‹ Commentaires et lettresChapitre 8 sur 96 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Nous avons vu que Florimond de Remond avait reconnu le premier l'insuffisance de son édition des Commentaires^ et promis à ses contemporains un texte plus correct. Ni lui ni ses successeurs n'ont tenu cette promesse. Nous, dont la langue s'éloigne de plus en plus du style vigoureux et ori^. ginal du seizième siècle, nous avons plus d'intérêt que nos devanciers à purifier de tout mélange les récits de nos meilleurs historiens. En 1841 , le savant et regretté M. Guérard s'était offert à la Société de l'histoire de France pour éditer les mémoires de Monluc *. Absorbée par d'autres travaux, la société ajourna cette proposition qui n'eut aucune suite. Nous regretterons toujours que le temps

riteroit bien itêtre communiquée au public (A. Thevet, Hommes illustres j t. II, p. 460, in-fol., 1S84). L'auteur était cosmographe du roi Henri III et en position d'être bien informé. Suivant lui les Commentaires étaient encore inédits au moment où il écrivait. — De Lurbe nous donne la même assurance pour une époque plus éloignée : œ Monlucius.... septem autem libros rerum a se gestarum reliquit, quos propediem a tenebris in lucem cducet Flor. Remundus. » {Be Aquitanise viris, p. 118 et H 9). Ce biographe a d'autant plus d'autorité que son livre est imprimé à Bordeaux, en 1591 , et chez Millanges, de même que les Commentaires. — Le témoignage de Bongars est encore plus précieux. Il écrit en 1598 : 'î. Monlucius scripsit ipse.... commentarios...; eos legi olini, scriptos manu, necdum imprcssos. Hodie exstàXil.^sed galliri, et habeo, ni fallor, Francofurti aut Argentin*. « (Lettre du 20 mai 1598. Bongarsii epistolee). Ainsi, suivant le savant Bongars, il n'existait encore en 1598 qu'iuie édition française.

1 . Bulletin delà Société de Tliistoirede France, 1841, p. 200. Séance du 7 mars iS^il.

INTRODUCTION. xvii

n'ait pas permis à l'illustre académicien d'exécuter ce travail, aucpiel on tente aujourd'hui de suppléer.

Quelles sont nos ressources pour préparer une édition nouvelle des Commentaires? Il n'existe point de manuscrit autogi-aphe. L'auteur, vieux et presque aveugle, ne pouvait écrire de sa propre main deux gros volumes. La grande arquebusade qu'il avait reçue au visage pendant le siège de Rabasteins avait achevé de le rendre incapable de tout travail, « Il y a plus de trente ans, dit-il, que je n'ay leu livre ni moings en ose lire de présent, à cause de ma veue et de ma blessure. » Il nous apprend lui-même qu'il dictait : « Je suis icy en repos avec ma famille, mes parents et mes amis, prenant plaisir à faire escripre soubs moy ce que j'ay veu. » Et plus loin : « J'ay cette obligation à ceste

meschante arquebusade d'avoir été cause que j'ay

dicté ces conunentaires. » On doute d'ailleurs, en examinant son écriture, qu'il maniât la plume aussi facilement que l'épée. Toutes ses lettres, même celles de sa jeunesse, sont de la main d'un secrétaire •, la signature seule lui appartient.

Mais nous possédons des copies qui peuvent tenir lieu du manuscrit autographe. Elles proviennent des livres du président de Mesmes, acquis en 1731 par la Bibliothèque du roi, et sont conservées au département des manuscrits sous le numéro 5011 (f. fr.). Nous croyons qu'elles n'ont jamais été signalées. Avant de les examiner séparément, nous présenterons quelques observations qui leur sont communes.

Ges deux copies reproduisent le même texte, sans variantes essentielles; on y remarque presque la même orthographe : cette identité nous semble déjà un précieux argument en faveur de la version qu'elles donnent. Une lecture

xviii INTRODUCTION,

attentive laisse deviner l'époque de la rédaction des Com mentaires; elles mentionnent comme vivants, à l'heure où Monluc écrivait, Tavannes, mort en 1573, et plusieurs personnages, Coligny, Larochefoucaud, Caumont la Force, de Piles, etc., victimes du massacre de la Saint Barthélémy : elles accusent ainsi une rédaction antérieure au 24 août 1572. Elles ne peuvent donc contenir le court récit du siège de la Rochelle de 1573. Quelques autres lacunes nous marquent les passages ajoutés par Monluc à ses mémoires pendant les dernières années de sa vie. Ces passages, que nous retrouvons dans l'édition originale, contiennent des appréciations historiques et surtout des conseils adressés aux capitaines. Monluc, nouvellement promu à la dignité de maréchal de France, de plus en plus pénétré de son mérite, consignait à chaque page les enseignements qu'il voulait tirer de ses exploits. Il semble qu'il devinât, par une sorte de prescience, les éloges qu'on devait lui décerner, et qu'il s'efforçât, en prodiguant à ses compagnons d'armes les trésors de son expérience, de rendre son livre digne de l'épithète de hihle du soldat.

Le premier manuscrit contient le texte entier des Commentaires^ sauf les lacunes que nous venons de signaler. Il est sur papier, de format in-folio, sans division par livres et presque sans alinéa. Il présente tous les caractères de l'écriture cursive du seizième siècle, et paraît être l'ouvrage d'un copiste gascon; dans certains mots les u sont changés en o«, comme arquehouziers . Les b prennent la place des if et réciproquement, exemple : Sabaillan pour Savaillan, Labardac pour Lavardac, etc.

