L'édition originale porte boiUevart
canon contre-aniont, qui ne pouvoict batre plus que de la moytié de la muraille. Et si failloict monter plus de mil pas avant que d'estre au pied de ladicte muraille, avec la plus grand difficulté qui peult estre; et du cousté de main droicte estoict le semblable; et du dernier du chasteau, encores pis que tout, car, tombant, l'on s'alloict choir à ung quart de mil bas en la rivière. Et à cause de la grand difficulté qu'estoict de pouvoir menner l'artillerie au dernier du chasteau, où y avoict une petite plainure de vingt à vingt-cinq pas, les ennemis n'y avoinct rien remparé, sinon taillé ung petit fossé de la hauteur de demy picque dans le rochier, et deux moyneaux* aux deux coustés, qui flancquoinct le fossé. Et n'avoict pas trois mois que deux engénieurs de l'Empereur avoinct esté là, et dirent qu'il n'estoict possible aux hommes de pouvoir menner artillerie par cest endroict ny par aulcung des aullres, sinon que l'on la mist par la ville devant la porte du chasteau , qu'estoict autant de temps perdu.
Monsieur le mareschal, à son arrivée, et tous les princes et seigneurs, et les engénieurs queledict sieur mareschal avoict, allarent recognoistre le dernier du chasteau, y ayant une montée de plus de trois cens pas, autant malaisée que montée qu'ilz firent peultestre en leur vie, et, après avoir recogneu et demeuré là plus de deux heures, ilz conclurent qu'il estoict impossible de le prendre. J'arrivay le soir avecques l'artillerie, et me feust dict qu'il s'en failloict retourner
1. Moineau, terme de fortification, sorte de bastion (Biblimp., Ms., Glossaire français de Lac. Ste-Palaye).
l'endeinain; de quoy je feuz fort esbahy. J'estois si mal de ma cuisse, que je me jectay incontinent sur ung matalas ; et ne viz monsieur le mareschal de tout ce soir, car il s'en estoict retourné en son quartier, bien malcontent contre aulcungz qui luy avoinct faict facille cesle entreprinse et avoinct les moyens de l'exécuter, lesquelz à présent la luy faisoinct impossible. Le matin, il retourna, et allarent de nouveau recognoistre le mesmes lieu ; et où plus ilz le recognoissoinct, ilz trouvoinctle lieu plus difficille. El comme j'euz disné, messieurs de Péquigny, de Touchepied et de Vinu , me vindrent trouver, et me dirent que la résolution estoict faicte pour s'en retourner, et qu'ilz n'auroinct poinct de regret de le fere si j'avois veu le lieu ; et me mirent tant de fantésies en la teste, qu'ilz me montarent sur mon mulet, et me mennarent au dernier de la croppe de la montaigne, où les harcquebuzades y estoinct à bon marché, sinon que l'on print fort à main droicte vers la rivière ; et par là il estoict malaisé d'aller ny de recognoistre : et avoict failleu que monsieur le mareschal et tous les princes feussent montés et descendeuzauhazarddes harcquebuzades. Ce que Dieu garde est bien gardé : telle fois ay-je veu tirer mil harcquebuzades à cent pas de moy, sans estre offensé. Or tous quatre fismes tant que nous alasmes jusques au liault; et me menarent par le mesmes lieu où monsieur le mareschal et toute sa trouppe estoinct montés et descendeuz.
