Sommai iva del Bosco
2. Var. des édit. précéd. : « Je rechargeay en cheminant, disant : Hé non, monsieur »
(( Dieu vous aydera. » Et m'en allay ainsi droict à Carmaignolle, désespéré, me souvennant de ce que j'avois tant asseuré le Roy en son conseil. Et dès que ledict seigneur arriva audict Carmaignolle, il appella tous ceux qui entroinct en son conseil.
Je trouvay, à mon arrivée, tous les cappitaines de nostre régiment mutinés, jusques aux soldatz, lesquelz demandoinct paye ; mais on les amnza sur l'arrivée de monsieur de Langey \ qui portoict quelque argent. Et me pria monsieur de La Molle ^ l'ayné, qui avoict deux enseignes, qui feust l'endemain thué, que je parlasse à monsieur d'Anguien pour tous, et que tous m'obéyroinct. Nous voila tous dedens la salle. Et par fortune messieurs de Dampierre et de Sainct André n'estoinct encores entrés, qui nous trouvarent tous mutinés, et nous dirent ces molz : « Ayés patience, « je vous prie, jusques à ce que monsieur sera hors « du conseil. » Etcroy-je qu'ilz luy avoinct parlé par le chemin, car je trouvay monsieur d'Anguien au milieu d'eux. Et ainsi entrarent dens la chambre et ne tarda guières qu'ilz sortirent. Monsieur de Dampierre
1 . Martin du Bellay, seigneur de Langey, lieutenant général en Normandie, mort en 15S9, frère de Guillaume du Bellay, Guillaume avait écrit des mémoires très-étendus divisés en 9 livres, dont la plus grande partie se perdit. Son frère Martin tâcha d'y suppléer. Ces mémoires, jugés sévèrement par Montaigne (Essais, liv, II, chap, X), sont cependant, avec les Commentaires de Monluc, la meilleure source d'informations que nous possédions sur la première moitié du seizième siècle.
2. Joseph de Boniface, seigneur de la Mole et de Colobrières, d'une famille ancienne, originaire de Marseille. (Marquis d'Aubais, Pièces fugit., t. I, Histoire des guerres du comté Venaissin, p. 256). Voyez sur sa mort la note I de la page 278.
sortist le premier, qui nous trouva tous à la porte de la chambre, et, pour ce que monsieur d'Anguien venoict après luv, en me regardant il mist le doigt à la bouche, en signe que je ne disse rien. Ledict sieur d'Anguien passa tout en furie droict à sa cliambre, les aultres colonelz et cappitaines chescun à son logis, et nous ne bogeames poinct. Incontinent après, messieurs de Dampierre et Sainct André sortirent en la salle et nous dirent ces motz : « Allés-vous en à voz logis, « préparés-Yous, car nous combatrons demain. « Et en sortant, nous regardions ceux qui vouloinct qu'on combatist, lesquelz se rioinct devers nous autres, qui nous donna aussi espérance de combatre ; car le soir que j'accompaignay monsieur de Dampierre à son logis, il me dict la propozition qu'avoict faict monsieur d'Anguien au conseil , qui feust de l'erreur qu'il cognoissoict avoir esté par luy faicte de ne combatre poinct , ayant perdu ung advantage qu'il ne pourroict recouvrer, et les prioict à tous de la considérer et se résoldre de combatre. Alors il y en eust qui commensarent à discourir ce que luy avoinct dict paravant, de la perte que le Roy feroict, avec plusieurs autres chozes et raisons pour l'empescher; d'autres tennoinct l'oppinion qu'avoinct toujours tenue de combatre ^ : mais monsieur d'Anguien, qui se vist estre tombé en mesmes dispute qu'auparavant, se mist en colère et dict qu'il estoict résolu de combatre à quelque prix que ce fust; et que, s'il y avoict homme qui volsist plus disputler le contraire , il ne
\. Var. des édit. préc. : « .... l'oppinion qiiULs avaient toujours suivie qu'il falloit donner la bataille : mais.... »
restimeroict jamais tel qu'il l'auroict estimé. Et alors ung qui l'avoict tant empesché, respondist : « O « monsieur, est-ce une résolution que vous avés prinse « de combatre? — Oy, dict monsieur d'Anguien. — « Ordoneques, respondist l'aultre, il n'est plus ques- (( tion de disputer aultre choze. » Et arrestarent que chescun se retireroict en sa charge, et qu'ung heure devant jour nous serions en la mesmes plaine qu'estions le jour devant, pour marcher droict oii les ennemis seroinct rencontrés , ce que feust faict ; remonstrant cependant aux cappitaines et soldatz que le payement se feroict mal à propos à la teste de l'ennemy, et qu'il failloict attendre. Ce feust une ruse pour amuser ceux qui demanderoinct de l'argent.
Et pource que, le jour devant, nous les avions laissés en la plaine qu'est entre Serizolles et Sommarrive, monsieur d'xAngiiien ne sçavoict bonnement s'ilz estomct à Sommarrive ou à Serizolles, combien que le cappitaine dudict Sommarrive luy avoict mandé que le camp venoict loger là. Le seigneur Franciscou Bernardin envoya trois de ses chevaulz-légiers vers ledict Serizolles; et allareut si près qu'ilz descouvrirent le camp qui estoict en armes, et les tabourins commensoint à sonner. Et ce que leur avoict faict retorner à Serizolles, c'estoict pour attendre les Espaignolz qu'estoinct allés au-devant des deux canons, comme desjà j'ay escript. Monsieur de Termes en tourna renvoyer trois ou quatre des sciens aussi , et cependent nous marchions par dessoubz, tirant à Sommarrive; et quand les chevaulz-légiers feurent revenus, et pourtarent les mesmes nouvelles, nous
toiirriasmes à main gauche et montasmes sur la plaine, où estant tout le camp, nous fismes baltou. Et là, monsieur d'Anguien et monsieur de Tes me baillarent à conduire toute la harcquebuzerie ; de quoy je remerciay très humblement monsieur d'Â.nguien de l'honneur qu'il me faisoyt, et que j'espérois, avec l'ayde de Dieu, m'en acquitter si bien qu'il aiu'oict occazion d'en demeurer content ; et autant en fiz-je à monsieur de Tes, qu'estoict mon coronel, lequel vinct commander aux cappitaines et lieutenens que je vouldrois prendre, qu'ilz m'eussent à obéyr comme à luy mesmes.
