DES AMANS EN PRÉSENCE
11 n'est pas facile à Tamour de se cacher si bien dans un cœur qu'au dehors il n'en puisse rien paraître. Un geste, un signe, un mot, tout le trahit et ledécèle. {Recueil de maximes.)
Au moment prt'cis où le regard triomphal (lu caisser, satisfait de l'etTet qu'il venait de produire sur ses auditeurs, qui, Julien à part et peut-être le Lapin, comprenaient difficilement une exaltation de ce genre, un tel héroïsme de commis à patron; Abel Corgenet so présenta à la porte de la cellule, déjàtrop remplie pourqu'ilpûly entrer et de la voix et du geste il appela Julien.
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Celui-ci, après avoir remercié vivement le vieux caissier, de l'histoire intéressante (ju'il avait ouïe avec un si vifintérét; quitta Ciparisse et ses camarades, et s'en vint rejoindre son ami; celui-ci l'attirant à lui et passant son bras par-dessous le sien et le roplianl sur ses épaules, l'amena, non dans le magasin, mais dans l'allée par iaquel/e on aboutissait, grâce à l'escalier principal, aux divers apparlemens delà maiso». Là, il lui dit que madame Bardemauche demandait à le voir sur-le-champ.
— Qui, me voir! moi, 'dit Julien surpris.
— Oui, toi... loi en ta personne complète ; n'es-tu pas bon à voir et même à entendre?
— Sais-tu ce qu'elle me veut?
— Je ne m'en doute pas.
— Oh! si bien, moi.
— Et lu présumes, (demanda Abel avec un ton d'ignorance parfaite), le- motif qui la porte à t'appeler ?
— Je l'ai deviné.
— C'est...
— Très facile à savoir; in n'as qu'à réfléchir à la scène de tantôt faite à raon occasion, je suis iei une pomme de discorde; elle va me prier poliment de chercher un autre magasin.
— Ah ! tu crois cela?
— Sans doute, quel motif autrement ; là qui dirait quelle autre cause : y a-t-il aucun rapport entre nous deux ?
— Qui sait, les femmes ont des idées si drôles; en attendant obéis vite el monte chez elle,un homme ne se dégrade jamais lorsqu'il se soumet aux volontés et même aux caprices d'une femme.
— Sais-tu, Âbel, que tu deviens un fier chevalier.
— Je me frotte à toi... mais tu oublies que la veuve Bardemanche aime peu l'attente, à moins que ce soit elle qui se rende
coupable du délit.
Ce propos rappela à Julien Prénis ce qu'il regardait en manière de corvée; néanmoins il jela un coup d'œil scrutateur sur 8es vêtcmens, sur ses mains et ses bottes, et comme l'examen fut sans doute satisfaisant jil serra de nouveau la main de son ami, et au lieu de prendre par le degré dérobé du magasin pour pénétrer dans l'appartement de madame Bardemanche, il y arriva par l'escalier des étrangers , au pied duquel il se trouvait.
Inquiet et chagrin sur ce qu'on lui dirait, ne pouvant au fond voir clair dans sesconjecturosj il monta rapidement les deux étages et sonna de manière à ce que le tinto- .monl de la petite cloche cul un écho douloureux dans son cœur. li était trop connu des iioniestiques delà famille des Tripouisier, pour qu'on lui demanda son nom : jusqu'à ce inomënt et malgré les tentatives de son gendre et de sa fdle, l'aïeule s'était opposée à ce que l'on annonçât les visiteurs.
Nous sommes des marchands, disait -elle, agissons en marchands.
— Nous sommes des négocians, réph'quait le Tripoussier ; de plus je suis électeur, éligible, chevalier, capitaine, décoré, chef de maison de commerce, enfin du bois dont on fait députés , pairs et ministres \ donc je suis enfin une des notabilités du royaume. Il n'y a personne au-dessus de moi, et il y en a des millions au-dessous; on annonce chez le grand citoyen Laffiite, pourquoi n'annoncerait-on pas chez moi.