Et veux-je escripre icy, pour en laisser exemple à ceux qui viennent après nous, comme je trouvis la choze facille, non toutesfois sans une très grande difficulté ; mais, quoy que feust, nous délibérasmes
que nous mènerions Tartillerie là-haut, et la mettrions en baterie. En premier lieu, l'on regardoict tousjours du pied de la montaigne jusques au hault tout droict : que les anges auroinct eu assés à fere d'y monter ; car, oultre que la montaigne estoict droicte, il y avoict grand quantité de rochiers. Je commensis à notter qu'en faisant ung chemin qui pouvoict durer cent pas, jusques à une petite place qui pouvoict tenir dix pas de rondeur, que nous aurions moyen d'arrester là la pièce, car cestuy-là estoict comme plain. Puis je regarday que nous pouvions fere ung aultre chemin traverssant vers la main gauche et vers le chasteau, jusques à une petite plainure qui souffizoit pour apuyer le canon ; puis après, qu'il failloict fere ung aultre chemin traverssant à main droicte, jusques à une aultre petite plainure ; et de là , nous avions la montée ung peu droicte jusques au dernier du chasteau, mais nous avions passé à tout le moingz les rochiers.
Et, par tous ces trois repoz, nous descendismes au grand péril de noz vies ; et leur monstris qu'il failloict que chescun d'eux entreprint de fere le chemin de l'ung repoz à l'aultre : ce qu'ilz notarent fort bien. Et après me remontarent sur mon mulet, car auparavant ilz me menoinct en espousée, soubz les bras ; et allasmes droict au logis de monsieur le mareschal, où je les trouvay tous assis au conseil, et à arrester l'ordre pour nous en retourner; et à mon arrivée, monsieur le mareschal me dict : « D'où venés-vous, « monsieur de Monluc? je vous ay envoyé quérir par « deux fois pour venir au conseil, et pour entendre la ce conclusion que nous avons faict icy de nous en re-
«torner. Et fault que vous en ramennés l'artillerie par « là où vousTavés amennée.w Alors je luy respondiz: « Comment, monsieur, vous envoullés-vous retourner « sans prendre ceste place ? Cela n'est pas digne de « monsieur de Brissac ; je viens de la recognoistre, et « par le raesme lieu où vous l'avésrecogneue, et vous « asseure que nous y mennerons l'artillerie. » Il me respondist qu'il fauldroict donc que ce feust Dieu qui le fist, car il n'estoict en la puissance des hommes de le fere. Je luy respondiz que je n'estois poinct Dieu, et si la y amenerois-je. Alors il me dict : « Oy, dens « hiiict ou dix jours, avec des engins; et cependent don « Ferrandou , qu'est à Verseil * , assemble toutes les « forces qu'il a hors et dens les garnisons, et nous veult « venir donner la bataille. Il y a trois mil Allemandz « et je n'ay Suisse ny Allemand pour y respondre^ » Alors je luy respondiz que je luy obligerois ma vie et mon honneur de luy avoir quatre pièces d'artillerie dens deux nuictz montées au cul du chasteau \ Et tousjours il retournoict sur le propos des trois mil Alemandz; à la fin^ de colère, je luy commensay à dire : « Et faictes-vous si grand estât des Allemandz du sieur « don Ferrandou ? Monsieur l'amirail a six compaignies « que le cappitaine Ynard commande ; monsieur de « Bonivet luy en baillera quatre des sciennes ; il s'obli- « géra de combatre avec lesdictes enseignes les Allew mandz ; monsieur de Bonivet, avec le demeurant « des sciennes, combatra les Espaignolz ; noz Ytaliens
i . Vercelli, sur la rive droite de la Sesia.