Or je prins quatre lieutenens, qui furent le Bruil , que j'ay cy-devant nommé, le Gascquet, le cappitaine Lyénard , et le cappitaine Favas, qu'estoict le mien'; auxquelz Favas et Lyénard je bailliz le cousté de main droicte, et moy, avec les aultres deux, alay à la gauche , tirant à la maisonnette qui feust tant combatue. Et feust ordonné que les Suisses et nous combatrions ^ ensemble à l'advant-garde, que mon-
i . Du Bellay n'est pas tout à fait d'accord avec Monluc sur le nom des capitaines qui l'accompagnèrent. « On tira des compaignies de gens de pied, tant françaises qu'italiennes, jusques au nombre de sept ou huict cens arquebuziers, lesquels se jectèrent devant les batailles pour enfants perdeus, dont fut donnée la charge au cap. Monluc, ayant avec luy le cap. Hevart, le cap. Guasquet et aultres gens dispos et de bon entendement. » (Du Bellay, liv. 10).
2. Var. du premier ms. : «.... combatrions ensemble à f avantgarde et les Gruriens, les compaignies de monsieur des Gros, les trois de monsieur de Dros et trois ou quatre autres compaignies d'Italiens se réuniroinct en ung bataillon et seroinct près des Gruriens. Il y avoict ung costeau....-i> Le deuxième manuscrit contient le même texte, sauf le membre de phrase «....les trois de monsieur de Dros. »
sieur de Boutières commandoict, lequel, peu avant le bruict de la bataille, avoit eslé rappelé de sa maison. La bataille devoict eslre conduicte par monsieur d'Anguien, ayant soubz sa cornette les jeunes seigneurs venus de la cour. En l'arrière-garde commandoict monsieur de Dam pierre, où estoinct quatre mil Gruriens, les compaignies de monsieur des Gros et trois ou quatre aultres d'Italiens commandées par monsieur de Dros, ensemble tous les guidons et archers des compaignies.
Or il y avoict ung costeau en pendent du cousté de SerizoUes et de Sommarrive qu'estoict ung taillis non guières espois. Les premiers des ennemis que nous vismes entrer en la plaine venans devers nous, ce feurent les sept mil Ytaliens que le prince de Salerne conduisoyt, et à leur cousté trois cens lanciers, commandés par Rodolphe Bâillon \ qu'estiont du duc de Florence. L'escaramouche commensa par ce coutaut et dens le pendent. Or les ennemis avoinct faict haltou viz à viz de nous. Et, comme ceste escaramoiche feust allacquée, je baillis une trouppe au cappiiaine Bruilh, qu'estoict celle du plus près de moy ; et. au cappitaine Guasquet, la plus dernière, à deux cens pas les ungz des aultres; et de la mienne je baillis quarante ou cinquante harcquebuziers à ung mien sergent, nommé Arnauld de Sainct-Clar, homme vaillant et qui scavoict bien prendre son party ; et je les soustenois. Et estant à la maisonnette, je descouvris
1 . Rodolphe Baglione, d'une ancienne famille de Pérouse, était au service du duc de Florence. Il mourut en 1S52 au siège de Chiusi en Toscane. (Cœs. Alexius, Elogiachium Perusinurum, Cent, prima, 1635, paq. 207j.
trois ou quatre trouppes d'arcquebuziers Espaignolz qui venoinct la teste baisée pour gaigner la maisonnette ; et les cappilaines Favas et Lyénard combatoinct les Ytaliens au vallon à main droicte. L'escaramoucbe commensa à venir de tous les deux coustés; et une fois me rameniont jusques à la maison, autres fois je les ramenois à eux jusques à leur troupe^, car il s'en estoict meslé une aullre avecques la première, et sembloict que nous jouassions aux barres. A. la fin, je feuz conctrainct fere marcber le cappitaine Bruilh à moy, car je voyois toutes les troupes assemblées, avec une troupe de cavalerie à leur cousté. Je n'avois pas ung bomme de cbeval avecques moy : toutesfois j'avois adverty monsieur d'Anguien que leur cavalerie estoict avec leur barcquebuzerie qui venoict à moy; baste que personne ne vint de longtemps , dont je feuz conctrainct quitter la maison, non sans grand combat, qui dura long temps encores. Et renvoyay le cappitaine Bruilb à son mesmes lieu. L'escaramoicbe dura de trois à quatre heures, sans jamais cesser : jamais on ne vit mieux fere.
Monsieur d'Anguien m'envoya monsieur d'Aussun , et me commandoict que jeregaignasse la maison, qui ne me faisoyt avantaige ni désavantaige. Je luy respondiz : « Allés dire à monsieur d'Anguien qu'il m'en- « voye de la cavalerie pour combatre ceste cavalerie « qu'est au cousté de leur harquebuzerie , laquelle il « voyoict comme moy ; car je ne suis pas pour com-
i . Cette phrase est mutilée et incompréhensible dans les éditions récentes : « .... et parfois me ramenoyent jusques à leur trouppe. M La version du manuscrit que nous donnons est conforme à celle de l'édition originale.
