en demeura que cinq ou six que ne feussent blessés et seullement trois mortz sur la place. Les ennemis perdirent ung sergent des plus rennommés qu'ilz eussent et vingt ou vingt cinq aultres de mortz et plus de trente blessés, comme nous dirent lendemain deux soldalz gascons qu'esloinctavecques eux au siège devant Perpignan, lesquelz n'avoinct peu eschapper pour se venir rendre. Cependent messieurs de Brissac et de Lorges, se dobtansbien qu'il n'adviendroict ^ comme il fist , montarent à cbeval, et vindrent au cbasteau de Tautabel si bien à propoz, qu'ilz virent tout le combat, desespérés de la cargue que j'avois faicte ; et par deux ou trois fois nous tin-

\. Le sens exige . qu'il en adviendroict

drent pour perduz. Et en firent mauvaize chère au Pelons, pour n'avoir pas tenu la résolution que nous avions faicte; laquelle s'il eust suyvie, à la véritté, nous les eussions tous deffaictz et appourté les deux drapeaulx qu'ilz avoinct. Toutesfois je cuyde qu'il ne tint à luy, car il estoict vaillant, mais à la guyde qui le conduizoit, le mennantpar mauvais chemin, comme ledict Pelousnous dictaprès\Et pource quejedizque es lieux où j'ay commandé ay demeuré victorieux, ores que cazi tous ceux qu'estoinct avecques moy feussent blessés, si est-ce que le camp me demeura avec la perte de trois hommes seullement, l'ung desquelz estoict Ecossois, qu'esloict à monsieur de Brissac. Des gentilhommes il n'en moreust ung seul.

Bien tost^ après arriva le baron de La Garde à INice,

1 . Le passage suivant est altéré dans les éditions précédentes : « Tant y a que le camp nae demeura avec la peite de trois hommes seulement. Des gentilhommes.... >>

2. Les passages suivants présentent des différences très-considérables dans les manuscrits des Commentaires et dans l'édition originale. On y trouve la preuve d'une double rédaction. Nous avons adopté le texte imprimé comme plus complet ; cependant la version du manuscrit que l'on va lire contient des faits nouveaux. Les deux textes ne se rejoignent qu'après le discours de Jean de Monluc, au troisième alinéa, page 164 : « Et dès que les farines furent pourtées hors de Tuchan, que feust quatre ou cinq jours après, le Roy nous manda marcher droict en Piémont; et M. le mareschal d'Anebaut alla mettre le siège devant Cony, là ou nous fîmes aussi mal qu'à Perpignan. Ledict seigneur mareschal s'en retourna en France et laissa M. de Routières, lieutennent de Roy; et au bout de quelque temps ledict sieur mareschal feust arairail. M. de Routières nous envoya en garnison à Savillan,au Gavarret et moy, où M. de Termes estoict gouverneur, qui en feust bien aize, car aussi il nous demandoict. Et bien tost après arriva le baron de La Garde à Nice, avec l'armée turcquesque. M. d'Angliien,

avec l'armée turcquesqiie, conduicte par Barberousse*, laquelle estoict composée de cent ou six vingts gallères. Tous les princes chrestiens qui soustenoint le party de l'Empereur faisoint grand cas de ce que le Roy nostre maistre avoict employé le Turc à son secours : mais contre son ennemy on peult de tous bois fere flesches. Quant à moy, si je pouvois appeler tous les esprits des enfers pour rompre la teste à mon ennemy, qui me veult rompre la mienne, je le ferois de bon cœur : Dieu me le pardoint ! Monsieur de Valence, mon frère, feust envoyé à Venise pour excuzer et couvrir nostre faict, car ces messers crioint plus que tous, et le Roy ne vouloict perdre leur alliance ; lequel fit une harangue en italien que j'ai voulu mettre icy, en françois, attendant qu'il nous face veoir son histoire : car je ne croy pas qu'ung homme sçavant, comme on dict qu'il