— Parce que je ne le veu\ pas, disait l'aïeule; et l'orgueil du parvenu se brisait devant cette volonté inflexible ; voilà pourquoi on n'annonça point Julien chez la veuve Cardemanche, et attendu sa qualité infime de commis, on l'eut moins encore annoncé chez son patron Tripoussier;
Julien croyait être admis chez la veuve et la trouver seule; il se trompa : madame Bardemanche était proche de la cheminée,
elle effilait de la charpie pour les blessés du quartier. Assise en un vaste fauteuil doré et recouvert d'an ancien canevas représentant des bouquets de fleurs, son ouvrage sans doute ; elle posait ses pieds sur le rebord d'un carreau également en broderie et qui lui cachait en partie la vue du feu] elle était tout contre la fenêtre, tournant le dos au jour.
Derrière elle, rapprochées de la fenêtre unique du salon, assises sur des chaises, mesdemoiselles Agathina Tripoussier et Virginie Corgenet , tenaient compagnie à leur aïeule en travaillant aussi : la première brodait une collerette de mousseline, sorte d'ouvrage convenable à une demoiselle riche. La seconde, plus hiimble jus-juc dans une occupation indifférente, raccommodait sans dédain ni honte le linge de cuisine de la maison; toutes deux à la vue du commis le regardèrent : la forte et superbe Agathina avec cette froide apathie que pos-
sèdent si bien les enrichis et leurs ayantcause ; la seconde avec une inquiétude mêlée d'embarras. Les yeux de celle-ci retombèrent rapidement sur son ouvrage : cette manœuvre, que la provinciale crut savante, ne In sauva pas d'une rougeur soudaine qui couvrit ses joues et son beau front.
Agalhina , si bien qu'elle pût être convaincue de sa supériorité immense sur cette espèce de garçon boutiquier^ ne s'étonna pas moins du grand air de distinction répandu surtoutelajpersonne de Julien. Elle, aussi, demeura surprise en présence de ce front si large, si haut, si proéminent, siège sans doute d'une intelligence supérieure; le feu si vif de deux yeux d'aigle , leur timide fierté , et puis le jeu divin de cette bouche charmante qui en rappelait une autre connue, sans qu'on se ressouvînt d'abord où on l'avait vue; la blancheur, la petitesse d'une main digne de servir de modèle; tout, dis-je, en Julien, dépita la lillo
du commerçant qui , avec la meilleure foi possible, aurait appliqué à l'homme, en celte circonstance, levers connu deNanine, et que dit a l'inverse la baronne :
C'est un alfroni fait à la qualité.
Si elle avait lu le théâtre de Voltaire.
La veuve Bardemanche qui, jusques à ce jour, avait à peine examiné Julien, toujours passant inaperçu devant elle dans ses fonctions vulgaires de comptoir, partagea les senlimens de sa nièce; non qu'elle s'irritât que tant de bonne mine fût le partage d'un simple élève de commerce, mais parcequ'elle s'étonnait de ne l'avoir pas remarqué plus tôt.
Telles étaient les dispos'tions du trio devant lequel le jeune enfant abandonné allait comparaître. S'il avait eu l'usage du monde et surtout une connaissance complète du cœur des femmes, il aurait été moins ému; il s'annonçaen faisant un triple
salut gracieux, et d'une voix dont le timbre flatteur atteignait à l'ame; il dit à l'aïeule des deux jeunes filles qu'il venait se mettre à sonordre, ainsi qu'elle le désirait, s'il en croyaitceque lui avait dit vSônami Abel.
— Et tous avez bien raison, monsieur, lui fiit-il répondu , tandis (fue le trio, au moins Agathina et la veuve elle-même, s'ébahissait de la qualification que , pour la première fois de sa vie, elle venait d'appliquer à l'un des serfs de la maison.
— -Yous aviez raison, poursuivil-elle^ en recommençant son propos tout exprés, dans le but de le frapper d'un errata nécessaire par la suppression du mot monsieur, de parler de l'amitié de mon petit-fils, car elle vous est grandement acquise ; en vérité mon... enfant, il vous aime, ni plus ni moins que si vous étiez son égal... je veux dire comme si vous étiez fortuné ainsi que lui.