« batre cavalerie et enfanlerie ensemble en campaigne « raze. » Alors il me dict : « Il me souffisl que je le « vous aye dict. » Et tourne en arrière et le va dire à monsieur d'Anguien, lequel sieur de recbef m'envoya monsieur de Monenx pour me dire qu'en une sorte ou aultre il voulloict que je la regaignasse ; avecqucs lequel vint le seigneur Cabry, frère du seigneur Maure, mennant soixante cbevaulx, tous lanciers, et monsieur de Monenx , qui en pouvoict avoir environ vingtcinq, qui ne faisoyt encores que commencer à dresser sacompaignie. Je luy respondizque jeluy en dirois autant qu'à monsieur d'Aussuri et que je ne voulois poinct estre cause de la perte de la bataille, mais que s'ilz vouloinct aller combatre ceste cavalerie qu'estoîct à costé de leurs barcquebuziers, que je regaignerois bien la maison. Alors ilz me dirent que j'avois raison et qu'ilz estoient tous prestz; et incontinent je mande au cappitaine Bruilb qu'il vint à moy, et au cappitaine Guasquet qu'il se misse en sa place; et incontinent le capitaine Bruilb se mit à main droicte, la cavalerie au milieu ; et marcbames le trot droict à eux , car nous n'estions pas à trois cens pas les ungz des aultres. Et pour cella l'escararaoucbe ne cessoict jamais, et comme nous aprocbames de cent ou six vingtz pas , que nous commensames à tirer , leur cavalerie torna le doz et leur enfanterie de mesmes: et viz tous leurs lanciers tout à ung coup tourner le doz de grand furie, se retirans dens leurs trouppes. Et incontinent monsieur de Monenx et le seigneur Cabry s'en allarent à monsieur d'Anguien, pour luy dire ce qu'ilz avoient veu de leur cavalerie et que s'il ne m'envoyoict de la cavalerie pour me fere espaule,
je ne pouvois faillir eslre rompu. Je renvoys les cappitaines Bruilh et Guasquet en leurs lieux. Et il y avoict ung petit mares auprès de Serizolles et ung grand chemin creux, qui empéchoict qu'ilz ne pouvoinct passer pour venir à nous en bataille. Or le marcquis de Gouast avoict faict passer six pièces d'artillerie, qui desjà estoinct bien avant deçà les mares ; et , comme il vist ses gens repoussés , il eust craincte que tout le camp suivisse et qu'il perdisse son artillerie : il fist passer promtement les Âllemandz ce mares et chemin creuz ; et , comme il feust en plaine, ilz se remirent en bataille , car ilz n'avoinct sçeu passer qu'en désordre. Et cependent ceste cavalerie et harcquebuzerie espaignoUe vindrent à moy comme auparavant , et , n'ayant poinct de cavalerie avecques moy, je feuz constrainct leur quitter la place et me retirer là où j'estois party.
Or je descouvris leurs Allemandz et leur artillerie; et , en mesmes temps que je me retirois , monsieur de Termes et le seigneur Franciscou Bernardin se vindrent mettre à main droicte de nostre bataillon et sur le bord du cotant , qu'estoinct fort à l'estroict et viz à viz du bataillon des Ytaliens, car leurs lanciers estoinct viz à viz denozpicquiers; monsieur de Boulières avec sa compaignie et celle de monsieur le conte de Tande , à main gauche de nostre bataille. Les Suisses estoinct environ soixante ou quatre vingtz pas au dernier de nous , et ung peu à cousté. Ors nostre harcquebuzerie , que les capitaines Favas et Liénard conduisoinct, aucunes fois ilz repossoinct les ennemis jusques à leur bataille , autres fois les ennemis les repossoinct aussi près la nostre. Je sçay bien qu'il me
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failheust courir désarmer nostre bataillon d'arcquebuziers du cousté de monsieur de Boutières, qui faisoinct le flanc, et leur baillis pour fere la cargue : ce qu'ilz firent et d'une grand furie et les repossarent jusques auprès de leur bataille ; et feust bon besoing , car leur harcquebuzerie avoict presque gaigné le flanc de nostre cavalerie. Je cours là où j'estois, et commensames une furie d'escaramouclie , grande et forte : car toutes les trois trouppes miennes nous meslames , qui dura une grand heure. Or les ennemis avoinct mises leurs pièces d'artillerie au cousté de la maisonnette , qui tiroict en butte dedens nostre bataille : monsieur de Mailly s'avança avecques la nostre et se mist auprès de nous , et commense tirer à eux vers la maisonnette; car il ne pouvoict là où nous tenions l'escaramouche, sans thuer des nostres. Et me regardant devers nostre bataille, je viz monsieur de Tes qui commensoyt à marcher les picques baissées droict aux Ytaliens : je couruz à luy , et luy diz : « Où voulléscc vous aller, monsieur, où voulés-vous aller? Vous allés « perdre la bataille : car voicy les Alemandz qui vous a viennent combatre et vous prendront par flanc. » Et ce que luy faizoict fere cela c'estoinct les cappitaines qui luy crioinct ; a Mennés-nous au combat , monte sieur : il nous vault mieux mourir main et main , « que d'estre tliués d'artillerie. » C'est ce qui estonne le plus et bien souvent faict plus de peur que de mal : mais si est-ce qu'il me creust. Et luy pryay de mettre tous les genolz à terre et leurs picques bas ; car je voyois les Suisses dernier, couchés tous de leur long, qui ne paressoinct rien. Et de là, je m'en cours à la harquebuzerie : et jà commensoinct leurs harcquebu-
ziers se retirer dernier la maison, et , comme je voulois marcher droict à eux , descouvris le front de la bataille des Alemandz ; et soudain je diz aux cappitaines Bruil et Guasquet qu'ilz se retirassent peu à peu vers rarlillerie, et qu'il failloict fere place aux picquiers pour venir aux mains, et m'en cours à nostre bataille, où à mon arrivée leur diz :
« O mes compaignons , combatons bien : car si « nous gaignons la bataille , nous nous pourrons fere « estimer plus que jamais les nostres n'ont faict; car « il ne se trouvera es histoires que les Gaulois ayent « jamais combalu le Germain picque à picque qu'ilz « n'ayent esté deffaictz. Et pour nous marcquer d'esté « honorable marcque que de valoir plus que noz « prédécesseurs n'ont valu, cela nous doibt donner « double courage de combatre pour vaincre et fere « cognoistre à noz ennemis ce que nous valons. Soute venés-vous, compaignons, de ce que le Roy nous a « mandé , et la gloire que ce nous sera de nous prête senter à luy après la victoire. Or, monsieur, dis-je « à monsieur de Tes , il est temps de se lever. » Comme il fist promptement. Je commensis à crier hault : c( Mes compaignons, peult-estre qu'il n'y a icy « guières de gens qui se soinct trouvés en batailles. Si « nous prenons la picque au bout de dernier et que « combatons du long d'icelie, nous sommes deffaictz; « car l'Allemand est plus dextre que nous en ceste ma- « nière. Mais il fault prendre les picques à demy, « comme faict le Suisse, et baisser la teste pour en- « ferrer et passer en avant, et vous le verres bien « estonné. >»
Alors monsieur de Tes me crie que je courusse au
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long de la bataille leur fere prendre les picques d'esté sorte : ce que je fiz. Les Allemandz marcboinct grand pas droict à nous. Je m'en courus devant la bataille , et mis pied à terre, car j'avois laissé ung mien laquay tousjours devant le bataillon avecques ma picque. Et comme monsieur de Tes et les cappitaines me virent descendre, tous criarentà une fois : « Remontés, capu pitaine Monluc, remontés, et vous nous conduirés « au combat. » Alors je leur respondiz que, si j avois à mourir ce jour - là , ne pouvois mourir en plus honorable lieu qu'avec eux la picque au poing. Je criay au cappitaine La Burtbe', sergent majour , qu'il coureust tousjours autour du bataillon quant nous nous enferrerions, et qu'il criasse, luy et les sergens, dernier et par les coustés : m Poussés, soldatz, possés, a affin de nous pousser les ungz et les aultres. » Et ainsi vinsmes au combat.
