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LIVRE TROISIEME

Cependant que la guerre se faisoict en Piémont, comme j'ay escript cy-dessus, soubz ce grand guerrier, monsieur le mareschal de Brissac^ qui y establit une très belle discipline militaire, aussi pouvoict-on dire que c'estoict la plus belle escolle de l'Europe, on ne dormoict pas du costé de Picardie, Champagne et Metz, qui feust assiégé par l'Empereur. Ce feust là oii ce grand duc de Guise acquist une gloire immortelle. Je n'ay eu jamais plus grand regret que de n'avoir veu ce siège -, mais on ne peust eslre en tant de lieux. Le Roy, qui désiroit troubler les affaires de l'Empereur en Italie, fit tant, par lespraticques et menées de quelques cardinaux, ses partisans, et de monsieur de Termes, qu'il fit révolter les habilans de la ville de Sienne, qui est une très belle ville et importante de la Toscane, de sorte que les Espaignolz, qui estoinct dedens , en feurent chassés et la citadelle ruinée *.

i. La révolte des Siennois contre l'empereur, concertée et exécutée avec une habileté et un courage admirables par quelques réfugiés, est très bien racontée dans une chronique italienne traduite et publiée par M. le duc de Dino. Ce fut le 5 août 45S2 que les Espagnols sortirent de Sienne. Peu de jours après, Lansac,au nom du roi de France, prit possession de la ville (Duc de Dino, C/iro-

DE BLAISE DE MOINLt'C. 433

Comme ce peuple se vist jouissant de la liberté, ayant levé les enseignes Françoises, il ne fist faulte d'implorer l'aide et secours du Roy, lequel en donna la charge à monsieur de Strossy, qui feust despuis mareschaP, lequel, avecques l'aide des alliés du Roy, mit des forces encampaigne, assisté des sieurs Cornelio Bentivoglio', Fregouse^ et autres sieurs ytaliens, des sieurs de

niques siennoises, Paris, 1846, in-8, p. 157). L'éditeur a complété son ouvrage par la reproduction d'une vieille gravure, représentant la ville de Sienne, utile pour suivre les événements du siège. On trouve à la Bibliothèque impériale (f. fr., vol. 3112, pag. 1 et suiv.), une copie du traité conclu entre Henri II et la repu! licpie de Sienne. Le roi est représenté par le cardinal de Ferrare. Le traité est daté du 20 janvier 1 bo2 (15S3).

1 . Ce personnage est qualiûé différemment dans les deux versions des Commentaires. L'édition originale porte toujouis /nonsieur de Strozzi et ajoute qui feust despuis mareschal. Dans nos manuscrits cette phrase manque, et Strozzi est toujours désigné sous le titre àe monsieur le mareschal. Le désaccord entre les deux textes est évident. — Suivant de Thou, Pinard, Moreri, etc., Strozzi ne fut élevé à la dignité de maréchal de France qu'après la mort de Robert de la Marck, duc de Bouillon, au mois de iévrier 1536, deux ans après l'époque qui nous occupe. Mais il est probable que des lettres patentes antérieures lui avaient assuré la survivance de cette charge, car nous le voyons qualifié de maréchal dans un grand nombre de documents de Tannée 1354 (coll. Gaignières, vol. 318, fol. 24, 36, 44, etc.).

2. Cornelio Beutivoglio, d'une famille noble de Bologne, gentilhomme de la chambre de Henri II. Il avait été soupçonné en 1346 du meurtre du comte d'Enghien (voyez la note de la p. 282), Après la mort de François II, il quitta la France, et passa en Hongrie où il se signala dans la guerre contre les Turcs. Il mourut après 1582. (Chazot de Nantigny, Généal. hist., t. II, p. 602j.

3. Aurelio Fregose, fils d'Octavien Fregose, doge de Gènes, fut blessé au combat de Marciano (De Thou, t. II, p. 282, édit. de 1740). Il quitta plus tard le parti du roi de France j on le trouve au service du duc de Florence en 1337.

Termes et de Lansac'. Ledict seigneur Strossy, quoiqu'il eust les forces et de l'Empereur et du duc de Florence sur les bras, si est-ce qu'il s'y porta fort vaillamment et prudemment, pour fere teste au marcquis de Marignan, dict Medequi", lequel faisoict la guerre à toute outrance. Toutesfois en despit de luy, le sieur Strossy print plusieurs petites villes, lesquelles dépendent de Testât de Sienne, de quoy je ne veux particulièrement parler, parce que je n'y estois pas. A ce que j'ay entendu, il s'y fistde beaux exploits. Car l'Empereur et le duc de Florence ne désiroinct rien tant que de chasser le Roy d'Italie, pourlacramtequ'ilzavoinct, qu'y ayant ung pied il n'y mist tout le corps; mais nous ne sçaurions jamais garder noz conquestes. je ne sçay pas si à l'advenir on fera mieux : Je me doubte fort que non, pour le moingz il me le semble ainsi; Dieu veuille que je me puisse tromper.

