Partir, partager
en eussent conquis d'aultres , si le conquérant ne vouloict despeupler son royaulme pour repeupler sa conqueste. Je diz cecy par ce que le dessein du roy d'Angleterre estoicl de courir droict à Paris, cependant que l'Empereur entreroict par la Cliampaigne. Leurs forces joinctes estoint de quatre vingtz mil hommes de pied, vingt mil chevaulx , avec ung nombre infiny d'artillerie : je vous laisse à penser si nostrc Roy avoict de quoy songer à ses affaires. Certes ces pauvres princes ont plus de peine que nous. Et croy qu'il fist bien de rappeler les forces de Piémont, encores qu'il y en ayt qui disent que Testât de Milan estoict perdu el que l' Empereur eiist rappelé ses forces pour le sauver : cela dépend de l'événement. Tant y a que Dieu voulut que ces deux princes ne se peurent entendre enlr'eux, cbescung voulant fere son proffict. Aux choses que j'ay veu et ouy dire, quand deux princes entreprennent la conqueste d'ung royaulme, jamais ilz ne s'accordent ; car chescung pense tousjours que son compaignon le veuille tromper, et sont en défiance l'ung de l'aultre. Je n'ay pas fort veu les livres, mais j'ay ouy dire qu'ainsi perdismes-nous au commencement leroyaulme de Naples; car celluy d'Espaigne nous trompa. Geste cramle et défiance nous a sauvés et en a b;en sauvé d'aultres , comme les historiens sçavent. Je craindrois plus ung grand seul, que non pas deux qui veulent partir le gasleau. Toujours il y a du reproche, et deux nations ne s'accordent pas volontiers; vous !e verres icy. L'Anglois s'arresta devant Boulogne, laquelle luy feust laschement rendue par le sieur de Vervins*,
1 . Jacques de Coucy, seigneur de Vervins, colonel des légion-
qui en perdist la vie. Ce tableau devroict estre devant ceux qui entreprennent de tenir les places. Cela ne plaisoict pas à l'Espaignol, qui n'en rapportoict nul proffict, et voyoict bien qu'il vouloict fere ses affaires.
Or monsieur de Tes, nostre colonel, amena vingt trois enseignes au Roy, qu'esloinct celles qui s'estoinct trouvées à la bataille. Je devins malade à Troyes, et n'arrivay au camp que ne feust auprès de Boloigne , là où ledict sieur de Tes me bailla la palante que le Roy m'avoict envoyée pour estre maistre de camp. Et par lors ne se fist rien , à tout le moingz que je m'y veuille amuzer, jusques à la camizade dudict Boloigne.
Comme nous arrivasmes près de La Marcquize', monsieur le Daupbin, qui commandoict l'armée, trouva qu'il y avoict trois ou quatre jours que la ville estoictprinse^, combien que desjà il le sçavoict, et que le roy d'Angleterre s'estoict embarcqué et avoict faict voile en Angleterre. Et est à présumer que ce prince s'en alla pour fouir le combat, pource que nous trouvâmes tout en désordre. Premièrement, nous trouvâmes toute son artillerie devant la ville, en ung petit
naires de Picardie, gendre du maréchal de Biez. Il rendit Boulogne le ï4 septembre 1544. Accusé de trahison, il fut jugé et décapité à Paris le I*"" juillet 4S49. Sa mémoire fut réhabilitée par lettres patentes d'Henri III, données en septembre loTS.Du Bellay, dans ses mémoires, donne un récit détaillé du siège de Boulogne (Livre X).
i . Marquise, bourg situé à deux lieues de Boulogne.
2. Monluc commet ici une erreur. Le maréchal du Biez n'avait pris que la basse ville de Boulogne. Il fit de vains efforts durant cette campagne pour se rendre maître de la ville haute mieux fortifiée.
patu* qu'il y avoict à la descente de la tour d'Ordre^; secondement y feust trouvé plus de trente barricques remplies de corselletz, qu'estoict la munition qu'il avoict faict venir d'Âlemaigne, pour armer les soldatz qu'il laissoict pour la garde de la ville : tiercement, qu'il laissa toute la munition des vivres, comme farines, vins, et aultres chozesà manger. Nous trouvâmes tout en la ville basse; de sorte que si monsieur de Talignv^ qu'on m'a dict qu'il est encores en vie, père d'estuicy qui est huguenot, qui traitoictla paix pendant ces troubles, est celluy-là qui feust prins à la camisade en la ville basse, dont n'en escliappa homme que luy, iltesmoniera qu'il n'y avoict pas vivres en la ville haulle pour quatre jours, car luy-mesmes me le comta.