L'Allemand venoict à nous le grand pas et trot, de sorte que leur bataille estoict si grande qu'ilz ne se pouvoinct suyvre, et y voyois-je de grandz fenc^tres et des enseignes bien arrière. Et tout en ung coup nous les enferrasmes, au moingz une bonne partie; car du cousté de leur premier reng et deu nostre, presque tous allasmes par terre de coupz ou de chocq. Il n'est pas possible pour des gens de pied de veoir une plus grande furie. Et veux dire que le second reng et letiers furent cause de notre guaing ; car les derniers les poussoinct tant qu'ilz furent sur les leurs : et comme nos-
\. Le (capitaine Laburthe, né à Bordeaux, remplissait à Cerisolles les fonctions de sergent de bataille. Brantôme le cite comme très-rigoureux en matière de discipline militaire (Brantôme, édit, du Panth. litt., t. I, p. 623).
tre bataille poussoyt toujours, les ennemis se renversoinct. Je ne feuz jamais si habille et si dispoz ; et me feust bon besoing, car je tombis, seullement de genoilz\ Les Suisses feurent fins et escortz ; car jusques à ce qu'iîz nous virent de la longueur de dix ou douze piques, ilz ne se levarent poinct : et après coururent furieux comme sangliers et donnarent par flanc ; monsieur de Boutières par le canton. Monsieur de Termes et le seigneur Franciscou donnarent à Rodolphe Bâillon en mesmes camp et luy renversent toute sa cavalerie, et se mist en routte. Les Ytaliens, qui virent leur cavalerie rompue et les lansquanetz et Allemandz ranversés et en routte, commensarent à prendre la descente du valon, et gaignarent tant qu'ils peurent droict aux bois. Monsieur de Termes eust son cheval thué au choc, qui, par fortune, se trouva par terre engagé bien avant, dont les Ytaliens le corurent prendre et l'en amenarent ; aussi n'avoict-il guières bonnes jambes.
Et fault notter que le marcquis de Gouast avoict faict ung bataillon de cinq mil picquiers, qu'estoinct deux mil Espaignolz et trois mil Allemandz, estans ceuxlà que le conte Lodron^ avoit mené en Espaigne, du nombre des six mil, où ilz avoinct demeuré dix ans ou plus , n'ayant guières qu'ilz estoinct revenuz , qui
i. Var. des édit. précéd. : «.... car je donnay plus de trois fois du genouil en terre. »
2. Le comte Ludovic Lodron, colonel allemand. Il était gouverneur d'Alexandrie en 1527, lorsque Lautrec assiégea et prit cette ville (Du Bellay, p. 422 et 423). Le comte Lodron passa au service de Ferdinand, roi de Hongrie, et fut tué en combattant les armées de l'empereur, son ancien maître (Brantôme, édit, du Panth. Un., t. I, p. 93).
parloinct aussy bon espaignol qu'Espaignolz naturelz. Il avoict faict ce bataillon pour combatre les Gascons; car il disoict qu'il craignoict plus nostre bataillon que pas ung des aultres : et avoinct oppinion que ces Allemandz, qui estoinct tous bommes d'élitte, déferoinct noz Suisses ; et mist à la teste d'esté bataille trois cens harcquebuziers seullement, comme enfans perdus, lesquelz il avoict réservés pour cest effaict, et toute la reste tintl'escaramouche. Et comme il feust auprès de la maisonnette du cousté des Allemandz , il vist les Gruriens qu'estoinct tous armés en blanc, et pensa que fussions nos autres Gascons et leur dict : « Armanous, armanous, acqui estan lousGascones; sarrais à eillousM » Et ne furent jamais à deux cens pas de luy, qu'il apperceust nostre bataille qui se levoict, et cogneust son erreur ; mais il n'y pouvoict plus remédier ; nous portions tous armes noires. Geste bataille de cinq mil picquiers s'en alla le grand pas droict aux Gruriens. Et failloinct qu'ilz passassent à cousté de monsieur d'Anguien, lequel seigneur feust mal conseillé, car il donna avec la gendarmerie tout à travers d'esté bataille, les ungz par devant et les autres par flanc ; et là feust tbué et blessé beaucoup de gens de biens et des principaux, comme monsieur d'Assier, le sieur de La Rochecbouart et plusieurs aultres, et encores plus à la seconde recbarge. Et en y eust qui passarent et repassarent au travers; mais tousjours ilz se relioinct. Et vindrent d'esté manière aux Gruriens, qui feurentbien tost ranversés sans tirer ung coup de picque : et là morurent tous leurs cappitaines et lieutennens qu'es-
i. Frères, frères, voilà les Gascons, marchez sur eux!
