‹ Commentaires et lettresChapitre 72 sur 96 · Rivoli près de Turin · texte numérisé non relu

Rivoli près de Turin

3. Le sieur Orologio, ingénieur italien, plusieurs fois cité par Brantôme.

une enseigne de Dauphiné, qui se nommoict Monfort, et le guydon, monsieur de L'Estang, lesquelz, estans arrivés à iMonqualier sur le soir, commensarent a se souvenir et plaindre leur cappitaine, tellement que toute lacompaignie se miuina, et résoleust d'aller mourir auprès de liiy, et ne l'abandonner poinct : ainsi L'Estang pria ledict cappitaine Monfort de voulloir demeurer, car pourroict estre que monsieur le mareschal les y laisseroict tous aller quand il verroict qu'une partie s'y en seroict allée ; et, pour ne malcontenter ledict sieur mareschal, qu'il retint avecques luy tous ceux que voudroinct y demeurer. Ce qu'estant accordé, ledict L'Estang, craignant que monsieur le mareschal en feust adverty, part à la niinuict, suivy de la compaignie ; car ne volsist demeurer homme d'icelle compaignie, que deux gens d'armes et trois archiers aveccpies ledict de Monfort. Hz laissarent leurs grandz chevaulx et armes, sauf la cuirasse et la sellade, montarent sur ung cortault chescung seullement, et, laissans leurs lances à leurs logiz, prindrent des picques avecques chescung ung valet à pied, et ainsi arrivarent au soleil levant à Gazelles, distant de Monqualier six mil. Monsieur de Gyé et le baron de Chipy avoinct entreprins de terrasser la porte de laquelle ilz virent ces gens ; mais ilz demeurarent grand pièce à les recognoistre, puis tous deux leur coururent au devant. Par là je cogneuz que monsieur de Gyé estoict bien aymé de sa compaignie; aussi le méritoit-il, car j'auzerois dire que c'estoict ung des braves cappitaines de France, et des plus vaillans. Monsieur de Monfort s'en alla le matin à monsieur le mareschal, et luy dict qu'il avoict perdu le guidon et toute la

compaignie, qui s'en esloinct allés la nuict trouver leur cappitaine, le priant de kiy donner conged de les suivre avecques ung homme d'armes et trois arcliiers que luy estoinct seullement de reste : ce que ne luy volsisl permectre, ains luy deffendist expressément, et l'en fist retourner à Monqualier.

Or nostre ordre dens la ville estoict tel, que le matin tous générallement, tant cappilaines, soklalz,pio~ niers, qu'hommes et femmes de la ville, se rendroinct devant le jour chescung à son œuvre, à peyne de la vie ; pour à quoy iesconstraindre fiz dresser de potences. Et avois-je et ay tousjours eu ung peu mauvais bruict de fere jouer de la corde, tellement qu'il n'y avoict homme, petit ny grand, qui ne craignist mes complections et mes humeurs de Gascogne. Donc, pource que c'estoict en hiver et aux plus courtz jours, l'on travailloict despuis la poincte du jour jusques à unze heures; puis tout le monde s'en alloict disner, et à midy chescung se rendoict à son œuvre, et travailloict-on jusques à l'entrée de la nuict. Quant au disner, chescung disnoict à son logis, mais le sopper estoict à mon logis ou à celluy de monsieur de Gyé, ou d'ung des cappitaines, chescung à son tour : auquel lieu se trouvoinct les engénieurs, les commandeurs de l'œuvre, de toutes les chozes qui nous faisoinct besoing \ Et s'il y avoict quelcung qui n'eust pas avancé son œuvre autant qu'ung aultre, je luy départois ou des soldatz ou des pioniers, pour que l'en demain au soir son œuvre feust autant avancée que celle de son voeisin. Or je nefaisois aultre choze que de courir

1 . Ce passage est inédit depuis : les commandeurs de t œuvre.,,. .,y;^

partout à cheval, ast'heure aux fortifficquations et réparations, puis à ceux qui scioenct les tables au molin ; où j'en fiz fere en grand quantitté de demy pied d'espois, et aultres pièces de bois qui nous estoinct nécessaires. L'eaue de ce molin nous faisoyt ung grand bien, car la scie ne repozoyt jamais. Et la pluspart de la nuict je marchois avecques de torches par toute la ville, puis m'en allois où se faizoict le gazon, tantost où se faisoinct les gabions ; ores je réentrois dens la ville, et donnoisle tour par dedens, puis après je m'en sortois autresfois recognoistretous les lieux , etn'avois aulcung séjour qu'à l'heure du disner, non plus que le moindre soldat de la trouppe, encourageant cependant tout le monde au travail, caressant et petits et grands.

J'apprins là qu'est-ce que c'est d'une entreprinse, quant tous générallement se délibèrent d'en venir à bout, et qu'est-ce que c'est d'une masse de gens tous convoeicteux de gaigner honneur au lieu qu'ilz entreprennent. Et, encores qu'on puisse acquérir grand louange en départant si bien les chozes et le temps, qu'il ne se passera ung seul demy quart d'heure inutillement,si est-ce qu'ung chefne fera jamais rien que vaille si tous générallement ne sont d'ung bon accord et n'ont bon désir de sortir de i'entreprinse à leur grand honneur, comme feust faict en ce lieu. Mes cappitaines, mes compaignons, il fàultque ce soict choze qui deppende principallement de vous : que si vous sçavés gaigner le soldat avecques ung mot, vous ferés plus qu'avecques des bastonnades ; il est vray que s'il y a quelque mutin ou rétif, à ses despens il fault fere peur aux aultres.

Je veux retourner à monsieur de Gyé, lequel ne bougea jamais de sa porte jusques à ce que par le dedens et par le dehors elle feust du tout aterrassée, avecques tous ses gens darmes, qui ne s'y espargnoinct non plus que le moindre soldat de noz trouppes. O cappitainesl le bel exemple que vous avés icy, si vous le vouUés notter, pour entreprendre, si l'occasion se présente, de tenir une place ! Je veux encores dire que j'avois donné tel ordre, qu'il ne se mangeoictung morseau de pain ny s'y bevoict ung verre de vin, que par ordre et avec raison. Et, si vous voilés prendre exemple à Gazelles, non seuUement entreprendrés-vous à garder une place, pour foible qu'elle soyt, mais ung pred environné de fossés, pourveu que l'union y soict comme je l'avois là -dedens. Tout estoict une mesmes volonté, ung mesraes désir et ung mesmes courage ; la peine nous estoict ung mesmes plaisir.

Or, la fortune mienne feust si hureuse que le seigneur don Ferrandou bailla à Cézar de Naples la moytié de son camp, et presque toute son enfanterie, et la cavalerie avecques luy*, à Riverol % sept petis mil de Gazelles, Vuîpian^ entre deux; et demeura ledict Gézar de Naples vingt deux jours à prendre Sainct Martin et ces aultres chasteaux. Mais pendent ce temps là , je mis la ville en deffence avecques une extrême diligence, et fiz fere de grandz trench ées et ranipars derrière tous noz coingz et

i. Var. des édit. préced. : « presque toute son infanterie

avec partie de la cavalerie, à Riverol.

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