qui donna la bataille à Cerisolles, estoict lieutennent de Roy pour lors en Provence ; lequel, ayant assemblé quelques enseignes de Provenceaulx, dressa son camp et assiéga ledict JNice. Et, ayant faict batterie, donnarent l'assault, Turcz et Prouvenceaulx, en ung coup, qui furent repoussés. M. de Savoye solicitta tant le marcquis de Goast pour secourir Nice qu'il se niist en campaigne avec bonne armée ; et allarent à grandz jornées pour la secourir, qui feust cause que les Turcz se rembarcquarent ; et croy qu'ilz s'en retornarent en leur pais. Les Provenceaux se desbandarent aussi. »

1. Kair el Din, surnommé Barberousse, corsaire au service de la Turquie. — Son frère Aroudj fut le premier calife turc d'Alger. (A. Thevet, Vie des hommes illustres, t. VIII, p. 289.) — Une lettre de l'évêque de Cambray^ ambassadeur à Consranlinople, datée du 4 juillet 1346, annonce au roi la mort de Barberousse : « De quoy vostre Majesté ne doibt avoir trop grant desplaisir, car à la vérité je n'ai veu homme par deçà plus contraire à tout ce qui touchoit vostre service... » [Mém. de Rihiers^ t. I, p. 584.)

est, vueille mourir sans escripre quelque choze, puisque moy, qui ne sçay rien, nn'en suis voulu mesler. Voici ce qu'il dict*:

« L'Empereur estant la cause de toutes les ruines, misères et calamités advenues à la Chrestienté, illustrissimes seigneurs , c'est choze que chacun doibt trouver bien estrange, que ses ministres soinct si impudens et effrontés d'en donner la coulpe au Roy très Chrestien, mon seigneur, le blasmant de ce qu'il tient ung ambassadeur à Constantinople. Mais je demanderois volontiers à ces gens là s'ilz pensent que ces chozes tramées par le commandement de l'Empereur et Roy des Romains, puis dix ans en çà, avec le Grand Seigneur, soinct si secrettes que la plus grande partie delà Chrestienté n'en soict abbreuvée. Ne sçaiton pas les trefves, les Iraictés d'accord et de paix, non générale mais particulière, et les offres tant de fois par

4. Le discours de Jean de Monluc fut prononcé en italien; il a été publié sous sa forme originale dans le l. III des Papiers cl État du cardinal Granvelle. La traduction qu'on va lire manque dans les manuscrits des Commentairps^ et ne se trouve que dans les éditions imprimées. Nous doutons qu'elle appartienne à Biaise de Monluc; l'emploi fréquent de tours et de mots latins laisse deviner un traducteur plus érudit; ne pourrait-on l'attribuer à l'orateur lui-même ? On sait que les deux frères passèrent ensemble les dernières années de leur vie, celles même où Monluc mit la dernière main à son livre. En insérant ce discours, notre auteur ne dit pas qu'il l'ait traduit. Aucun mot dans les Commentaires n'éclaircit les doutes suggérés au lecteur par la comparaison des deux styles. — Cette harangue jouissait d'une grande renommée au xvi* siècle; elle contribua à fonder la réputation de lévêque de Valence. Elle était très-répandue, et nos dépôts publics en ont recueilli de nombreuses copies.