Le second manuscrit est malheureusement incomplet •, de nombreux feuillets ont été arrachés du volume. Il ne contient que les trois premiers livres et quelques autres pièces.

INTRODUCTION. xix

Malgré ces dégradations, il est Irès-précieux à cause des parties inédites qu'il renferme et parce qu'il porte avec lui les preuves de l'authenticité du texte. Il est relié avec le précédent. L'écriture en est très-belle et ressemble à celle des expéditions judiciaires du seizième siècle.

On trouve en tête de ce manuscrit un « préambul à Monseigneur par le seigneur de Monluc. » Cette pièce est une dédicace solennelle des Commentaires au duc d'Anjou, depuis Henri III. Elle est inédite, sauf trois passages que nous signalerons en la publiant. Elle a été écrite entre le siège de Rabasteins et la Saint Barthélémy. Monluc y déploie tout son enthousiasme pour les hauts faits de ce jeune prince, qui , dans ses débuts, avait donné au parti catholique de si grandes espérances.

Lorsque l'on considère la date de la première édition des Commentaires, on s'explique facilement que ce « préambul » soit resté inédit. En 1592, trois ans à peine après la mort de Henri HI, sous le règne d'un prince de la maison de Navarre, propre neveu de Condé et l'héritier de sa cause, quand les passions soulevées par la Ligue étaient arrivées au plus haut degré d'exaltation, il pouvait être inopportun de placer un livre sous les auspices du héros de Moncontour, d'un roi victime des ligueurs. C'était porter au vainqueur une sorte de défi. Fidèle à sa méthode, Florimond supprima une pièce si compromettante et composa cette « épitre à la noblesse de Gascongne » qui se lit en tête des anciennes éditions.

On trouve à la suite de cette dédicace une série de discours sur la guerre rédigés par Monluc sous forme de « Remontrances au Roy, à Monseigneur, aux gouverneurs de places et aux cappitaines de gens de pied . » Ces discours , écrits à l'exemple des ouvrages militaires de du Bellay, et

XX INTRODUCTIOIN.

qu'imitèrent plus tard Lanoue ' et Tavannes, forment dans leur ensemble une sorte de traité de la guerre, telle que l'entendait Monluc. On voit par de fréquentes allusions qu'ils ont été écrits après les Commentaires ; par exemple : « Vous debvés eslre certains que puisqu'il y a si longtemps que j'ay esté en vostre degré et si longuement exercé la charge de capitaine de gens de pied, de maistre de camp par trois fois,

comme desjàfay escript » (tom. I, pag. 29). « Quand

je m'en revins de Sienne, comme fay desja escript,... » (ibid, pag. 37). Et plus loin : « Et comme fay desja escript^ monsieur le duc m'en donna — » (ibid., pag. 38). Ces trois phrases, placées au commencement du premier volume, au milieu de la remonstrance aux capitaines, rappellent des faits qui ne sont présentés que dans le troisième et quatrième livre. Les remonstrances occupent dans le manuscrit une place séparée et paraissent avoir formé primitivement un ouvrage à part. Cependant on les retrouve dans les anciennes éditions des Commentaires , mais altérées , les deux premières dans le livre VII , la troisième dans le livre III , la dernière au commencement du premier livre. Quelques phrases qui appartiennent évidemment au même auteur les rattachent au récit et servent de liaison. Nous croyons que Monluc, au moment de la seconde rédaction, les joignit à ses mémoires dont elles forment le résumé pratique.

On rencontre entre les feuillets de ce manuscrit une série de notes volantes relatives à la défense de Cambray en 1595, projets d'ordre du jour, de mouvements de troupes, indications prises à la hâte, heure par heure, assez sembla-

1. Lanoue composa ses discours pendant sa captivité au château de Limbourg, de 1580 à 1585, Ils furent donc écrits après ceux de Monluc. Cependant leur publication fut antérieure; la première édition parut à Bàle en 1587.

INTRODUCTION. xx

blés aux notes contenues dans les carnets de Mazarin. On sait qu'en 1595 Jean de Monluc de Balagny, souverain de Cambray, défendait cette ville contre les Espagnols. Nous avons comparé ces feuilles détachées aux lettres autographes de ce personnage * et nous avons pu nous convaincre qu'elles sont écrites de sa propre main. Leur présence et jusqu'à leur désordre établissent une forte présomption, presque la certitude, que ce volume lui a appartenu. C'est là que Balagny, pressé par les assiégeants, consignait chaque jour, de crainte d'oubli, ses projets de défense pour le lendemain .

Mais comment ce volume se trouvait-il entre ses mains ? Observons d'abord que Balagny était le propre neveu du maréchal Biaise de Monluc ; ce lien de parenté déjà donne de l'autorité à notre manuscrit : mais il est possible de remonter au premier possesseur. Le maréchal de Balagny était fils unique et héritier de Jean de Monluc, évêque de Valence et de Die. Ce prélat, frère de l'auteur des Commentaires, avait passé en Gascogne la dernière partie de sa vie. On verra, dans les Lettres, que les deux frères vivaient ensemble de 1570 à 1572, c'est-à-dire pendant les années où Monluc dictait ses mémoires. Il est probable que l'évêque de Valence obtint une copie d'un ouvrage écrit sous ses yeux et où son nom est si souvent mentionné. Il mourut en 1579. Après lui, cette copie appartint avec tous ses biens à son fils Balagny, entre les mains duquel nous la retrouvons.

La Généalogie des grands officiers de la couronne nous

1. Voyez à la Bibliothèque impériale un important recueil de lettres originales de Balagny (f. fr., vol. 3399), et une lettre autographe du même (ibid., vol. 3584, fol. 84).

Page 1