toinct au premier rang; et fouirent droict à monsieur des Gros. Mais ce bataillon d'Espaignolz et Allemandz suivoinct toujours au grand trot leur victoire, et renversarent ledict sieur des Gros : et là il moreust, et tous les cappitaines. Monsieur d'Anguien ne les peult secourir, pource que presque tous les clievaulx de sa cavalerie à ces deux furieuses mais trop inconsidérées charges, estoinct blessés, et s'en alloinct le pas par la campaigne à cousté des ennemis. Il estoict désespéré, maudisant l'heure que jamais il avoict esté nay, voyant la fuite de ses gens de pied, et qu'à peine luy restoit-il cent chevaulx pour soustenir le chocq. Monsieur de Pignan, de Monpelier, qu'estoict à luy, me dict que deux fois il se donna de la poincte de Tespée dens son gorgerin, se volant thuer soy-mesmes ; et me dict au retour qu'il s'estoict veu en tel estât lors qu'il eust voulu qu'on luy eust donné de l'espée dans la gorge. Les Romains pouvoinct fere cela, mais non pas les chrestiens : chescun en dizoict lors sa râtelée. Nous estions à la paille jusques au menton, et aussy ayses que noz ennemis marris. Retournons aux coups, car il y en avoict à donner et à prendre. La lascbeté des Gruriens luy porta beaucoup de perte de ce cousté ; je ne viz jamais de plus grands grues que ces gens là, indignes de porter armes, s'ilz ne se sont rendus plus courageux. Hz sont voisins des Suisses, mais il n'y a non plus de comparaison que d'ung asne à ung cheval d'Espaigne'. Ge n'est pas tout d'avoir des hommes en compte, il fault avoir du bon creu, car
1 . Le jugement de Monluc sur la conduite des Gruyens à Cerisolles est confumé par Vincent Carloix, qui les représente au monaent de la bataille « si pales et espouvantés qu'on ne tireroit pas
cent en valent mille. Ung brave et vaillant cappitaine, avec mil hommes dont il s'asseure, passera sur le ventre à quatre mille.
Tout ainsy comme monsieur d'Anguien alloict voyant ses gens massacrer sans les pouvoir secourir, le marcquis de Gouast en voyoict fere de mesme aux sciens par une pareille fortune. Voyés comme elle se mocquoit de ces deux chefs d'armée : car comme il vist Rodolphe Bâillon ran versé, et ses AUemandz pareillement, il print sa cavalerie et se relira devers Âst. Monsieur de Sainct Julien, qui servoict de maistre de camp et de colonel de Suisses, se trouva à cheval ; et, à la vérité dire, il estoict foible de sa personne, n'ayant pas grand force de pourter grand fardeaulx d'armes à pied ; il vist ranverser leur bataille de Tung cousté, et la nostre de l'aultre. Et avant qu'aller à monsieur d'Anguien, il nous vist, Suisses et Gascons, dens ces cinq mil Allemandz et Espaignolz, thuant à toutes mains ; et alors il tourna en arrière, et trouva monsieur d'Anguien près du bois, tirant à Carmaignolle assés mal accompaigné, et luy cria : « Monsieur, monte sieur, faictes tourner vizaige, car la bataille est gai- « gnée ; le marcquis de Gouast est en routte et tousses «Ytaliens, et les Allemandz en pièces. » Or desjà ce bataillon d' Allemandz et Espaignolz avoinct faict haltou, se tenans pour perduz, quant ilz virent qu'homme de pied ny de cheval ne venoict après eux. Et cogneurent bien qu'ilz avoinct perdeu la bataille, etcommensarent à prendre à main droicte droict à la Monta,
de tous une pinte de sang. » Suivant le même auteur « les Italiens qui estoyent à main droite n'avoyent pas meilleur teint. » — Mém. de Vicllsville^ liv. I, chap. 41.
de là où ilz estoinct partis le jour devant. Si pensois-je estre le plus fin cappitaine de la trouppe, d'avoir inventé de mettre ung reng d'harcquebuziers entre le premier et le second reng, pour thuer les cappitaines du premier; et avois dict à monsieur de Tes, trois ou quatre jours auparavant, que, plustost que pas ung des nostres moreusse, je ferois mourir tous leurs cappitaines du premier reng ; et ne luy volzis dire le secret, jusques à ce qu'il m'eust baillé à conduire la harcquebuzerie. Et alors il appella La Burthe, sergent majour, et luy dict que incontinent fisse élection desharcquebuziers et qu'il les y mist. Et à la vérité je ne l'avois jamais veu ny ouy dire et pensois estre le premier qui l'eust inventé ; mais nous trouvasmes qu'ils avoinct esté si escortz que nous, car aussi ilz en y avoinct mis comme nous, lesquelz jamais ne tirarent, comme ne firent les nostres, que ne fussions de la longueur des picques. Là se fit une grande tuerie ; il n'y avoit coup qui ne portast.