2. Var. des édit. précéd.: te .... pour luj respondre. — Je vous obligerois ma vie et mon honneur, disje, de mettre quatre pièces (T artillerie ... . »
« s'obligeront de combatre les leurs ; vous avés d'ung « tiers plus de cavalerie, avecques la suitte des prin- << ces, que le seigneur don Fernandou, et sy le cappi- « taine Ynard ayme mieux combatre les Espaignolz {( que les Allemandz, monsieur de Bonnivet et moy les « combatrons, et luy baillerons au clioiz. » Le cappitaine Ynard respondist qu'il estoict content de combatre l'une trouppe ou l'aultre, et telle qu'il plairroict à monsieur le marescbal ; monsieur de Bonnivet dict aussi que ce luy estoict tout ung et qu'il les comba^ troict. Et alors je luy diz : « Et fault-il fere si grand « estât de ces Allemandz? Je gageray que des trois mil, « les quinze cens n'ont poinct de chausses, et noz sol- « dats, qui la plupart ont chausses de velours ou de ({ satin, èl qui s'estiment tous gentilhommes, se voyans « si bien vestus comme ilz sont, craindront-ilz de les « aller combatre? Laissés-les venir seullement à nous, « car nous les traitterons de la mesmes façon que nous « fismes à SerizoUes. » Alors monsieur de Monmorency parla et dict : « Monsieur, monsieur de Monluc « est vieux cappilaine; il me semble que vous devés « adjouster foy à ce qu'il vous remonstre. » A quoy monsieur le marescbal respondist : « Vous ne le co- « gnoissés pas comme moy, car il ne trouve rien diffi- « cille, et ung jour nous fera tous perdre. » Lors je luy respondiz que, quant je voyès la chose difficille, que je craignois autant ma peau qu'ung aultre ; mais qu'en cecy je n'y trouvois aulcung inconvénient. Alors monsieur de Nemours dict : « Monsieur, laissés-le « fere, et esprouvés son dire. « Messieurs le prince de Condé et d'Anguien en dirent autant ; monsieur d'Aumalle, le semblable; monsieur de Go-
nort*, qui est maintenant marescbal de France, monsieur de La Rocbefocaut, le conte de Charny, les seigneurs de La Fayette^, de Tarride^ suyvirent tous leur oppinion. Et alors monsieur le marescbal dict : « O « bien, je veoy que tous vous autres avés envye que « nous faisions le fou; or faisons-le donc, car je vous « feray cognoistre que je le suis autant que pas ung de « vous. >) Et voilà ma bataille gaignée contre tout le conseil. Et diz alors à monsieur de Nemours : « Mon- « sieur, il fault que vos autres, princes et seigneurs, a mettes la main en cest affere, et que monstres le « cbemin aux soldatz, affm que, s'ilzvouloinct reculer « à ce grand travail, qu'il fault prendre pour le faict « dont est question, nous puissions les reprocber que « les princes et seigneurs y ont mis la main plus tost « qu'eux. »
Cependent je luy remonstray aussi qu'il seroictbon, s'il luy estoict agréable, qu'il allast prendre ung canon avec toute sa trouppe, qu'il avoict menné quant à luy, pour le conduire au pied de la montaigne : ledict seigneur respondist qu'il le feroict fort volontiers. Or fail-
1 . Artus de Cossé, seigneur de Gonnort, frère du maréchal de Brissac, gouverneur de l'Anjou, de la Touraine et de l'Orléanais, maréchal de France en dStj7, après la mort de Bordillon. Il mourut en Poitou en 1582. (P. Ans, t. VII, p. 236.)
2. François Motier, seigneur de Lafayette, fils de Louis Motiei" de Lafayette, gouverneur de Boulogne. François fut tué à la bataille de Saint-Quentin, où il conduisait la compagnie d'hommes d'armes de son père.
