Les deux manuscrits portent nyer pour nnyer
Alors ung des dictz enseignes me dict que les brèches esloinct prinses, et que les cappitaines s'estoinct sauvés ; et, ayant entendu cela, je dis aux deux cappitaines ytaliens qu'ilz tinssent ung peu ce canton où est l'esglise, car il y avoict une muraille devant la porte d'icelle, et que j'allois combatre la brèche par où j'estois entré ; et que, dez l'avoir gaignée, je les envoierois quérir pour se retirer à moy ; et si d'aventure les ennemis revenoinct à eux, qu'il leur souvint comme j'avois faict, et qu'ilz les chargeassent. Et je m'en allay à ladicte bresche, où je vizdesjà dix ou douze Anglois, vers lesqnelz baissâmes la teste '. Les ungz sautarent par la brèclie, les aultres tirarent à main droicte, au long de la muraille par dedens; et, ainsi que nous feusmes dehors, en vismes encores quinze ou vingt qui couroinct contre amont au long de la muraille par dehors, et tournarent à main droicte devers les aultres brèches par là où noz gens estoinct entrés. Je priay ung gentilhomme de Borgoigne, duquel ne me souvient le nom, qu'estoict monté sur ung cheval qu'il avoict gaigné , qu'il, allast sercher Cezar Port et Ihéronim Megrin : ce qu'il fist volontiers, pourveu que je luy promisse de l'attendre. Je luy asseuray sur ma vie que, mort ou vif, il me trouveroict à ceste brèche. La pluye continuoict tousjours plus fort : et estant ledict gentilhomme de retour, me dict qu'il n'avoict peu passer jusques à eux et qu'il pensoyt qu'ilz s'estoinct retirés dans l'esglise ou qu'il les tennoicl pour mortz. Et tout à ung coup voicy venir droict à nous le grand trot, au
1. Sous-entendu pour charger. Les éditions précédentes portent ; deux desquels baissèrent la teste.
long de la muraille, trois ou quatre cens Anglois, et nous trouvarent sur le poinct que nous volions réentrer pour aller secourir les Ytaliens : mais, comme nous les vismes venir à nous, feusmes constrainctz de changer de propoz.
Or messieurs d'Andelot, de Nouailles, et ce gentilhomme de Borgoigne, avec trois ou quatre aultres, ne m'abandonnarent jamais despuis qu'ilz m'eurent rencontré devant l'esglise ; et bien leur en print, car ilz feussent passés par le mesme chemin des aultres. Et, comme ces Anglois venoinct d'esté furie, il se print ung cry parmy nous : les ungz me crioinct que nous nous sauvissions vers la rivière, les autres, vers la montaigne ; mais tout à ung coup je me résoluz leur reraonstrant : « Qu'avés-vous à fere d'aller à la mon- « taigne ? Il nous fault passer rez la ville haulte : et « d'aller droict à la rivière, ne voyés-vous pas qu'elle t< croist, et est desjà si haulte, que nous nous nierons « tous? Que personne ne parle plus décela, mais baisce sons la teste, car il fault combatre ceux-cy. » Monsieur d'Andelot me dict tout hault : « Hé! cappitaine « Monluc, je vous prie, combatons les, car ce party « est le meilleur. » Il estoict homme fort courageux : c'est dommage qu'il se fist après huguenot ; je croy que c'estoict ung des braves gentilhommes de ce royaume.