Or monsieur d'Anguien, ayant entendeu le guaing de la bataille qu'il tenoit pour perdeue, après la route de ceux de son costé et de ses lascbes Gruriens, car pour les asseurer il s'estoict mis près d'eux, se mist à la eue de ces Allemandz et Espaignolz. Et tousjours se relioinct gens auprès de luy de ceux qu'avoinct prins la cargue* : tel faizoict bien l'empressé, qui n'a guères fuyoit ; tel avoict rompu la bride à son cheval pour en jecter la faulte sur luy. Peu avant la bataille, par bonne fortune, il avoict mandé à Savillan sercher
1 . Var. des édit. précéd. : « Cependant plusieurs de ceux, qu avoient pris l'effroi se rallièrent près de luy; tel faisoit.... »
27 è COMMENTAIRES
trois compaignies d'Ytaliens fort bonnes, pour se trouver à îa meslée, lesquelles, comme feurent à Reconis, ouïrent l'artillerie et cogneurenl que la bataille se donnoict : ce qui feust cause qu'ilz prindrent tous leurs liarcquebuziers qui peurent à cbeval, et vindrent tousjours courans, si à propos qu'ilz trouvarent monsieur d'Anguien qui suivoict les ennemis, n'ayant ung seul barcquebuzier avecques luy . Lesquelz , metans pied à terre, se mirent sur leur eue, et ledict sieur d'Anguien avec la cavalerie, tantost aux coustés, tantost à la teste, poussant la victoire. Et nous manda ung bomme à cbeval en diligence, pour que nous lournissions à luy ; car il failloict recombatre. Et nous trouva le messagier à la cbapelle, près la porte de Serizolles, ayant achevé de tbuer avec une telle furie, qu'il n'y demeura ung seul bomme en vie, que ung colonel, nommé Oliffand de Madrucb', frère du cardinal de Trente, qui demeura dens les morts, ayant sept ou huict plaies, où Caubios% cbeval-légier de monsieur de Termes, revenant à travers des mortz, le vist qui
i. Alispiand Madruzzo commandait pour l'empereur un régiment de 10 000 Allemands à la bataille de Cerisolles. Au commencement du combat, suivant Brantôme, il sortit des i^angs et défia la Molle. Les deux adversaires s'élancèrent l'un contre l'autre avec tant de furie, qu'ils se renversèrent mutuellement. La Molle fut tué et Madruzzo blessé à la tète. Laissé pour mort sur le champ de bataille, il donna quelques signes de vie au moment où il allait être enseveli. Il guérit de sa blessure et fut échangé, quelque temps après la bataille, contre de Thermes (Brantôme, édit. du Panlh. litt., t. I, p. 94). Alisprand Madruzzo fut tué à l'assaut de Cazal, en 1554 {Mémoires de Boivin du Fillars^ liv. V).
2. Le sieur de Caubios, baron d'Andiran, d'une famille ancienne du Béarn.
estoict encores en vie, mais tout niid ; lequel parla à luy, qui le fist pourter à Carmaignolle pour racbepter monsieur de Termes, s'il estoict en vie, comme feust faict. Les Suisses, en tuant et ruant leurs grandes coutillades, crioinct tousjours Mondovi ! Mondovi ! là où on leur a voit faict mauvaise guerre. Bref, tout ce qui fit teste feust tliué de nostre costé.
Après avoir entendeu ce que monsieur d'Anguien nous mandoit , incontinent la bataille des Suisses et la nostre tournasmes devers monsieur dWnguien : et ne viz jamais deux batailles si tost reffaictes, car de nous-mesmes nous mismes en bataille en cheminant, et allions toujours joinctz cousté à cousté. Les ennemis, qui s'en alloiuct le grand pas, tirans toujours harcquebuzades, faizoinct tenir nostre cavalerie à la largue; nous commensa à descouvrir^, et comme ilz virent que nous leur estions à quatre ou cinq cens pas, et la cavalerie sur le devant, qui les vouloict charger, ilz jectarent les picques, se jectans entre les mains de !a cavalerie. Les ungs en tbuoinct, et d'autres en sauvoinct, y en ayant tel qu'en avoict plus que quinze ou vingt entour de luy, les fuyans tousjours de la presse, pour craincte de nous autres qui voulions tout esgorger ; mais si ne sceurent-ilz fere si bien qu'il n'en y eust plus de la moytié de mortz, car tant que nous gens en pouvoinct trouver, autant despéché. Or veux-je escripre ce que je devins.
Monsieur de Valence, mon frère, m' avoict envoyé de Venize ung cheval turc, ung des plus grandz co-
1. Var. des édit. précéd.: « Les ennemis qui s'en alloyent le grand pas, tirant toujours arquebuzades et faizant tenir nostre cavalerie au large, nous commencèrent à descouvrir.... »
reurs que je viz jamais : et avois-je une oppinion en ma teste, que tout le monde ne m'eust sceu l'oster, c'est que nous debvions gaigner la bataille; et baillis mondict cheval à ung vieux serviteur que j'avois, soldat auquel je me fiois beaucoup, et luy diz qu'il se tinse tousjours derrière la bataille de noz picquiers, et que, si Dieu me faizoict la grâce que j'escbapasse de l'escaramoiche, je mettrois pied à terre pour combatre avecques noz picquiers ; et s'il voyoict, quant nous viendrions aux mains, que nostre bataille feust ranversée, qu'il fisce estât que j'estois mort, et qu'il se sauvast sur le cheval ; et au contraire, s'il voyoict que nous renversitions la bataille des ennemis, qu'il suivist tousjours, sans se mesler, à la eue de nostre bataille ; et que, comme je cognoistrois la victoire, je laisserois l'exécution pour venir à luy, prendre mon cheval pour aller après la cavalerie veoir si je pourrois prendre quelque bon prisonnier. Et avois mis une folie en ma teste, que je debvois prendre le marcquis de Gouast ou mourir , me fiant en la vitesse de mon cheval , et m'imas:inois d'en tenir une bonne rançon ou récompence du Roy. Et comme j'euz suyvy ung peu la victoire, je me demeuray derrière, pensant trouver mon homme; aussy estois-je las de frapper et courir, et encore de crier, que je n'en pouvois plus. Deux gros matins allemans me cuidarent assommer; m'estant deffaict de lung, l'aultre gaigna au pied, mais ce ne feust guières loing : certes je viz là donner de beaux coups.