Or l'occasion de la camisade que nous donnâmes feust telle : que ung beau-filz de monsieur le marescha! du Biez*, non pas ce beau monsieur de Vervins,
4. Patu, pâturage. Voyez Ducange, "v° patuum. On lit dans les éditions précédpntes : «.... en une prairie. »
2. La tour d'Ordre, forteresse située dans labassevilledeBoulogne.
3. Le sieur de Teligny, guidon du duc d'Orléans, fils de François I", vivait encore en 1571, selon deXhou. Il mourut à Venise, son fils avait épousé la fille de l'amiral deColigny et fut assassiné près de son beau-père le 24 août 1572.
4. Oudart du Biez, lieutenant général en Picardie et maréchal de France depuis 1542. En 1548 il fut arrêté avec son gendre, le sieur de Vervins, comme complice de la reddition de Boulogne, et condamné le 3 août 1551 à perdre la tète. Le roi lui fit grâce de la vie. Du Biez mourut à Paris en juin 1553. Sa mémoire fut réhabilitée en 1575 par lettres patentes d'Henri III (P. Ans., t. VII, p. 180). On trouve à la Bibliothèque impériale, dans la collection Gaignières, vol. 390 et 395, un recueil de lettres d'Oudai-d du Biez, écrites de 1540 à 1544 et relatives aux mouvements des Ajiglais en Normandie.
mais l'autre', duquel le nom ne me souvient, vint à monsieur de Tes et lui conta qu'ung scien espion, qui venoict de Boloigne, luy avoict asseuré qu'il n'y avoict encores rien à la ville haute, et que tout estoict bas; et que si on entreprennoict promlement d'aller prendre la ville basse, ce qui estoict bien aysé, que dens liuict jours on auroict prins la baulte la corde au col ; et que si monsieur de Tes voulloict, il luy meneroict le matin recognoistre le tout. Et disoyt aussi cest espion qu'il n'y avoict encores nulle brèche de la ville remparée, et que toute la ville estoict ouverte comme ung village. Monsieur de Tes feust curieux d'aller veoir le tout, et m'amena avecques luy, et ce beaufilz de monsieur le mareschal ; que pouvions estre cent chevaulx tous de noz compaignies. Et arrivâmes justement à la poincte du jour devant la ville, laissant la tour d'Ordre deux ou trois cens pas à main droicte, et vimes cinq ou six pavillons à la descendeue sur le grand chemin qui va à la porte de la ville. Nous n'estions que cinq ou six chevaulx , car les autres monsieur de Tes les avoict laissés dernier une petite montaigne. Ce beau-filz de monsieur le mareschal et moy descendismes jusques au premier pavillon , et passâmes à cousté dens le champ à main gauche, et allasmes jusques au second , et de là nous descouvrismes toute leur artillerie, n'en estant loing quatre vingtz pas, et n'y vismes jamais que trois ou quatre soldatz anglois qui se promennoinct auprès de ladicte artillerie , et audict second pavillon nous ouyons parler an-
i. Jacques, seigneur de FouquesoUes et d'Andreham , guidon de la compagnie de son beau-père. Il fut tué pendant cette campagne.
glois. Lors ce beau-filz dudit seigneur mareschal m'en fist retourner vers monsieur de Tes, lequel, incontinent que j'euz parlé à luy , s'en descend de là où je venois, et s'arresta avec ce dict gentilliome. Cependent le jour commensa à venir grand ; de sorte que les sentinelles du près de leur artillerie cogneurent que nous n'estions pas des leurs, et donnarent l'alarme : et pour tout cela ne vismes-nous qu'homme sortist de la tour d'Ordre. Si est-ce que Ton m'a dict despuis que d'Andelot*, que monsieur de Sainct Pol avoict nourry paige , estoict de garde à la dicte tour. Et ainsi nous nous en retournasmes.
