LIVRE VI
Le plus grand honneur pour les cités est d'avoir des frontières dévastées et d'immenses déserts autour d'elles; un des privilèges du courage étant, à leur avis, de forcer les peuples voisins à déserter leur territoire, et de ne voir personne qui ose se fixer près de soi : en même temps ils se croient plus en sûreté, n'ayant pas d'invasion soudaine à craindre. En cas de guerre offensive ou défensive, on élit des commandants militaires qui ont droit de vie et de mort : en temps de paix, il n'y a point de magistrature générale, mais les chefs des contrées et des cantons y rendent la justice et terminent les différends de leurs subordonnés. Le vol commis au delà des frontières de la cité n'a rien de honteux : il sert, disent-ils, à exercer les jeunes gens et à réveiller la paresse. Dès que, dans une assemblée, un homme de marque se déclare le chef d'une expédition, en invitant ceux qui veulent le suivre à se faire connaître, les hommes, à qui conviennent et le projet et son auteur, se lèvent et s'engagent à le seconder; ce qui leur attire beaucoup d'éloges. Celui qui ne marcherait pas ensuite serait mis au nombre des déserteurs et des traîtres, et toute confiance, dès lors, lui serait refusée.
Ils regardent comme un crime de violer l'hospitalité : celui qui s'adresse à eux, quel que soit son motif, est à l'abri de tout outrage : il devient inviolable pour eux : toutes les maisons lui sont ouvertes et on lui fournit la subsistance.
Il fut un temps où les Gaulois, plus braves que les Germains, et n'ayant pas assez de terres à raison de
leur population, portaient la guerre et envoyaient des colonies au delà du Rhin. Alors les Volces Tectosages s'emparèrent de la contrée la plus fertile de la Germanie et se fixèrent aux environs de la forêt Hercynie que je trouve avoir été connue d'Ératosthène et de quelques Grecs, qui la nomment Orcynie. Ce peuple, qui habite encore le même pays, s'est fait une grande réputation par sa justice et ses exploits. Il vit, de nos jours, dans le même dénuement et la même pauvreté que les Germains, est endurci comme eux, se nourrit et s'habille de même : mais le voisinage de la Province et la connaissance des denrées étrangères ayant donné aux Gaulois l'habitude de diverses jouissances, ils se sont, peu à peu, accoutumés à se laisser battre; et, vaincus souvent, ils ne se comparent plus euxmêmes aux Germains pour la bravoure.
La forêt Hercynie, dont on vient de parler, a, de largeur, neuf jours delà marche d'un homme leste : les Germains n'ayant pas de mesures de distance, on n'en peut fixer autrement l'étendue. Elle commence aux frontières des Helvétiens, des Némètes et des Rauraques, et côtoie le Danube jusqu'aux frontières des Daces et des Anartiens : de là elle tourne à gauche en s'écartant du fleuve, et touche, vu son étendue, aux terres de plusieurs nations. Personne, dans cette partie de la Germanie, ne dit en avoir vu le bout, quoiqu'on y ait marché soixante jours; et l'on ne sait en quel pays elle finit. Il est certain qu'il y naît plusieurs espèces de bêtes farouches que l'on n'a pas vues ailleurs :