luy faicts de donner ung grand tribut et le payer annuellement au Grand Turc pour le royaume d'Hongrie, combien qu'il pensoictestreungcasde conscience d'endurer qu'ung petit roy commandast à ce royaume, soubz la faveur et appuy du Turc, luy semblant choze bien peu convenable aux chrestiens? A quoy, avec la véritté, je pourrois adjouster qu'au temps que la paix feust conclue entre Vostre Sérénissime Seigneurie et le Turc*, le Roy des Romains, par l'entremise secrette de ses agens, s'eforça de tout ce qu'il peut pour Tempescher, comme il feust clairement vérifié par l'interception de leurs courriers et despeches. Les mesmes ministres de l'Empereur estimoint aussi s'eximer de tout blasme, en faizant grand cas et accommodant à leur poste, selon leur coustume, le séjour que l'armée navalle du Grand Seigneur a faict quelques mois dens noz ports; et, soubz ce prétexte, veulent, par leurs calomnies passionnées, forger ung nouveau article de foy, dizant qu'ung prince, pour sa deffence, ne peult ny ne doibt s'ayder du secours de ceux qui sont de contraire religion à la sienne ; ne s'advisans pas qu'en blasmant le Roy, mon seigneur, ilz taxent David, roy valeureux et sainct prophète, lequel, se trouvant pour suivy par Saùl, s'enfuit vers le roy Âchis, idolastre et ennemy de la loy de Dieu ; et, quelque temps après, luy-mesme se rengea parmy les escadrons des infidelles qui marchoint pour combatre le peuple de sa propre loy. Et, par mesme moyen, ilz blasment Aza, roy des Juifs, qui appela à son secours le roy de Syrie, idolastre, pour se délivrer de l'oppression duroy d'Israël.

i . Paix de 1540. Voyez Daru, hist. de Venise^ liv. XXVI. I 10

146 COIMMENTAIRES

Hz blasment aussi Constantin, prince très chrestien, et celiiy de tous les empereurs qui a mieux mérité de la respublique chrestienne, lequel, en la plus grande partie de ses expéditions et armées, conduisoit avec soy ung grand nombre de Gots idolastres. Hz taxent Boniface, tant recommandé par sainct x\ngustin en ses épistres, lequel, pour sa deffense et peult-estre pour la vengeance de quelque injure reçeue, appela en Affrique les Vandales, hommes ennemis de nostre religion.

« Hz mesdisentde Narsès, esclave de Justinian, cappitaine très valeureux , mais sur tous religieux, comme on peult juger par le tesmoignage de sainct Grégoire et par les esglises qu'il a édifiées dens ceste illustrissime cité et dens la ville de Ravenne; lequel appella à son ayde les Lombars, qui en ce temps abborroint le nom des cbrestiens, Arcadius, l'empereur de Constantinople, jugé par tous les historiens non moins religieux que prudent, voulant sur ses derniers jours laisser quelque tuteur et protecteur qui feust capable pour conserver la dignité et authorité de l'empire , tourna sa pensée devers le roy de Perse, idolastre, et le pria par son testement de vouloir accepter la tutelle et deffense de son fils et de l'empire; ce que feust singulièrement loué par tous les princes cbrestiens de ce temps , et d'autant plus que le roy de Perse n'accepta pas seullementla charge, mais s'en acquitta fidellement jusques à sa mort. Devant qu'Héraclius se laissa empoisonner du venin de l'hérésie, il s'ayda en une infinité de guerres des soldatzsarrazins. Basile et Constantin, fils de Jean, empereur de Constantinople, prindrent la Pouille et Caiabre par le

DE BLAISE DE MONLUC. ikl

moyen et avec l'ayde des forces sarraziiies, qu eux inesmes avoint chassées de l'isle de Candie. J'en pourrois dire autant de Fédéric \ qui avec l'ayde des Sarra- /ins seigneuria' la plus grand part de l'Italie. Je vous pourrois amenner Henry et Fédéric, frères du rov de Castille, lesquelz, au temps du pape Clément quatriesme, accompaignés de Conradin^ appellarent les Sarrazins, tant parterre que par mer, non pour latuition et deffense de leur pays , mais pour chasser les François de Tltalie; et, en peu de temps, avec l'armée des Barbares, s'impatronnarent de la plus gr-and partie de la Sicille. Je pourrois parler de Ludovic Sforce, lequel, avec plusieurs aultres potentatz d'Italie, employa les forces de Bajazet.