Je cherchay mon pendard de valet, mais ce feust en vain; car, comme leur artillerie tiroict à nostre bataille et donnoict souvent par dessus nostre batail-
Ion, et alloict donner sur le dernier, qui fist oster mon homme d'où je le pensois trouver, et s'alla mettre derrière les Suisses : et, voyant le désordre des Gruiriens et Prouvenceaiilx, il pensa que estions de mesmes, que feust cause qu'il s'enfuist jusques à Carmaignolle. Voilà comme on se trompe au choix qu'on faict ; car je n'eusse jamais pensé qu'il eust eu si lost la peur aux talons. Et je trouvis le cappitaine Mons, qu'ung scien serviteur avoict mieux faict que le mien, car il liiy avoict gardé une petite hacquenée, sur laquelle me monta en crope, car j'estois fort las ; et allasmes tousjours voyant tbuer ces Âllemandz. Et comme nous feusmes mandés de monsieur d'Anguien, mismes pied à terre, allans à pied jusques à l'entière deffaicte des Espaignolz et Ailemandz : et soudain je viz venir mon homme, etluy reprochay qu'il s'en estoict fouv. Il me respondist qu'il n'estoict pas tout seul, ains avoict esté bien accompagné de plus grandz que luy et des mieux vestus, et que ce qu'il en avoict faict estoict pour leur tenir compaignie. Sa plaisanterie apaisa ma colère ; car il ne s'en failleust guières que je ne jouasse des miennes. Nous nous reliasmes vingt ou vingt cinq chevaulx de monsieur de Termes , du seigneur Franciscou Bernardin et du sieur Maure, et allasmes le grand galop après le marcquis de Gouast : et avecques nous se mist ung gentilhomme que je ne sçay son nom, estant toutesfois de ceux qui estoinct venuz de la court en poste pour se trouver à la bataille. Et trouvasmes deux cbevaulx-légiers qui enmenoinct prisonnier le seigneur Caries de Gonzague , et l'avoinct mis à la eue de leur trouppe ; qui nous donna encores plus de courage de picquer après. Et
comme nous descouvrismes la trouppe et de bien près, nous vismes qu'ilz s'esloinct recogneuz et s'esloinct sarrés, s'en allans au trot les lances aux mains. Lors je diz à ceux qu'estoinct aveCques moy ; « Ces gens se sont recogneuz, il ne feroict pas bon (( donner dedans; et me double qu'en pensant pren- « dre quelque prisonnier, ilz nous prendront à nous « comme l'Anglois. » Et ainsi nous en retournâmes : et ay oppinion encores que, si mon poltron de valet ne m'eust failly, j'eusse prins quelque homme d'authoritlé.
Et en nous en retournant, ce gentilhomme s'accosta de moy, et me dict : « Jésus! cappitaine Monluc, en « quel péril a esté ceste bataille d'estre perdue ! » Moy qui n'avois veu ny ouy dire aulcune choze du désordre, et pensois que les derniers que nous avions deffaictz eslionct ceux de Carignan qui feussent sortis pour se trouver à la bataille, alors je luy respondz : « Et en quelle sorte sommes-nous entrés en aulcung ce péril ? Car tout aujourd'huy nous avons eu la victoire « entre nous mains. » Il me respondist : k Je veoy (( bien que vous n'avés pas veu le grand désordre « qui a esté, » Et me compta ce qu'estoict advenu à la bataille : que, comme je prie à Dieu qu'il m'ayde, s'il m'eusse donné deux coups de dague , je n'eusse poinct saigné ; car le cœur me serra et fist mal d'ouir ces nouvelles, et demeuris plus de trois nuiclz en ceste peur et me réveillois sur le songe de la perte.
Ainsi arrivasmes au camp et trouvis monsieur d'Anguien, et couriiz à luy et luy diz ces motz, faisant bondir mon cheval : « Et pensés-vous, monsieur, que « je ne sois aussy bon homme à cheval qu'à pied ? »
Alors il me dict, estant encores tout triste ; « Vous « serés tousjours bon en une sorte et en aultre. j) Il se baissa et me fist ceste bonneur de m'ambrasser ; et me fit sur l'beure cbevalier, dont je me sentiray toute ma vie honoré, pour l'avoir esté en ce jour de bataille et de la main d'ung tel prince. Malheureux feust celuy qui nous l'osta si pauvrement * ! Mais laissons cela. Alors je luy diz : « Monsieur, yous ay-je « aujourd'huy servy à vostre contentement? » Car monsieur de Tes luy avoict desjà dict que j'avois combalu à pied avecques eux. Il me respondist : « Oy, cappitaine Monluc, ouy, et n'oblieray jamais « ce que vous avés faicl, et ne le séleray pasau Roy. » Alors je luy respondiz : « Monsieur, il est en vous de « me fere le plus grand bien que vous seau ries fere à (f gentilhomme du monde, m Lors il s'escarta, me tirant à part, afin que personne ne l'ouist, et me demanda qu'est-ce que je voulois qu'il fisse pour moy ? Je luy dis que c'estoict de m'envoyer pourter les nouvelles du guaing de la bataille au Roy, et qu'il n'y
1, « En 1346, François de Bourbon d'Enghien, jeune prince, fut, en folasfrant et jouant à laRoche-Guion,où la cour estoil, tué d'un bahu qui luy fut jeté d'une fenestre par le seigneur Corneille Bentivoglio, Ytalien, le 1 8 février, un jour de mardi.... » {Journal de Lestoile, édit. Michaud, t. I, p. 11.) Ce terrible accident, dû à une imprudence regrettable, fut plus tard imputé à crime au Dauphin. De Thou n'hésite pas à l'accuser (Tom. I, pag. 198, édit. de 1740). « Personne alors, disent les auteurs de VArt de vérifier les dates^ ne s'avisa de regarder cet événement comme un guetapens , un assassinat concerté entre le Dauphin et le duc de Guise. Cette accusation passionnée était réservée aux auteurs qui écrivirent sous les règnes de François II et de Charles IX » (T. I, p. 639).