Or, quelque temps après, monsieur le marescbal de Strossi, qui estoict à Sienne, manda au Roy qu'il ne le

i . Louis de Saint-Gelais, seigneur de Lansac, capitaine, négociateur employé successivement en Allemagne et en Italie, ambassadeur à Rome el près du concile de Trente (Marquis d'Aubais, Pièces fugitives, t. I, Voyages d'Aramon, p. 66). On conserve à la Bibliothèque impériale un assez grand nombre de ses lettres. Voyez sa correspondance de Rome de 1548 à 1552 (coll. Gaignières, vol. 317).

2. Jean Jacques Medichino, marquis de Marignan, frère du pape Pie IV, aventurier, capitaine au service de l'empereur, mort en 1555 (Chazot de Nantigny, t. II, p. 234). — Marignan, dit Sismondi, « le plus froidement cruel de ces généraux impériaux dont la férocité semblait le caractère distinctif. Si le voyageur voit encore aujourd'hui l'État de Sienne changé en un vasle désert, il doit l'attribuer surtout au marquis de Maiignan et à Cosme I". » {Hist. des républ. ital., t. V, p. 189.)

pouvoict servir en deux sortes, c'est de tenir la campaigne ' et commander dens Sienne; et qu'il le suppliet très humblement vouloir fere eslection de quelque personnage, de qui sa Majesté se peult fier, pour y commander tant qu'il seroict en campaigne. Alors le Roy, ayant receu ceste dépescbe, appella monsieur le connestable, monsieur de Guyze, et monsieur le marescbal de Sainct André, pour en nommer cbescung ung. Par les mains de ces trois tout passoict. Tous les rois ont eu tousjours cela; ilz se laissent gouverner à quelques-ungz, peult-estre trop : certes il semble parfois qu'ilz les craignent. Monsieur le conestable estoict plus favory et plus aymé du Roy qu'aultre feust jamais- Monsieur le conestable nomma le scien; monsieur de Guyse, le scien ; et monsieur le marescbal de Sainct-Ândré, aussi le scien. Alors le Roy leurdict: « V^ous n'avés poinct nommé Monluc. » Monsieur de Guyse luy respondict : « Il ne m'en souvenoict poinct. » Monsieur le marescbal de Sainct André en dict de mesmes, et encores luy dict monsieur de Guyse : « Si a vous nommés Monluc, je me taise et ne parleray plus « de celluy que j'ay nommé. — Ny moy aussi, » dict monsieur le marescbal, lequel despuis m'a faict tout ce discours. Alors monsieur le conestable dict que je n'estois pas bon pour fere ceste cbarge, pource que j'estois trop bizarre, fascbeux et colère. Le Roy respondict ast'eure-là qu'il avoict tousjours veu et cogneu que la colère et bizarrerie qui estoict en moy n'estoict sinon pour soustenir son service , quant

1 . Var. des édit. précéd. a Or monsieur de Strossy manda au roi qu'il ne le^ pouvoit servir tenant la campagne et commandant dans Sienne..,. »

on le servoict mal'; car jamais il ii'avoict ouy dire que j'eusse prins querelle avec personne pour mou particulier. Monsieur de Guise et monsieur le mareschal respondirent qu'aussi ne l'avoinct-ilz jamais ouy dire, et que desjà j'avois esté gouverneur de Monqualier et d'Albe, sans que jamais homme seplaignist de moy; et d'aullre part, que, sij'eslois tel, monsieur le mareschal de Brissac ne m'eust pas tant aymé et favorysé, ny ne s'en feust tant fié comme il faizoict. Monsieur le conestable répugnoict encores fort^, car il vouUoict que celluy qu'il avoict nommé y allast : il se faschoict de céder, et aussi il ne m'a jamais guières aymé, ny les sciens aussi. Monsieur le cardinal de Lorraine y estoict, qui a meilleur souvennance que moy de celluy que monsieur le conestable avoict nonmié ; toutesfois qu'il me semble que c'estoict BoucquaiP, lequel despuis s'est faict huguenot. A la fin le Boy s'en fit accroire, ayant monsieur de Guise et monsieur le mareschal de Sainct André de son cousté, et manda ung corrier devers monsieur le mareschal de Brissac, pour me fere venir en Avignon, auquel lieu j'attendrois ung gentilhomme que sa Majesté m'envoyoict, lequel m'appourteroict ma despèche pour m'en aller à Sienne.