Et allasmes droict à eux, et, dez que nous arrivâmes de la longueur de quatre ou cinq picques, qu'ilz nous tiroinct à coups de flèches, nous courusmes tout droict à eux pour les envestir avec les picques ; et n'y eust que deux harcquebuzades de tirées : et incontinent tournarent vizage, et s'enfouirent de là où ilz
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venoinct ; nous les porsuivismes, et de bien près. Et, comme ilz feurent au canton de la \ill9, devers leurs gens qui tenoinct presque toutes noz enseignes enfermées, lesquelz, les voyans venir, et nous après eux, abandonnarent les brèches pour les secourir, et ainsi que je les viz reliés tous ensemble, et venir courans droict à nous, qu'estions tous au pied de la montaigne de la tour d'Ordre, je diz à monsieur d'Andelot : « Sauvés-vous contre amont de la montaigne; » et aux enseignes et tous les soldatz pareillement. Quant à moy, je volsis veoir le succès du tout avecques quatre ou cinq picquiers ; je me retiray vers ung ruisseau qui estoict près de l'artillerie. Et comme ilz eurent abandonné les brèches pour venir à nous, noz enseignes sautarent dehors au pied devers le valon par là où ilz estoinct venuz; et ainsi qu'ilz furent au pied delà montaigne où monsieur d'Andelot et les enseignes montoinct , ilz virent autresfois que noz enseignes estoinct passées par les brèches, et que ledict seigneur d'Andelot avec les aultres enseignes estoict desjà à demy montaigne. Hz cuidoinct tourner autresfois après les aultres, et ne les peurent atlaindre qu'au plus haut huict ou dix soldatz, qu'ilz taillarent en pièces. Cinq ou six Anglois vindrent à moy : je passay !e ruisseau, qu'il y avoit eau jusques au genoil. Et du bord d'icelluy ilz me tiroinct quelques coups de flesches, et m'en donnarent trois dens la rondelle, et une au travers de la manche de maille que j'avois au bras droict, lesquelles pour mon butin j'apportis toutes quatre à mon logis; puis allay monter la montaigne au dernier de la tour d'Ordre. Monsieur le dauphin, ayant monsieur d'Orléans, son frère, et monsieur l'amirail avecques luy,
faizoict marcher les lansquanetz pour nous secourir dens la ville : mais avant qu'il feust près, le désordre esloict venu, et trouva messieurs d'Andelot et de Nouailbesavecques les enseignes qui avoincl monté la montaigne.
Pendant ceste conclusion, monsieur le visdasme de Chartres, et mon frère, monsieur de Liuux, estoinct venus une fois jusques à bas, veoir s'ilz pourroinct entendre nouvelles de moy : mais ilz furent bien ramenés, et dirent à monsieur le dauphin qu'ilz tenoinct pour tout certain que j'estois mort dens la ville, pource qu'ilz avoinct veu tous les cappitaines, sinon moy. Monsieur d'Andelot arriva au bout de demy heure, auquel demanda monsieur le dauphin s'il sçavoict ce que j'estois devenu. 11 luy dict que je les avois sauvés et à tous ceux qu'estoinct avecques luy , et ne m'eslois pas sçeu sauver moy-mesmes, ce que j'eusse bien peu fere si j'eusse vouUu. Et me tenoit ledict seigneur d'Andelot pour mort, pensant que je me feusse laissé attraper auprès de leur artillerie, ou d'ung navire qu'il y avoict sur le ruisseau où je passay ; mais je n'estois pas si sot, car j'appelle Dieu en tesmoing et qu'il me punisse, si de tout ce jour là je perdis jamais l'entendement : et me servist bien que Dieu le m'accompaignast, car, si je l'eusse perdu, nous recepvions une grand escorne, laquelle n'eussions sceu couvrir, et 'eusse esté en grand danger de n'estre jamais mareschal de France, de tant que nous eussions perdu toutes noz enseignes et ceux qui les portoinct avec ; lesquelles toutesfois Dieu me fist la grâce de sauver. Dès lors qu'on est saisi de la peur, et qu'on perd le jugement, on ne sçait ce qu'on faict. C'est la requeste
principale que vous debvës fere à Dieu de vous garder l'entendement; car, quelque danger qu'il y ait, encor y a-il moyen d'en sortir, et peult-estre à vostre honneur : mais lorsque la crainte de mort vous oste le jugement, adieu vous diz ; vous pensés fuir à poupe, que vous allés à proue ; pour ung ennemy, il vous semble que vous en voyés dix devant voz yeux, comme font les yvrongnes, qui veoint mil chandelles au coup. O le grand heur que c'est à ung homme de nostre mestier quand le danger ne luy oste le sens ! Il peult prendre son party et esviter la mort et la honte.
