‹ Commentaires sur CorneilleChapitre 216 sur 574 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

rehausse le bras n'est ni élégant ni noble; la tyrannie jetée à bas n'est pas meilleure. Voyez si jamais Racine a jeté la tyrannie à bas. Quoi! dans une scène entre la femme de Pompée et un général romain, il n'y a pas quatre vers supérieurement écrits !

Vers 85. Si vous vouliez ma main par choix de ma personne. Je vous dirois, seigneur : Prenez, je vous la donne.

Il semble qu'Aristie ne doit point dire à Sertorius : Si tous m'aimiez je tous épouserais. Ce n'est point du tout son intention de faire des coquetteries à ce Tieux général, elle ne Teut que se Tenger de Pompée.fll est Trai que ces mariages politiques ne\ peuvent faire aucun effet au théâtre ; ce sont des intrigues, mais / non pas des intrigues tragiques. Le cœur Teut être remué, et | tout ce qui n'est que politique est plutôt fait pour être lu dansi, l'histoire que pour être représenté dans la tragédie. ' |

Plus j'examine les pièces de Corneille, et plus je suis surpris qu'après le prodigieux succès du Cid il ait presque toujours renoncé à émouToir. Je ne peuxm'empêcherde dire ici que, quand je pris la résolution de commenter les tragédies de Corneille, un homme qui honore sa haute naissance par les talents les plus distingués m'écriTit : Vous prenez donc Tacite et Tite-Live pour des poètes tragiques? En effet, Sertorius et toutes les pièces suivantes sont plutôt des dialogues sur la politique, et des pensées dans le goût et non dans le style de Tacite, que des pièces de théâtre fTl faut bien distinguer les intérêts d'État et les intérêts du cœur. Tout ce qui n'est point fait pour remuer fortement l'âme n'est pas du genre de la tragédie : le plus grand défaut est d'être froid.

Vers 1 10. Tu l'as fait un parjure, un méchant, un infâme.

On ne doit jamais donner le nom d'infâme à Pompée; et surtout Aristie, qui l'aime encore, ne doit point le nommer ainsi.

Vers 117. Si votre amour trop prompt veut borner sa conquête, Je vous le dis encor, ma main est toute prête.

L'amour de Sertorius n'est ni prompt ni lent : car en effet, il n'en a point du tout, quoiqu'il ait dit qu'il est amoureux, pour être au ton du théâtre. Il faut avouer que les anciens Romains auraient été bien étonnés d'entendre reprocher à Sertorius un amour trop prompt.

Vers 12.3. Elle veut un grand homme à recevoir ma foi.

Ce vers n'est pas français ; c'est un l)arbarisme. On dit bien : il est homme à recevoir sa foi ; et encore ce n'est que dans le

stvle familier. Il y a dans Polyeucte : Vous n'êtes pas homme à la violenter^ ' mais un grand homme à faire quelque chose ne peut se dire. Souvenez-vous quelle veut un grand homme est beau, mais un grand homme à recevoir une foi ne forme point un sens ; vouloir à est encore plus vicieux.

Vers 4 27. . • • J'y vais préparer mon reste de pouvoir.

On ne prépare point un pouvoir. Elle veut dire cju'elle va se préparer à regagner Pompée, ce qui n'est pas bien flatteur pour Sertorius.

Vers 128. Moi, je vais donner ordre à le bien recevoir.

C'est ainsi qu'on pourrait finir une scène de comédie-fRien n'est plus difficile que de terminer heureusement une scène de politique.

Vers '129. Dieux, souffrez qu'à mon tour avec vous je m'explique.

On ne doit, ce me semble, s'adresser aux dieux que dans le malheur ou dans la passion. C'est là qu'on peut dire nec cleus intersit nisi dignus^; mais qu'il s'explique avec les dieux comme avec quelqu'un à qui il parlerait d'aff'aires! Le mot s'expliquer n'est pas le mot propre : et que dit-il aux dieux ? Que c'est un sort cruel d'aimer par politique; et que les intérêts de ce sort cruel sont des malheurs étranges, s'ils font donner la main quand le cœur est ailleurs. C'est en effet la situation où Sertorius et Aristie se trouvent ; mais on ne plaint nullement un vieux soldat dont le cœur est ailleurs. Il y a dans cet acte de beaux vers et de belles pensées; mais tout est affaibli par le peu d'intérêt qu'on prend k la prétendue passion du héros et aux offres que lui fait Aristie, et surtout par le mauvais style.

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