Monsieur de Tes s'en alla trouver monsieur le dauphin et monsieur d'Orléans, son frère, avec ce dict gentilhomme , et là arrestarent qu'il leur failloict donner le malin au poinct du jour une camisade , et que monsieur de Tes, avecques noz compaignies, donrroict le premier par trois bresches qu'il y avoict à la muraille qu'estoinct du couslé de notre advenue; et c'estoinct de bresches que l'on avoict faict pour plaisir. Le Ringrave * pria monsieur le dauphin que luy et sa trouppe d'Allemandz donnassent avecques nous aultres ; mais
i. François de Coligny, seigneur d'Andelot, frère de l'amiral. Il fut pris par les impériaux au commencement de la guerre de 15S1, et demeura longremps pris<mnier dans un château du Milanais avec le sieur de Sipierre (Bibl. iuip., f. fr., vol. 2831, fol. 92, v°). En L^iSS, d'Andelot fut nommé colonel général de l'infanterie française; il mourut à Saintes le 27 mai 1569.
2. Philippe Rheingrave (comte palatin du Rhin) servit la France sous les règnes de François h^, de Henri II et de Charles IX. Quoique huguenot, dit Brantôme, il ne voulut jamais participer aux prises d'armes de son parti (Brantôme, édit. du Panth. litt., t. I, p. 691).
monsieur de Tes avoict desjà promis au conte Pédemarie de Sainct Segond* qu'il prieroict monsieur le daupliin de le laisser donner avecques luy ; qui feust noslre malheur entièrement : car, si les Allernandz feussent venuz avecques nous , jamais les ennemis ne nous en eussent tirés, et eussent convié beaucoup de gens à plustost nous venir secourir qu'ilz ne firent.
Nous partismes de nuict tous en camisade et rencontrasmesle Ringrave avecques tous ses Allemandzprestz à passer ung pont de bricque qu'il y avoict auprès de La Marcquize, lequel il ne vouloict abandonner ; ains vouloit passer après nous , quelque promesse que l'on eust faicte au conte Pédemarie, de quoy monsieur de Tes en advertist monsieur le dauphin. Pendant ce, monsieur l'amirail d'Anebault arriva , et fist tant que le Ringrave se retira en arrière , nous laissant passer , et les Ytaliens après; et quant à luy , ne volsist boger d'auprès de la bataille de la gendarmerie qu'estoict près de La Marcquize. Monsieur Dampierre, qu'estoict colonel des Grisons , vinct jusques auprès de la tour d'Ordre, où il mist en bataille ses gens. Or m'avoict baillé monsieur de Tes une trouppe pour donner par le chemin que le jour devant nous avions recogneu , qu'estoict à main droicte de luy. Je donnay à l'artillerie , et ceux qu'estoinct demeurés avecques monsieur de Tes, ensemble les Ytaliens, donnarent par ces trois brèches , et les en emportarent fort bravement. Et par là où estoict l'artillerie n'y avoict ny porte ny brèche ; que feust cause que je m'en allay tout
1. Ce capitaine est simplement nommé le comte Pédemarie dans les éditions précédentes.
au long de la murailhe, du cousté de la rivière, et trouvis une brèche de dix ou douze pas , par là où j'entris sans résistence aulcune; et m'en allay droict à l'esglise , où je ne viz ung seul cappitaine des nostres, sauf Glève *, qui couroict le long de la rue, droict à ces brèches : je l'appellay , mais il ne m'entendist poinct.