Or monsieur le mareschal, quelques jours devant, m'avoict donné conged pour m'en venir à ma maison, à cause d'une maladie qui m'estoict survenue, comme j'ay dict : lecjuel, n'ayant nulle envye de ce fere, comme

i. Var. des édit. precéd. : « .... son service^ lorsque je voyoib qu'on le servait mal. »

2. Var. des édit. précéd. : a .... répliqua encores fort, a '6, Jacques de Boucart. Voyez pag. 137, note 2.

luy-iiiesmes m'a confessé despuis, et m'a faict caste honneur de me dire que, s'il eust cogneu l'importance que ce luy feust de m'avoir perdu, qu'il eust encores escript au Roy plus de mal de moy qu'il n'avoict faict, et qu'en sa vie ne se repenlist tant de choze qu'il eust faiote que de m'avoir laissé partir d'auprès de sa personne, car il m'avoict bien trouvé à dire despuis quej'eslois partydu Piémont; monsieur le marescbal de Cossé, monsieur le président de Birague, et aultres, peuvent tesmoigner combien de fois ilz luy ont ouy regretter mon absence, mesmement quand les cbozes ne luy succédoinct comme il vouloict. Et si l'on regarde bien que j'avois faict, estant soubz luy, on trouvera que ce que je diz est véritable, touchant ces regretz, et qu'il avoict raison de me regretter. J'estois tousjours à ses pieds et à sa teste. Je croy toutesfois que pour ma présence il ne se feust rien faict de mieux ; mais si suis-je constrainct dire le vray. Il en y a qui en diront davantaige s'ilz veulent.

Or il escripvit une lettre au Roy et une aultre à monsieur le conestable, par laquelle il mandoict à sa Majesté qu'il avoict faict une eslection fort mal à propoz pour commander à Sienne ; car j'estois ung des plus colères hommes du monde et le plus bizarre, et tel, qu'il failloict que la moytié du temps il endurast de moy, cognoissant mes imperfections; mais que j'estois bien bon pour fere tenir la police et la justice en ung camp, pour commander à la campaigne et pour fere combatre les soldatz; et, considérant les humeurs des Siennoys, c'estoict feu contre feu, qui seroict le vray moyen de perdre cet estât qu'il failloict conserver

par douceur : il prioict monsieur le conestable aussi de le remonstrer au Roy. Et cependant il me despèche ung corrier, lequel me trouva fort malade ; et me mandoict que le Roy me voulloict envoyer à Sienne, et, comme amy mien, qu'il me conseilloict de n'accepter poinct la charge, me priant de ne l'abandonner [)our aller ailleurs soubz ung aultre, et m'asseurant que si rien vacquoict en Piémont, que j'aymasse mieux que ce que j'avois, que je l'aurois. Tout cela estoinct des artifices pour me retenir.

0 qu'ung sage lieutenent de roy doibt veiller et prendre garde qu'il ne perde celluy auquel il a beaucoup de fiance, et qu'il cognoit de valeur ! 11 ne doibt rien espargner pour le retenir; car bien soubvent ung homme seul peult beaucoup. Il fault manger beaucoup de sel pourcognoistre ung homme, et cependant vous estes privé de celluy auquel vous aviés fiance, car vous avés jà esprouvé sa fidélité.

Or avoict mandé aussi ledict sieur mareschal au Roy que j'estois en Gascoigne malade : et, comme le matin ses lettres feurent leues, monsieur le conestable, qui en feust bien ayse^ dict au Roy qu'il luy en avoict bien dict autant, et que homme ne me pouvoict mieux cognoistre que monsieur le mareschal de Brissac, qui m'avoict souvent veu en besongne. Le Roy, qui de son propre naturel m'aymoict et m'a tousjours aymé despuis qu'ilm'eustremarcquéà lacamizadedeBolongne, dict, comme monsieur le mareschal de Sainct André m'a dict plusieurs fois, que, quant bien tous ceux de son conseil luy diroinct mal de moy, ilz ne gaigneroinct rien, car son naturel s'inclinoict à me pourter affection, et luy faichoict fort de révocquer son eslec-

tion^, quoy que l'on en parlast. Monsieur de Guize print la paroUe et dict : « Voylà une lettre qui se contrarie (( fort : en premier lieu, monsieur le mareschal de « Brissac dict que Monluc est colère et bizarre, et qu'il « ne s'accomodera jamais avecques les Siennois, mais « qu'il gastera tout vostre service si vous le leur ence voyés; d'aultre part, il le loue de cliozes qui requiècc rent d'estre en ung homme qui fault que commande ce en chozes grandes^, car il dict qu'il est homme de ce grande police et grande justice , et , pour fere com- « batre les soldatz, de grandes entreprinses et exécu- '( tions. Qui a jamais veu qu'ung homme doué de toutes (c ces bonnes parties n'eust avec luy de la colère ? Ceux (c qui ne se soscient guières que les chozes aillent mal < ou bien, ceux-là peuvent estre sans colère. Au dece meurant, Sire, puisque vous-mesmes avés faict l'es- (c lection, il me semble que ne la debvés révocquer. »