J'allay le soir demander le mot à monsieur le dauphin, pource que monsieur de Tes estoict blessé; et comme je vins devant eux, monsieur d'Orléans, qui avoict tousjours accoustumé de s'esjouer avec moy, comme faizoict bien monsieur le dauphin, commensa à chanter la camisade de Boloigne, et l'assault de Cony pour les vieux soldatz de Piémont, se mocquant de moy et me monstrant au doigt. Lors je commensay à me courroser, et maudire ceux qui en estoinct cause. Monsieur le dauphin rioyt, et à la fin il me dict : « Monluc, Monluc, vos autres cappitaines ne vous « pouvés aulcunement excuzer que vous n'avés mal (( faict. » Alors je luy diz : « Comment, monsieur, au- (( riés-vous oppinion que j'eusse faict faulte ? Si je le « sçavois, je m'enyrois tout ast'cure me fere thuerdens (f la ville ; vrayement nous sommes bien fols de nous « faire ihuer pour vostre service. » Sur quoy il me dict : « Non, non, je ne le diz poinct pour vous, car « vous estes le dernier cappitaine qu'est sorty de la « ville, de plus d'ung heure après les aultres. » Et me fist bien coignoistre, quant il feust roy, que je n avois
pas faiUy, pour l'estime qu'il fict tousjoursde moy : car, quand il s'en alla en Piémont', il m'envoya quérir par ung corrier exprès à ma maison, où je m'estois retiré pour raison de quelque hayne que madame d'Estampes avoict conceue contre moy, occasion de la querelle de messieurs de La Cbateigneraye et Jarnac^ Tousjours à la cour il y a quelque charité qui se preste, et par malheur les dames peuvent tout ; mais je ne veux pas fere le réformateur : madame d'Estampes en fist bien chasser de plus grands que moy, qui ne s'en vantarent pas, et m'estonne de ces braves historiens qui ne l'osent dire.
Et voillà le succès de la camisade de Boloigne. Que si le camp eust marché à iiostre eue, il se pouvoict tout loger dens la ville; et, en quatre ou cinq jours, comme desjà j'ay dict, la ville haulte feust esté à nous. Que l'on le demande à monsieur de Teligny, si c'est luy qui feust prius prisonnier, et l'on verra si je mentz. Or que je scaiche qui feust en cause que monsieur le
4 . C'est-à-dire quand il envoya une armée en Piémont, Henri II, pendant la durée de son règne, ne quitta pas la France.
2. Ce passage demande quelques éclaircissements. Le duel de Jarnac et de la Chasteigneraye n'eut lieu qu'après la mort de François P'', mais la dispute qui y donna lieu avait commencé sous le règne de ce prince. La cour était alors divisée en deux partis, celui du roi et de la duchesse d'Etampes, celui du Dauphin et de Diane de Poitiers. La duchesse d'Étarapes soutenait Jarnac, son beau-frère, et détestait la Chasteigneraye parce qu'il était l'ami du Dauphin et le serviteur déclaré de Diane. Monluc était l'ami de la Chasteigneraye et avait pris parti ouvertement pour lui. Il est probable qu'il s'était compi'omis par im langage trop franc. (Voyez Brantôme, Discours sur les duels ^ t. I, édit. du Panth. lia., p. 713.)
dauphin ne marcha, non ' ; mais je diray bien tousjours qu'il se debvoict fere, et sçay aussi qu'il ne tint pas à luy ; mais ce ne seroinct que disputtes d'en parler davantaige ^ 11 ne fault qu'ung poureiix pour retarder tout le monde. S'ilz feussent venus, les Anglois ne sçavoinct quel party prendre; je les cogneuz gens de peu de cœur, et croy qu'ilz vallent plus sur l'eau que sur terre. Voyant l'hy ver sur les bras, monsieur le daulphin, ayant laissé monsieur le mareschal du Biez à MontrueiP pour harasser Boulogne, alla trouver le Roy, lequel avoict aussi appoinclé avec l'Empereur*, s'estant une si grande force esvanouie, pour s'estre ces deux princes mal entendus, pour nostre bonheur; j'enlendz l'Espaignol et l' Anglois. Honi soict-il qui les aymera jamais ny l'ung ny l'aultre ! j^x; Trois mois après, je quittay la maistrize de camp, pour venir defiendre quelque bien qu'ung mien oncle m'avoict donné, et feuz en peyne d'obtenir conged du Roy pour y venir, mais enfin monsieur l'amirail me le fist donner, proveu que je luy fisse promesse de reprendre ledict estât, si ledict seigneur amirail menoict le camp; ce que je fiz. Et me manda souvenir de ladicte promesse que je luy avois faicte, dont le Roy m'envoya commission, pour estre maistre de camp de cinquante ou soixante enseignes, que sa Majesté fist lever pour fere le dict voyage d'An-
1 . Var. des édit. précéd. « Je ne scay qui fut cause que monsieur le Dauphin ne marcha. »
2. Var. du manuscrit ; « .... d'en parler davantaige ; et laisseray ce propos et retourneray. Que trois mois après Je quittay..., »