Et fault notter que monsieur de Tes feust blessé et constrainct se retirer. Je ne sçay que devint le comte Pédemarie; mais on me comta après que tous les cappitaines gascons et y taliens estoinct sortis de la ville, et n'y avoinct poinct arresté , pour ung bruict qui leur vint que les Anglois avoinct gaigné les brèches par dehors de la ville , comme il estoict vray ; mais il n'y avoict pas deux cens hommes qu'estoinct sortis de la ville haulte par le dehors : et encores me dict-on que c'estoict d'Andelot qui se sauvoict de la tour d'Ordre droict à la ville. Toutes les enseignes demeurarent dens la ville. Je ne m'aperceuz jamais en rien de tout cecy ; car je croy que, si je me fausse apperceu du désordre, j'eusse faict comme les aultres : je ne veux pas fere le brave. Deux capitaines ytaliens seullement trouvis avec leurs trouppes et drappeaulx et tout devant l'esglise , et quand je feuz devant icelle , je m'amuzay ung peu à combatre trois ou quatre maisons où il y avoict force Anglois dedens , et les prins par force et la plus-part sans armes. Les ungz avoinct de falatutz^ de blanc et roige , et les aultres de jaulne et noir. Il y avoict bien de soldatz aussi qui ne pourtoinct pas ces
i . Ce capitaine n'est pas nommé dans les éditions précédentes. 2. Var. des édit. préc. ; « Les uns avaient des accoustrements. ... v
couleurs : à la fin je cogneuz que tous ces vestus de livrée estoinct pioniers , pource qu'ilz n'avoinct poinct d'armes comme ceux qui se deffendoinct ; si y eust-il plus de deux cens hommes de morlz en ces maisons. Puis marchay droict à l'esglise , où trouvis lesdicts cappitaines ytaliens , l'ung nommé César Port * , et l'aultre Iliéronim Megrin, et monsieur d'Andelot , et monsieur de lNoailles% qui estoictlieutennenlde monsieur de Nemours ', avecques les Ytaliens; je leur demanday où estoinct tous nos cappitaines : ilz me respondirent qu'ilz ne sçavoinct qu'estoinct devenuz, Je commensay à persevoir qu'il y avoict du désordre, ne voyant ung seul homme de noz compagnies que ceux qu'estoinct entrés avecques moy , et environ cinquante ou soixante d'aultres qui s'estoinct amuzés à saccaiger et piller, et s'estoinct reliés avecques moy au combat des maisons.
Tout à ung coupvoicy une grand trouppe d'Anglois qui vennoinct la leste baissée droict à nous, qu'estions devant l'esglise , et en la rue joignante à icelle, criant : IV ho goeth there ? c'est-à-dire : Qui va là ? Je leur res-
1 . Ce capitaine est simplement nommé César dans les éditions précédentes.
2. Antoine de Noailles, né en 1504, chambellan des enfants de France sous le règne de François I", amiral par intérim en 13't7, pendant la disgrâce d'Annebaut. Nommé gouverneur de Bordeaux à la fin du règne de Henri II, il mourut dans cette ville, le 2 mars 1S62. (P. Bonaventure, Annales du Limousin, p. 444, in-f'.) Cet auteur donne la généalogie entière des Noailles.
3. Jacques de Savoie, duc de Nemours, colonel de l'infanterie italienne, épousa la veuve du duc de Guise, assassiné en 1S62. Il mourut en 1385. On conserve à la Bibliothèque impériale plusieurs recueils de sa correspondance (F. fr. , vol. 3231 et suivants).
pondis en anglais : A friendl a friendï(\m veut dire : amy ! amy ! Car de toutes les langues qui se sont meslées parmy nous j'ay apprins quelques motz, et passablement l'italien et espaignol : cela par fois m'a servy. Comme ces Angiois eurent faict d'aultres demandes , et que je feuz au bout de mon latin , ilz poursuy virent en criant : quil! quill ^w///c'esl-à-dire: tue! tue! lue! Alors je criay aux cappitaines Ylaliens : Àjutate mi) e state appreso me , perche io me ne vo assablir II; non bisogno lassiar mi investir e^. Et baissay la teste droict à eux , lesquelz tournarent vizaige, et les mennay bâtant jusques au bout de la rue; et tournarent lous à main droicte, au long de la muraille de la ville haulte, de laquelle on me tiroict de petites pièces et force coups de flescbes. Je me retiray jusques aux Ylaliens, oii je ne feuz plustôt arrivé , qu'ilz vindrent encores pour me recharger : mais j'avois prins ung peu de courage, de tant que je les avois trouvés assés aisés à prendre la cargue , et les laissay venir jusques auprès de nous, où je les cbargay, et me semble qu'ilz la prindrent encores plus ayséement. Je me retiray autres fois devant l'esglise ; et alors commensa une si grande abondance de pluye, qu'il sembloict que Dieu nous volsist fere nier'; et vint, d'une des brèches, par là où noz gens estoinct entrés , dix ou douze enseignes qui n'avoinct pas six soldatz après eux , et avecques moy en pouvois avoir autant.
1 . Cette phrase est en français dans les manuscrits : « Soustenés-moy, car je les veois courir sus et ne fault poinct nous laisser enfoncer. »