« Que diray-je de Maximilian, de la maison d'Austriche, lequel, non pour se deffendre, ains pour ruiner vostre estât ^ très Illustrissimes Seigneurs, tascha de provoquer et aigrir le Turc contre vous, à vostre grand ruyne et dommage, ce que se trouve fidellement escript par leseigneur Andréa ?»locennigo^, qui est des vostres; ensemble des remèdes desquelz vous uzates en telle nécessité? Que si les raisons naturelles, si les exemples tirés de la saincte escripture et des histoires chrestiennes, ne suffisoint pour vous confirmer et persuader entièrement la véritté de ceste cause, je pourrois Taccompaigner de plusieurs aultres, que je laisse pour

i. Frédéric II, empereur d'Allemagne.

2. Se/'g/ieuriez , gouverner, exercer les droits du seigneur. Voyez le Glossaire de Ducange, v° segnorare.

3. Andréa Mocenigo, historien vénitien du commencement du XVI* siècle, auteur de Historin belli cameracensis adversiis Venetos.

n'ennuyer Voz Seigneuries , et qu'aussi je pense qu'il ne vous en reste aucun scrupule, veu que je vous ay, par les exemples cy dessus allégués, faict veoir le foible fondement de l'article de foy nouvellement forgé par les Impérialistes. Et, qui plus est, je diz et maintiens que le Roy Très Chrestien, monseigneur, à l'imitation de tant de signalés et très- religieux princes, peult, sans fere tort au rang qu'il tient ny au nom très-chrestien qu'il porte, s'ayder en tous ses affaires et nécessités du secours et ayde du Grand Seigneur.

« Et si cella se peult, avec la véritté et raison, entendre de tous ses affaires nécessaires , combien à plus forte raison doibt estre non seullement excuzé, mais grandement estimé le Roy Très-Chrestien, lequel, non pour besoing qu'il aye de se deffendre, non pour une juste vengeance que sa Majesté eust peu désirer de tant de torlz reçeus, de tant d'injures à luy faictes, de tant d'assassinatz et meurtres exécuttés contre ses subjetz par l'Empereur, et à sa suscitation, n'a voullu accepter aultres secours, sinon celluy que l'on void par expérience estre à tous les clirestiens plus utile que dommageable? Et si quelqu'un de ceux qui favorisent le parti de l'Empereur demandoit comment l'armée Turcquesque peult estre dans noz ports, non moingz pour le bien de l'Italie que pour nostre proffict particulier, je luy pourrois demander pour response par quel moyen on pourroit prouver que la Chrestienté ayt receu aucun dommage en ce que nous avons receu et refrescbi ceste armée dens noz ports : à quoy je suis asseuré que ne me pourroit respondre le plus avisé et le plus affectionné des partisans impériaulx, sinon que ce feust quelqu'ung qui print plus de plaisir

d'en ouyr conter et deviser, que d'entreprendre le discours véritable et la négotiation, et en apprendre la raison. Mais, pour ne laisser la moindre choze du monde qui peult engendrer quelque double en l'esprit de ceux qui ne sont informés de ce faict entièrement, j'en toucheray ce poinct le plus briefvement que je pourray. A. toutes les fois que Vostre Sérénité a esté recherchée par les ambassadeurs de l'Empereur pour donner passage par les terres de Vostre Seigneurie à leurs soldatz Tudesques, Italiens ou Espaignols, tout aussi tost on a entendu mille plaintes des assassinatz et desbordemens de leurs soldatz. Et y a seullement quelques mois que les Tudesques, qui disoint aller à Carignan fere leurs pasques, pour surmonter ceux-là qui avoint si vilainement taché l'honneur de voz subjetcs et si roeschamment pillé leur bien, desployarent une partie de leur rage contre les esglises, coupant avec ung grand vitupère et mespris de la religion chreslienne, les oreilles, le nez et les bras des crucifix et des aultres images qui représentoint les saincts qui sont au ciel'.

