‹ Commentaires sur CorneilleChapitre 20 sur 574 · ACTE II, SCÈNE IL · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IL

Icmentqu'Héraclios sache autre chose que son nom. Ce caractère n'est pas ordinaire : il excite une grande curiosité ; mais, encore une fois, il rend le prince petit. On est secrètement hlessé que le héros de la pièce soit inutile, et qu'une gouvernante, qui n'est ici qu'une intrigante, veuille tout faire par vanité.

Vers 4o. Il dispose les cœurs à prendre un nouveau maître, Et presse Héraclius de se faire connoître. C'est à nous de répondre à ce qu'il en prétend.

Cet en prétend tomhe sur Héraclius. Mais ce cjue Dieu en prétend n'est pas supportable. Ce n'est pas ainsi qu'on parle de Dieu; ce n'est pas ainsi que Racine s'exprime dans Athalie.

Vers 71. Seigneur, si votre amour peut écouter mes pleurs...

On écoute des soupirs, on n'écoute point des pleurs, on les voit.

Vers 72. Ne vous exposez point au dernier des malheurs. La mort de ce tyran, quoique trop légitime, Aura dedans vos mains l'image d'un grand crime.

Dernier des malheurs est faible. Trop légitime; ce trop est de trop. Dedans vos mains; il faut dans^.

Vers 84. Vous en êtes aussi, madame, et je me rends.

Vous en êtes aussi; c'est une de ces expressions de comédie qu'on est obligé de relever si souvent, mais en ajoutant toujours que c'était le défaut du temps. Si cette expression n'est pas élevée, le fond du discours d'Héraclius ne l'est pas davantage : il ne prend aucune mesure, et ne dit rien de grand ; il se borne à ne pas faire éclat d'un secret, sans le congé de sa gouvernante. Son compliment aux yeux tout divins d'Eudoxe, la protestation qu'il n'aspire au trône que par la seule soif d'en faire part à Eudoxe, sont une froide galanterie, telle que celle de César avec Cléopâtre. Ce n'est pas là une passion tragique, c'est parler d'amour comme on en parlait dans la simple comédie, et d'une manière moins élégante, moins fine qu'aujourd'hui. Corneille a mis de l'amour dans toutes ses pièces ; mais on a déjà remarqué que cet amour n'a jamais été intéressant que dans le Cid, et attachant que dans Polyeucte : c'est de tous les sentiments le plus froid et le plus petit, quand il n'est pas le plus violent.

Je ne sais si on peut citer l'opinion de Rousseau comme une

L Voyez tome XXXI, pages 213, 308 et 482.

.26 REMARQUES SUR HÉRAGLIUS.

autorité : il a fait de si mauvaises comédies que son sentiment en fait de tragédie peut n'avoir point de poids ; mais, quoiqu'il n'ait rien fait de bon pour le théâtre, et qu'il soit inégal dans ses autres ouvrages, il avait un goût très-cultivé. Voici ce qu'il dit dans sa Lettre au comédien Riccoboni :

(( Que les effets de l'amour soient tragiques comme dans Hermioue et dans Phèdre; qu'on le représente accompagné du trouble, des inquiétudes et des violentes agitations qui en font le caractère ; en un mot, que les héros soient amoureux, et non pas des discoureurs d'amour, comme dans les pièces du grand Corneille et dans celles de son frère. »

Vers 93. C'est le prix de son sang, c'est pour y satisfaire Que je rends à la sœur ce que je tiens du frère.

On ne satisfait point au prix d'un sang.

Vers 93. Non que pour m'acquitter par cette élection Mon devoir ait forcé mon inclination.

Le mot d^èlectioii n'est nullement le mot propre, et Héraclius ne peut mettre en doute qu'il n'ait eu de l'inclination pour Eudoxe, puisqu'il l'aime depuis longtemps.

Vers 99. Et ces yeux tout divins, par un soudain pouvoir, Achevèrent sur moi l'effet de ce devoir.

Des yeux divins qui achèvent l'effet d'un devoir sur quelqu'un sont une étrange façon de parler.

Vers 103. Je ne me suis voulu jeter dans le hasard...

On se jette dans le péril, et non dans le hasard. Vers '104. Que par la seule soif de vous en faire part.

Tout cela est trop mal écrit.

Vers 107. Mais si je me dérobe au sang qui vous est dû, Ce sera par moi seul que vous l'aurez perdu.

Que veut dire ce vers obscur, si je me dérobe au sang qui vous est du? Est-ce son sang? Est-ce celui de Phocas? Gomment aurat-elle perdu ce sang? Quelles expressions louches, fausses, ininteliigil)les! Il semble que Corneille ait, après ses succès, méprisé assez le public pour ne jamais soigner son style, et pour croire que la postérité lui passerait ses fautes innombrables^

l. Dans l'édition de 1604 on lit :

Mais si je me d(;robe au rang....

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