SCÈNE IV
Vers I. Approchez-vous, Thésée, et perdez cette crainte.
Cette scène est très-touchante au théâtre, du moins de la part d'Ariane : elle le serait encore davantage si Ariane n'était pas tout cà fait sûre de son malheur. Il faut toujours faire durer cette incertitude le plus qu'on peut ; c'est elle qui est l'âme de la tragédie : l'auteur l'a si hien senti qu'Ariane semble encore douter du changement de Thésée, quand elle doit en être sûre. Pourquoi m' aborder, dit-elle, la rougeur au front, quand rien ne vous confond? et, si ce qu'on m'a dit a quelque vérité, etc. ; c'est s'exprimer en doutant, et c'est ce qui est dans la nature ; mais il ne fallait donc pas que, dans les scènes précédentes, on l'eût instruite positivement qu'elle était abandonnée.
Vers 0. Un héros tel que vous, à qui la gloire est chère, Quoi qu'il fasse, ne fait que ce qu'il voit à faire ;
Le labyrinthe ouvert
Vous fit fuir le trépas
Voilà de mauvais vers ; et ceux-ci ne sont pas meilleurs :
Et que s'est-il offert que je pusse tenter,
Qu'en ta faveur ma flamme ait craint d'exécuter?
Mais aussi il y a des vers très-heureux, comme
Éblouis-moi si bien
Que je puisse penser que tu ne me dois rien... Je te suis, mène-moi dans quelque île déserte... Tu n'as qu'à dire un mot, ce crime est effacé. C'en est fait, tu le vois, je n'ai plus de colère.
Mais surtout
Remène-moi, barbare, aux lieux où tu m'as prise
est admirable.
Le cœur humain est surtout bien développé et bien peint, quand Ariane dit à Thésée: Ote-toi de mes ijeux; je ne veux pas avoir l'affront que tu me quittes, et que dans le moment même elle est au désespoir qu'il prenne congé d'elle. Il y a beaucoup devers dignes de Racine, et entièrement dans son goût; ceux-ci, par exemple :
As-tu vu quelle joie a paru dans ses yeux ? Combien il est sorti satisfait de ma haine? Que de mépris 1