« L'armée grande et puissante, Sérénissime Prince, partit de Constantinople estant composée de soldatz eslrangers de nostre religion; et estant destinée et envoyée pour le secours du Roy, mon seigneur, passa au milieu de voz isles, s'arresta au pays de l'Esglise, traversa les terres des Sienois et Genevois, peuples qui plus volontiers favoiisent la grandeur de

i . Les armées allemandes contenaient un grand nombre de luthériens. Déjà, en 1523, à la prise de Rome par Bourbon, on lemarqua , dit Brantôme , que les soldats allemands s'acharnaient après les églises.

l'Empereur que leur propre liberté. Mais il ne se peuh sçavoir ny ne se trouve personne qui se plaigne qu'aucun tort iuy ait esté faict; ains ont uzé de toute courtoisie, et donné libre passage à tous ceux qui ont esté rencontrés en mer, et payé tout ce qu'il a fallu prendre, passant pays, pour leur provision et avitaillement de l'armée. Lequel bien je ne croy pas qu'on puise rapporter ailleurs qu'à la seule présence du cappitaine Polin*, ambassadeur du Roy ; de façon que jamais au passé ny Turcs ny Chrestiens ne se sont si modestement comportés.

« Qui sera celuy-là, Sérénissime Prince, qui puisse ou vueille nier que, si l'armée n'eust esté retenue par la majesté du Roy, mon maistre, pour la deffence de ses frontières, que la Chrestienté n'en eust esté assaillie avec infinies pertes? Qui sera celuy qui ne jugera que ceste armée, avec une si grande puissance, eust triomphé d'une infinité d'âmes chrestiennes et de quelque ville d'importance, si nous ne l'eussions convertie à nostre proffict, ce qui auroit réussi au bien des affaires du Grand Seigneur, et advantage grand de ses cappitaines, ennemis de nostre foy? Uoncques, ceste armée estant disposée et capable pour fere quelque hault exploit, toute personne de bon jugement pensera qu'il a esté plus utile à la Chrestienté qu'elle aye esté employée pour servir à la majesté du Roy, mon seigneur, que non pas si de soy-mesme elle, sans aucun frein, eust marché contre les Chrestiens. Si bienqu'oultre qu'il estoict besoing et nécessaire au Roy, mon maistre, s'ayder de ceste armée pour réprimer l'inso-

1. La Garde, dit le capitaine Poulin. — Voyez p. i09, note 4.

lence des gens de l'Empereur, iesqiieiz avoinct jà prins quatre de ses gallères dans le port de Tolon, il se peult aussi dire sansréplicque, qu'en cecy nostre utililé privée estoict conjoincte avec le bien public de toute la Chrestienté.

« Je croy , Sérénissime Prince, vous avoir représenté clairement et confirmé par raisons toutes évidentes et arguments certains, deux poincts principaux : le premier, que le Roy, sans préjudice du nom et de riionneur de Très Chrestien, a accepté les forces qui lui ont esté envoyées par le Grand Turc; le second que ce secours a esté plus utile que dommageable à la Chrestienté. Et j'adjousteray le troisiesme avec la brefveté que l'importance de la matière me permettra : c'est que la majesté du Roy, non pour ambition de dominer, non pour se venger des injures receues, non pour s'investir du bien d'autruy, non pour recouvrer ce qu'injustement luy a esté usurpé, mais seullement a retenu ce secours pour se defTendre; j'entens, Illustrissimes Seigneurs, pour deffendre son royaulme, lequel l'Empereur, de tousjours, avec des violences ouvertes , avec des cautelles secrettes, avec des intelligences, avec des trahisons, contre toute raison et justice, a cerché de ruyner. Et maintenant ses ministres, comme s'ilz parloint par mocquerie, n'ont poinct honte de dire que sa Majesté Césarée n'a esté esmeue par aultre raison d'entreprendre contre le royaulme de France , que pour dissoudre l'amytié qu'on dict estre entie la majesté du Roy et le Grand Seigneur. O les délicates consciences! o les sainctes propositions! o responces bien justifiées! pour s'en servir toutesfois envers quelques sotz et ignorans, et