A ce début inconvenant, Julien Prénis, qui demeurait le corps courbé, se Redressa
involontairement, elle jour frappant en plein sur son noble visage l'illumina d'une auréole qui en manifesta ia puissante beauté; l'effet produit par cette circonstance fortuile fut si entraînant, que madame Bardemanche suspendit sa phrase, examina mieux encore le jeune homme, et puis reprenant: — A qui donc ressemblez-vous , monsieur?., (et le mot redouté échappa involontairement encore à l'orgueilleuse riche marchande ) ; j'ai vu quelque part et en haut lieu voire vivante image... ah! je me ressouviens... oh ! non c'est impossible... comment, (et elle continuait à se parler à elle-même). Impossible , c'est au contraire frappant; une pomme partagée — c'est un prodige ; je ne m'étonne pas si je viens — . Elle s'arrêta, tint sans doute conseil avec elle-même , puis s'échappa de sa bouche un de ces propos si étranges, que ceux appelés à les OMÏr, s'en ressouviennent pendant tout le feste de leur vie.
— Mon cher monsieur, asseyez-vous là près de moi , car j'ai à vous gronder alin de vous rendre sage.
Un ion si doux et si contraire au sens naturel des mots; la persistance de la qualification et mieux encore l'acte inutile, que dis-fe, unique, d'offrir un siégea un commis ; oh ! pour le coup cela ne s'était jamais vu dans la maison successivement Bardemanche et Tripoussier. x\galhina, élevée dans ce mépris féodal des suzerains du commerce à l'encontre de leurs humbles vassaux, s'en indigna , en rougit de honte et en forme de protestation énergique, se levant, lit à la fois à Virginie, sa cousine, un signe avec un doigt de sa main, par lequel elle rejetait ce sacrilège, sur l'affaiblissement des organes vitaux de son aïeule.
Julien, qui pour obéir à l'intimation, avait été chercher une chaise ^ ne vit rien du courroux d'Agathinn ; non certes, partagé par Virginie (jui, poussée par une inspira-
tion de son cœur, dit tout bas à celle-là :
— Demeurons; je suis curieuse...
— Soit! mais c'est bien humib'ant.
Madame Cardemanche , étonnée de ce
qu'elle venait de laire^ par une dérogation à l'étiquette de la mercantiîlerie, regarda une seconde fois Prénis, afin de se justifier à ellé-mênne un acte sans second ; et ce nouvel examen ayant rassuré pleinement sa conscience , elle reprit la parole.
— Que vient f'e me dire Abel : vous voulez nous quitter? vous auriez grand tort : les entrepreneurs de celte démarche vous arrêteront ; Abel a dû vous les faire connaître en vous envoyant à moi.
— Non, madame; il m'a dit seulement que vous me demandiez, et je me suis rendu à vos ordres.
— Eh bien ! sachez (et ici elle se pencha vers Julien, qui rapprocha d'elle sa chaise, tandis qu'elle abaissait le timbre de sa voix), sachez que cet extravagant vient de me jouer, et je connais sa mauvaise tête ca-
pable de quitter la maison avec vous... Mon gendre estbrusque,sa position l'excuse : un commis, voyez-vous, c'est peu de chose ; vous voyez comment il tapage ses domestiques, et dès-lors il peut ne pas trop vous ménagpr, car vous êtes à ses gages aussi.
A ces mots si durs, si humilians, et que moi, le rédacteur de celte histoire , n'aurais pas osé prêter à cette dame, si je l'eusse en réalité entendu dire, par deux fois, en province et à Paris, par des marchands; à ces mots, je répète, Julien pâlit d'indignation, et, malgré sa modestie si absolue, il lui Fut impossible d'endurer un si sanglant outrage , et redressant encore son corps : — Vos commis des domestiques , madame! mais nous vous payons une pension assez forte pour croire que nous ne sommes ici que pour notre instruction, et aucunement dans une servitude complète; non, madame, votre petit-fils, mes camarades et moi ne sommes pas les valets de M. Tripoussier.