Monsieur le mareschal de Sainct André respondist après : ce Ce que monsieur le mareschal de Brissac dict ce facillement, vous le pouvés réabilher en escripvant à « Monluc que vous-mesmes l'avés esleu, et que, pour !( l'amour de voîis, il laisse, tant qu'il pourra, sa co- « 1ère, ayant à fere avecques serveaulx bizarres, telz ce qu'esloinct les Siennois. »

Le Roy dict lors qu'il n'avoict poinct de craincte qu'après qu'il m'auroict escript une lettre je ne fisse ce qu'il me commanderoict; et soudain me despècha ung corrier à ma maison, par lequel me manda que,

1. Var.des édit. précéd. . «.... car son naturel estoit de m'aymer et qu'il ne vouloit quitter ^o« eslection,,.. »

2. Var. des édit. précéd. : a.... en un homme àe commandement et qui a en charge des chozes grandes,,.. »

quand bien je serois malade, que je me misse en chemin droict à Marseille, auquel lieu je trouverois ma despèche, et m'enîjarcquerois avec les A.llemandz que Le Rincroq* mennoict, et dix compaignies françoises, où il m'envoyeroict aussi de l'argent pour fere mon voyage, et que je laissasse ung peu ma colère en Gascoigne, m'accommodant à l'humeur de ce peuple. Le corrier me trouva à Agen, entre les mains des médecins ^ bien malade ; toutesfois je luy diz que dens huict jours je me mettrois en chemin ; ce que je fiz. Et cuiday mourir à Tholoze, duquel lieu, par le conseil des médecins, je debvois retourner arrière; ce que je ne volsis fere toutesfois, ains me trainis jusques à Monpellier, là où je feuz encores conseillé par les médecins de ne passer plus oultre, s'asseurans que, si je me hazardois, je n'arriverois jamais à Marseille en vie; mais, quelque choze qu'ilz me sceussent dire, je me résoluz de cheminner tant que la vie me dureroict, à quelque prix que ce feust. Et comme je partois, m'arriva ung aultre corrier pour me fere haster; et de jour à aultre je recouvrois ma santé en allant, de sorte que, quand je feuz à Marseille, je me trouvay sans comparaison mieux que quant j'estois party de ma maison , Certes le Roy mon bon maistre avoict raison de deffendre ma cause ; car jamais ma coUère ne porta nul préjudice à son service, ouy bien à moy et à quel-

1 . Georges Recrod, Reincroc ou Recroc, capitaine, puis colonel de vieilles bandes de lansquenets. Il servait le roi de France depuis longtemps ; on le voit figurer sur deux montres datées du mois de juillet 1537 (Bibl. imp., f. fr., vol. 3096, fol. 25 et 26).

2. Voyez sur cette maladie, dans la Correspondance, une lettre de Monluc du 23 mars d553 (1554).

fjiie aultre qui n'a sceu esquiver ni se garder de mon humeur : jamais je ne luy perdis place, bataille, rencontre, ny ne feuz cause de luy fere perdre ung serviteur. La colère ne m'a jamais jecté tant hors de moy, de me fere fere clioze préjudiciable à son service; si elle est violente et prompte, aussi elle en dure moingz. J'ay tousjours cogneu qu'il vault mieux se servir de ces gens-là que d'aultres, car il n'y a poincl d'arrière boutique en eux , et si ilz sont plus y>rompts , plus vaillans que ceux qui veulent avec leur froideur se fere estimer plus sages. Mais, laissant ce propoz, je retourneray à mon voyage.

Je trouvay que le baron de La Garde estoict parly avec l'armée, pour aller en Alger, fere avec le roy d'Alger qu'il luy baillast son armée, pource que ledict seigneur baron avoict esté adverty que le prince Dorye l'attendoict avec ung grand armée sur le chemin pour le combatre : et l'armée du Roy n'estoict pas assés forte ; qui feust cause que nous temporisasmes quelques jours. Comme donc le baron feust arrrivé, ayant l'armée d'Algeravecques luy, nous nous enbarcquasmes àTolon, et par le chemin rencontrasmeshuict ou neuf navires chargés de bledz, qui venoinct de Sicille, et l'appourtoinct en Espaigne, lesquelz ledict baron fist brusier, sauf deux qu'il enmena pour fournir son armée. Et ainsi allasmes jusques à Port-Hercules^ auquel lieu nous feust impossible de fere descente, à cause que le marccjuis de Marignan avoict son camp près du chemin qu'il nous failloict tenir pour aller à Sienne; qui feust cause qu'il nous fauzist rambarcquer

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