LIVRE VI
Basilus avait à traverser l'Ardenne (la plus grande forêt de toute la Gaule, qui a plus de cinq cent milles en longueur, depuis les bords du Rhin dans le pays des Tréviriens, jusque chez les Nerviens). César prévient Minutius de ne point laisser faire de feu dans le camp, pour que rien n'annonce au loin son approche, et lui dit qu'il le suivra de près.
Basilus se conforme à ses instructions, fait une diligence incroyable, arrive, surprend dans les champs plusieurs Éburons et s'en saisit. Sur les renseignements qu'il en tire, il marche vers les lieux oîi devait se trouver Ambiorix en personne, avec quelques cavaliers. En guerre, comme en tout, la fortune peut tout : car, comme ce fut un grand hasard que Basilus tombât sur Ambiorix, qui, ne s'attendant à rien, n'était pas sur ses gardes, et se trouvât en vue, avant que des courriers ou la rumeur publique eussent annoncé notre approche, ce fut de même un grand coup du sort que ce prince se sauvât, quand on lui eut enlevé tous les moyens de défense, qu'il avait près de lui, et qu'on se fût saisi de ses chariots et de ses chevaux. Cela vint de ce que, sa maison étant entourée de bois (comme le sont en général celles des Gaulois, qui, pour éviter la chaleur, cherchent presque tous le voisinage des forêts et des eaux), sa suite et ses amis soutinrent un instant, dans un défilé, le choc de nos cavaliers. Tandis qu'on se battait, un des siens le mit sur un cheval, et les bois favorisèrent sa fuite. Ainsi le hasard servit beaucoup à le mettre dans le péril et à l'en tirer.
Était-ce à dessein et parce qu'il ne jugeait pas devoir engager une action, qu'Ambiorix n'avait pas assemblé de troupes, ou n'en eut-il pas le temps, et l'arrivée soudaine de notre cavalerie, qu'il crut suivie du reste de l'armée, l'en empêcha-t-elle ? C'est ce qu'on ignore : mais on sait qu'il envoya secrètement des exprès dans les campagnes ordonner que chacun pourvût à sa sûreté. Les uns s'enfuirent dans les Ardennes, les autres dans les marais contigus : les plus voisins de l'Océan se cachèrent dans les îles que forme la marée ; et beaucoup, abandonnant leur pays, se livrèrent, corps et biens, à leurs plus grands ennemis. L'autre roi des Éburons, Cativulcus, qui s'était ligué avec Ambiorix, ne pouvant, à cause de son extrême vieillesse, soutenir les fatigues ni de la guerre ni de la fuite, s'empoisonna avec du suc d'if, arbre commun dans la Gaule et dans la Germanie, après avoir maudit mille fois Ambiorix, l'auteur de ce funeste projet. Les Sègnes et les Condruses, établis entre les Tréviriens et les Éburons, Germains d'origine et regardés comme tels, envoyèrent prier César « de ne pas les traiter en ennemis, et de ne pas considérer tous les Germains d'en deçà du Rhin, comme faisant cause commune: pour eux, ils ne s'étaient pas mêlés de la guerre et n'avaient point donné de secours à Ambiorix » . César, ayant éclairci le fait en questionnant les prisonniers, enjoignit à ces peuples « de lui ramener les Éburons qui se réfugieraient chez eux : à cette condition, il ménagerait leur pays ».