3. Antoine de Lomagne, baron de Terride, gouverneur de Pignerol en 1550, prit une part très importante aux guerres de religion sous les ordres de Monluc. Nous le retrouvei'ons dans la suite des Commentaires,
loict-il passer l'artillerie par dedens la ville, et estoicton coristrainct de rompre trois ou quatre quantons de maisons pour la tirer de hors, et aplanir une petite descente au sortir de la ville, de laquelle on îomboict en ung chemin plein jusques au pied de la raontaigne oii estoict le chasteau, distant mil pas de la ville. J'en diz aulant à messieurs d'Anguien et prince de Condé, lesquelz fort volontiers s'y accordarent, et tout autant à monsieur de Monmorency, lequel s'y offrist de bonne volonté. Quant à la quatriesme pièce, je ne sçaurois dire qui feust cehiy qui entreprint la conduire, car ce ne feust pas monsieur d'Âumale, ])ource qu'il failleust qu'il s'en allast en son quartier, à la cavalerie, avecques monsieur le mareschal. Or, quoy que ce feust, ilz ne reposarent de toute la nuict, jusques à ce qu'à la clarté des torches ilz eurent pause l'artillerie au pied de la montaigne. Mais, avant qu'ilz sortissent du conseil, je diz à monsieur d'Aumale : « Monsieur, voulés-vous « venir, et je vous monstreray comme nous menne- « rons l'artillerie derrière le chasteau. » Et diz à mousieur le mareschal : « Aussi bien, monsieur, vous ne « vouldrés pas partir encores pour vous retirer à vostre « quartier. » Monsieur d'Aumale y vint volontiers, ayant seuUement avecques luy monsieur de la Rochefoucaut, le seigneur de Pequigny après et moy; encores que ma cuisse me vexast grandement, néantmoingz je m'efforçois pour leur fere veoir tout à l'œul. Et, comme nous eusmes monté la montaigne et recogneu la place, nous allasmes trouver monsieur le mareschal, qui attendoict ledict sieur d'Aumale, qui luy dict que ma raison estoict bonne, et que personne ne s' estoict advizé de ce que je m'estoisaperçeu, et de ces
reposades. Tous les princes et seigneurs estoinct encores en la salle où monsieur le maresclial avoict disne' ; je ne sçay quelle part monsieur de Vassa v estoict pour lors, car monsieur le maresclial le manda venir avec sa compaignie et deux compaignies françoises, avec mandement au cappitaine Tilladet, à Savillan, de s'avancer nuict et jour, pour se joindre à eux : ce qu'il fîst.
Or, l'endemain matin, j'allay regarder en quelle façon je pourrois fere les chemins en la montaigne, sans estre offensés du chasteau. Et premièrement, je descouvris cinq petites canonnières faictes pour barcquebuze, qui nous descouvroinct tout le long du cbemin; mais que fis-je pour brider cella? Jepriay le cappitaine Ynard de m 'amener trois cens harcquebuziers des meilleurs de sa trouppe, lesquelz arrivés nous despartimes pour en eslre mis dix à cbesque canonnière, qui tiroinct comme quand on tire au blanc, l'ung après l'aultre, et tout au descouvert, et quand le dernier des dix achevoict de tirer, le premier recommensoyt. Et dens la ville y avoict une maison de la couverture et hault de laquelle on pouvoict batre au dedens et au long de la cortine : mais pour se couvrir d'icelle, ilz avoinct mis force tables l'une sur l'aultre, en telle sorte que ceux qui montoinct sur la maison ne povoinct rien veoir au long de la muraille. Or les labiés estoinct fort simples, et, avant le commensement de la guerre, j'avois mis en teste à monsieur le maresclial de fere forger à Pigneyrol quatre cens harcquebuzes d'ung qualibre qui pourtoict trois ou quatre cens pas de poincte, et que ces armes feussent mises au dessus du fougon, affin que personne ne les peult tirer du Fiée-lL I — 23
mont; desquelles il en pouvoict distribuer vingt à chesque compaignie, et ordonner aux trésoriers de bailler douze franx de paye à ceux qui les porteroinct. Ces harcquebuzes estoinct desjà faictes et distribuées. Je priay le cappitaine Rechilieu^, quy despuis feust maistre de camp, de fere monter sur la maison ces vingt liai cquebuziers, pour tirer au travers des tables le long de lacortine, parmy lesquelles les harcquebusades passoinct comme par du pappier ; de sorte que, tant les liarcquebuzades qui baloinct de dessus la maison au long de la cortine, que ceux-là qui tiroinct à dixaines, mirent les ennemis en tel estât, que personne ne s'auzoict bazarder à passer au dedens de la corline. Lors feust baillé vingt pionniers à cbescun des trois qui avoinct recogneu le cbemin, avecques trois massons portans de gros marteaulx et palz de fer, pour rompre quelques rocbiers qui estoinct en chemin ; et ainsi commensaraes à trevailler aux chemins à huict heures , lesquelz à deux heures après midy feurent achevés. Et à une heure de nuictoncommensa à monter la première pièce avecques quatre vingtz soldatz que j'avois de ma compaignie, car le reste estoict demeuré au chasteau de Monqualier; lesquelz la montarent, et là leur donna plus de peyne que toutes les aultres trois. Comme nous estions au premier repoz,
1. François Duplessis de Richelieu, mestre de camp. Une lettre de Brissac au roi, conservée à la Bibliothèque impériale, nous apprend qu'en 4o33 il était capitaine de Corteiiiiglia (coll. Gaigniéres, vol. 32S, fol. 227, copie). Le capitaine Richelieu fut tué au siège du Havre en lo63. On le surnommait le sage à cause de sa prudence et de sa modération. Il était grand-oncle du cardinal de Richelieu. (De Thou, 1740, t. II, p. 170, note.)