non pas envers vous, Illuslrissimes Seigneurs, qui, avec vostre admirable et accoustumée prudence, avant mesmes que j'aye parlé, avés, en vostre conscience et en vostre esprit, jugé tout le contraire, et recognoissés que le fondement de la guerre n'a esté aultre que le dessein de ruynerce royaulme-là,qui, despuis mil ans en çà, s'est monstre le vray et prompt recours de toutes personnes oppressées et le seul refuge de tous estatz affligés. Je voudrois entendre de ceux qui inventent de si subtilz argumens, quel sainct esguillon de la foy poussa l'Empereur, ligué avec le Hoy d'Angleterre, de venir assaillir la France par les costés de la Cliampaigne et de la Picardie, faizant réussir finalement tout le fruict de son entreprinse au bruslement de je ne sçay quelz villages, et siège de Mézières*, pour luy fort honteux? Quelle religion l'espoinçonna, au temps que l'Italie vivoit en repos et asseurance, pour estre Naples, Milan, Florence et Gènes possédés par divers princes, de venir mettre le tout en trouble et discorde ? Quelle religion, dis-je, l'esmeut de se joindre et liguer avec lepapeLéon^, pour enlever Testât de Milan, lequel, par droicte ligne, appartient aux enfans de mon Roy? Quel si grand zèle de la foy les conseilloit de vouloir fere tuer le Roy par le moyen d'ung prince de France, lequel il avoitpour cest effect, avec promesses et larmes, suborné^? Et voyant que cesle malheu-

i . Charles-Quint, en 1 524 , assiégea Mézières avec une puissante armée. Il fut repoussé par Bayart. On trouve le récit de ce siège dans la Chronique du loyal serviteur,

2. Traité conclu entre Léon X et Charles-Quint, le 8 mai 1 321 , pour enlever le Milanais à François 1".

3. On accusait le connétable de Bourbon d'avoir cherché à as-

reuse praticque, plustost qu'approcher de l'exécution, estoict touste descouverte, il envoya le seigneur de Bourbon en France avec ung nombre infiny de gens, soubz espérance de pouvoir gaigner à force ouverte ce que, la bonté et prudence de Dieu ne luy permettant pas, il n'avoit peu exécuter avec trahisons. Quelle inspiration du Sainct-Esprit peust estre celle-là qui conduisoit, il y a sept ans, l'Empereur avec sept mil fantassins et dix mil chevaulx pour assaillir la France, et y entrer par la Provence et par la Picardie*? Quel commandement de l'Évangile se pourra jamais trouver tel que l'ont trouvé ceux-cy, qui se monstrent en apparence si grands zélateurs du nom Chrestien, qui puisse jamais justifier aux yeux de tout le monde la confédération de l'Empereur et du roy d'Angleterre, veu que ledict roy anglois, à la suscistation et poursuitte de sa Césarée Majesté, a esté par les papes déclaré schismatique, hérétique et rebelle? Laquelle conspiration ne sepeult baptiser du nom d'ung secours nécessaire, ains une injuste, meschante et détestable conjuration faicte entre eux deux, pour s'entrepartir^ ung royaulme chrestien et catholique, lequel, de tout temps, lors qu'il s'est présenté quelque occasion pour l'agrandissement denostrefoy, s'est tousjours monstre prompt à employer et son sang et ses moyens. Quelle immense charité pourra estre celle-là, qui en si peu

sassiner François 1'''^, et l'empereur d'être son complice. Le procureur général attribua ouvertement ce crime imaginaire à l'empereur et au connétable, cités en cour de Parlement. {Procès de Bourbon^ Bibl. imp., f. fr., vol. ol07.)

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