284 COMMENTAmES
avoict homme qui le deubt fere si tost que moy, veu les persuasions et remonstrances que j'avois faict à sa Majesté * et à son conseil pour obtenir le congé de combatre, et que les derniers motz que j'avois dict au Roy estoinct qu'il s'attendist seulement d'avoir nouvelles de la victoire. Il me tourna redire qu'il estoict raison que je y alasse plus tost que tout aullre ; et ainsi retourna tout le camp à Carmaignolle, Et, comme je pensis estre despéché pour partir la nuict, on me dict que monsieur des Cars avoict gaigné tout le monde pour qu'il y allast. Monsieur de Tes m'avoict aussi promis, mais à la fin il se laissa gaigner, comme monsieur d'Anguien, qu'estoict le plus grand malheur qui me pouvoict advenir : car, ayant vaincu le conseil du Roy et leur délibération, et que sa Majesté m'avoict faict ceste honneur de condescendre à mon oppinion, et luy appourter les nouvelles de ce que je luy avoys promis et asseuré dans si peu de jours, je laisse à penser à ung chacun si j'eusse esté le bien venu, et quel tort me feust faict, mesmement ayant commandé ce jour-là une grande et honorable charge, et au contentement du lieutenant de roy. C'eust esté ung bonheur à moy, et beaucoup d'honneur aussi, d'apporter au Roy ce que je luy avois promis et asseuré. Il nV eûst ordre, il failheust passer par là ; à peine me peult-on appaiser; j'avois beau me fascher et remonstrer le tort qu'on me faisoit. Cent fois despuis me suis-je repenty que je ne me desrobay le soir mesmes; je me feusse rompu le col, ou j'y feusse arrivé le premier pour en porter la
i. Var. des édit. précéd.: «.... Qrte mnj, veu ce que j'avois dict à sa Majesté,... »
nouvelle au Roy : je m'asseure qu'il ne m'en eust sceu que bon gré, et eust faict ma paix avec les aultres.
Or quittis-je alors toute ma fortune, n'espérant jamais plus estre rien, et vins demander conged à monsieur d' Anguien , pour m'en venir en Gascoigne. Ledict sieur me promettoict beaucoup de chozes, me cognoissant fasché; monsieur de Tes en faisoyt de mesmes, me volant retenir : et je fiz tant, qu'ilz me donnarent conged, avec promesse de retourner; et, pour estre plus asseurés de moy, ledict sieur d'Anguien me fict prendre une commission de luy pour promptement mètre aux cbamps mil ou douze cens hommes et les amener en Piémont pour remplir noz compaignies, car à la véritté nous avions perdu prou de gens.
Or il fault dire ast'eure de quoy servist le guaing d'esté bataille : je ne le sçay que par monsieur de Termes mesmes, que le marcquisde Gouastluycomta, estant au lict , blessé d'une harcquebuzade à la cuisse. Et luy dict que l'Empereur et le roy d'Angleterre s'estoinct accordés que ung tel temps, duquel n'ay souvenance, debvoinct entrer dens le royaulme de France, chescung pour son cousté, et que l'Empereur luy avoict envoyé les sept mil Alemandz pour estre si fort que monsieur d'Anguien ne l'ausast combatre , et après , marcher droict à Lombriast * , pour dresser ung pont sur la rivière , et mettre dens Carignan les vivres qu'il pourtoict avecques luy et tout ce qu'il pourroict assembler , et en tirer les quatre mil Espaignolz et AUemandz et y laisser quatre mil Ytaliens , puis s'en re-
i . Loinbriasco, au sud de Turin.
venir vers Yvrée ; et debvoict renvoyer à l'Empereur les sept colonelz allemandz avecques leurs gens ; el qu'il luy demeureroict environ cinq mil Allemandz et autant d'Espaignolz, et quatre mil Ytaliens. Et qu'en mesme temps que l'Empereur et le roy d'Angleterre entreroinct, il debvoict descendre par la val d'Aoste, et s'en iroict droict à Lion, où il n'y avoict que les gens de la ville ny aulcune forteresse; et, estant entre les deux rivières , pensoyt dominer toutes les terres de monsieur de Savoye , le Dauphiné et la Provence. Tout cecy me comta monsieur de Termes de sa propre bouche après que feust retourné , qui n'estoict pas entreprinse qui ne feust bien aisée à estre faicte, si nous n'eussions gaigné la bataille, à laquelle moururent de douze à quinze mil hommes des ennemis \ Le guaing feust grand, tant pour les prisonniers, que pour le bagage, qui estoict très beau et riche ; et oultre cela , plusieurs se rendirent d'effroy et enfin Carignan : de quoy je ne toucheray les particularités , parce que je n'y estois pas. Si on eust sceu fere proficl de ceste bataille , Milan estoict bien esbranlé ; mais nous ne sçaurions jamais fere valoir noz victoires : il est vray que le Roy estoict assés empêché à garder son royaulme de deux si puissans ennemis.
Sa Majesté , estant advertie du grand appareil que
4 . Quelque exagéré que paraisse le nombre des morts du côté des ennemis, il est certifié par tous les historiens, Du Bellay, Paradin et les trois relations anonymes imprimées dans le second volume des Pièces fugitives pour servir à tliistoirc de France. L'armée française perdit quarante hommes d'arnies de la gendarmerie, cinq à six cents soudards et a un assez grand nombre d'hommes de marque » (Cimber et Danjou , Archives curieuses ^ t. III, p. 75, Relation de la bataille de Cerisolles).
faisoict et l'ung et l'auître , retira la pluspart des forces de Piémont. Monsieur * d'Anguien despécba ung corrier au Roy pour m'envoyer une commission pour mener les douze cens hommes, et arrivay en Piémont quant monsieur de Tes avoict esté mandé de sa Majesté pour amenner tout ce qu'il pourroict : car je n'arrestay guières chez moy. Je ne haissois rien tant que ma maison; et, quoy que j'eusse résolu , pour le tort qui m'avoict esté faict , de n'aller plus en ce pays-là, si est-ce que je ne peuz m'en empescher. Monsieur de Tes avoit faict élection de vingt et deux enseignes : noz bandes furent bien remplies. Et encores se dressa une compaignie nouvelle, que monsieur de Tes donna au cappitaine Castetgeloux pour l'amour de moy , qui m'avoict aydé à menner les gens et qui avoict pourté mon enseigne au royaulme de Naples. Or- trouvay-je à mon arrivée que Carignan estoict rendu.
Et commensasmes à marcher en France , despartans noz compaignies de cinq en cinq. J'amennoys la première trouppe , et m'en allay devant à Suzanne', pour garder que les soldatz ne se missent devant pour mettre désordre aux estappes; et en trouvis desjà beaucoup par les chemins , qui feust cause que je cheminis la nuict. Et arrivay à Villane* deux heures de-
1. Cette phrase est inédite jusqu'à : et arrivay en Piémont....
2. Cette phrase est inédite jusqu'à : Et commençasmes à marcher..,,