nous tournions l'artillerie droict à l'aultre, et de mesmes les soldatz; car, pour alonger, il failloict fere le chemin droict, aux fins que les soldatz peussent monter ung peu droict, et puis après tourner sur l'aultre chemin. Monsieur de Pecquigny esloict dens l'afuste ' avec une petite lanterne qui seullement pouvoict donner clarté au rouage". Les ennemis alors tiroinct, mais jamais harcquebuzade ne nous toucha. Messieurs de Caillac et de Duno s'attendoinct à mettre les gabions et les remplir au cul du chasteau ; et, à l'instant que les pièces arrivoinct hault, ilz les venoinct prendre pour les loger. Et jamais homme ne mist la main à tirer lesdictes pièces, que mes soldatz; car, combien que monsieur de Bonivet en eust amené une trouppe, et le cappitaine Ynard une aultre, pour les ayder, si est-ce qu'ilzleurdirent quilz ne demandoinct point d'ayde, car, puisqu'ilz avoinct eu l'honneur d'amenner la première, ilz vouloinct encores avoir cest avantaige que d'y conduire toutes les aultres; dequoy j'en feuz fort aise, car ilz estoinct desjà instruicîz aux destours. A trois heures après minuict, toutes les quatre pièces feurent logées enbaterie. Monsieur le mareschal et monsieur d'Aumale estoinct venuz de leur cartier-là, et croy qu'ilz ne dormirent guières d'esté nuict, car ledicl sieur mareschal avoict grand peur qu'il ne feust possible de conduire lesdictes pièces; et ledict sieur d'Aumale d'aultre cousté estoict en peyne, parce qu'il avoict asseuré, après avoir veu le lieu, que je les y monle-
i. Affust, endroit couvert. (Bibl. imp., Ms., Glossaire françuis de Lacurne Sainte-Palaye.)
2. Var. des anc. édit, : « JlJo/isîcur de Pecquigny portoit une petite lanterne pour donner clarté au rouage. »
rois. Les princes et seigneurs qui avoinct la nuict devant travaillé, reposarentjusques à ce que monsieur le mareschal les manda esveilier, qui feust à la rellation que luy alla fere le cappitaine Martin, Bascon, qui estoict à luy, lequel l'asseura avoir laissé la dernière pièce sur le liault de la montaigne ; et cuyde-je que ceste nuict-là ce cappitaine Martin fist cinquante voyages, d'autant que monsieur le mareschal l'envoyoyt veoir de quart d'heure en quart d'heure en quoy nous en estions.
Arrivé que feust monsieur le mareschal et tous les princes et seigneurs, ilz trouvarent que tout estoict logé pour commenser à batre. J'avois faict pourter demy sac de pomes susines , qui est ung fort bon fruict, quatre flascons de vin, et du pain pour fere manger et boyre mes soldatz : mais monsieur le mareschal, le premier, et tous les princes et seigneurs me volarent les pommes, et à pot beurent deux flascons de vin, attendant le jour. Or, je laisse penser à ceux qui liront ceste histoire, si j'estois brave contre monsieur le mareschal, voyant qu'il m'avoict tant répugné sur la conduicte de l'artillerie. Je croy que ce feust ung des grandz ayses que j'eusse jamais, tant pour le contentement de monsieur le mareschal, que des prince^ et sieurs qui estoinct là tous, lesquelz avoinct prins leur part de la peyne. Le matin, au poinct du jour, on tira trois ou quatre volées à la muraille, qui la persoinct, et, à travers les escuyeries, entroinctdans la basse court, et de là donnoincl dens le logis du chasteau. Monsieur le mareschal avoict faict mettre aussi trois canons bas, du cousté d'où nous venions, batans contre amont, pour les intimider; car de do-
mage on ne les en pouvoict pas feie. Mais comme nostre artillerie eut tiré trois ou quatre volées, ilz comraensarent à fere la chamade, et puis se rendirent. Monsieur le marescbal y laissa le cappitaine Bruil , beau frère de monsieur de Sarcède^ avecques sacompaignie, qui estoict des cappitaines de monsieur l'amirail, et ce faict, il s'en alla avec toute la cavalerie et son enfanterie vers la plaine de Caluge ^ pour veoir si le sieur don Ferrandou s'estoict poinct acheminé pour secourir le chasteau : et là il entendist qu'il estoicl encore à Verseil; qui feust cause que ledict sieur mareschal se retira à Chevas et l'endemain à Quier", Je m'en alay à Monqualier, auquel lieu je demeuris quinze jours dens le lict, malade de ma cuisse, laquelle, à ce que je croy fermement, sans ce travail, ne se feust jamais peue redresser.
Cela vous doibt fere sages, mes cappitaines, de ne vous fier jamais à ung ou deux pour recognoistre une place; et, sans vous arrester à vostre jugement, employés-y ceux que vous penserés non seuUement les plus expérimentés, mais les plus courageux. Ce que Fung ne peult veoir, l'aultre s'en apperçoit. ÎNe craignes de prendre peine pour quelque peu de difficulté pour fere ung bel exploict , et aux despens de voz ennemis faictes-vous sages. Lorsque vous aurés résolu de garder quelque place, prenés garde à escarper les reposades qui sont aux avenues , parce que , pour peu que le canon puisse trouver lieu pour donner loysir de prendre haleine, en fin on le monte : sans cela, je
i. Calnuo, village au nord-est de Turin.
2. On lit seulement dans les anciennes éditions: «.... ledit sieur mareschal se retira à Quiers. »
n'eusse peu venir à bout de ce que j'avois promis. Geste prinse esta beaucoup de commodité à noz ennemis et nous servit fort pour ceste guerre.
Au bout de quelc^ue temps, les princes s'en retournarent, pource qu'ilz ne voyoinct poinct d'apparance que le sieur don Ferrandou de Gonzague se préparas! pour donner bataille ny pour assaillir aulcune ville; et quelque temps après qu'ilz s'en feurent retournés monsieur le mareschal , qui tousjours brassoict quelque entreprinse, se délibéra par le conseil' des seigneurs président Birague, seigneur Ludovic etFranciscou Bernardin , d'aller prendre certaines places près d'Yvrée, pour tenir ceux dudict Yvrée en subjection. C'estoict ung lieutenent de roy très digne de sa cbarge , tousjours en action , jamais oisif, et croy qu'en dormant son esprit travailloict tousjours et songeoict à fere exécuter quelque entreprinse. Pour cest effect, nous marchasmes avecques le camp droict à Sainct Martin ^ , auquel lieu estoict une compaignie d'Ytaliens; et le cbasteau feust baptu et prins, ensemble les chasteaux de Pons% Castellelle*, Valpergue*, et autres, ez environs d'Yvrée; et commensasmes à fortiffier ledict cbasteau de Sainct Martin. Or messieurs de Vassay et de Gordes® avoinct prins
1. On lit seulement dans les anciennes éditions :«.... monsieur le maréchal par le conseil »