UN JEUNE HOMME CONTRE TROIS FEMMES
Un jeune bomivie finira toujours par vaincre, n'importe la résistance qu'on lui oppose , si des femmes seules sont à combattre contre lui.
[Recueil de maximes.)
A la fin de cette vigoureuse et noble répartie , ce n'était plus l'enfant obscur, abandonné, sans fortune apparente, ou peu s'en faut du moins, et l'humble teneur d'un mètre ou d'une demi-aune ; mais un homme haut placé, et qui , avec la vigueur du langage, la dignité du geste et la majesté de sa pose, repoussait, sûr de sa Xorce et de ses droits, un outrage immérité.
La puissance de toute sa personne, en celle circonstance, produisit l'effet accoutumé, lorsqu'au milieu d'une tempête politique apparaît et commande un de ces hommes supérieurs, dont la volonté devient la loi des masses.
Tout autre eût clé soudain jeté à la porte, s'il s'était exprimé ainsi; contre tout autre, Agathina, si ûère de son père, aurait provoqué un châtiment éclatant; eh bien!
dans celte circonstance, ces deux femmes, l'aïeule et la petite-fille , comprirent cette juste indignation, tandis que Virginie laissait éclater , sans retenue, sa joie et son bonheur. Elle, aussi, aimait Julien en secret; et quelle femme n'est pas fière de la supériorité de son amant; celle du jeune Prénis fut si bien constatée, que la veuve, tout en passant à plusieurs reprises ce qui lui reslait de dents à la mâchoire supérieure sur sa lèvre inférieure, ne répondit pas moins :
— Assurément, monsieur, nous sommes trop dans un siècle de lumières, pour croire que tous les hommes ne soient pas égaux; cependant il y a une hiérarchie de rangs : iis composent la société, et ceux-là placent inégalement les négocians et les élèves de commerce que, du reste, .je ne confonds pas avec les domestiques. Mon petit-fils sera riche immensément; vous, son ami, n'êtes pas ici gratis, car je sais fort bien que son père, mon autre gendre, paie pour vous une grosse pension, dont certainement vous récupérerez un jour la famille Corgenet qui en paie si généreusement l'avance.
— Oui, mademoiselle, dit impétueusement Julien en quittant sa chaise et en faisant un pas vers la sœur d'Adèle, je jure que dès que, par moi-même, je pourrai me suffire, la moitié de mon gain, mis en réserve, paiera vos parens de l'avarice qu'ils me font.
— Ab! Julien, répondit la jeune fille se levant et les yeux baignés de larmes , pouvez-vous parler ainsi ? n*êtes-vous pas mon frère, celui d'Abel, le neveu au moins de mes ^arens? car, vous l'êtes, croyez -le bien; est-ce mon père qui vous insulte aujourd'hui? il en est incapable, et ne faites pas retomber sur nous une offense bien cruelle, mais qui vous sera allégée , puisque tous les miens et moi en prendrons notre part. Oui , mère- grand , poursuivit "Virginie une fois lancée , vous venez de nous insulter tous; savez-vous d'ailleurs, nos affaires de famille? et êtes-vous certaine qu'on vous les ail si bien confiées , que vous sachiez ainsi lequel de monsieur Prénis ou Je nous, aura plus à rendre à l'autre, au jour où les comptes seront réglés ?
Rien n'abat un orgueil vulgaire comme le secours inattendu qu'un auxiliaire respectable porte àla victime. Lorsque l'admo-
nition vigoureuse de mademoiselle Corgenct eut rappelé à la veuve Bardemanche, jusques où son pelit-fds chéri portait à son tour son amitié pour Julien ; lors- (ju'elle se fut aussi remémorée ce qu'elle avait promis d'assistance en faveur de Julien à Abel, et qu'elle eût réfléchi à ce qu'elle venait de dire , à l'amour-propre qu'elle avait froissé et au compte terrible de sa conduite, que le frère lui demanderait en conséquence des rapports accusateurs de sa sœur, elle demeura accablée et comme épouvantée du coup.
Cependant, Julien , heureux par de là 'toute idée de ce qu'il venait d'entendre, et mieux encore de ce qu'il osait espérer, s'é lait encore plus approché de la jeune fiUe, et l'élcctrisant de son regard embrasé :
— Pardonnez -moi , mademoiselle, lui dit-il , pardonnez-moi mon mouvement d'ingratitude. Moi, douter du cœur de vos proches ; moi, rougir de leurs bienfaits et
prétendre à m'en affranchir en remboursant de l'argent ; non, non , je ne le pense pas : vous avez raison , votre famille est la mienne , le sang... le cœur du moins (tous les deux rougirent) nous unit, et fier du titre^de frère que vous me donnez, je ne me souviens plus du reproche de votre chère aïeule; que j'aime, que je respecte et qui, certainement, sera fâchée de m'avoir fait du mal.
— Eh bien! eh bien! répétait la veuve toute bouleversée, voilà un garçon singulier... dirait-on un de nos commis...
c'est un César... Ah! la maudite ressemblance donnerait-elle une amek l'avenant?.. Approchez-vous de moi, monsieur Prénis, soyons bons amis ; à votre âge, on doit ne pas se fâcher de ce que dit unt femme du mien. Je vous ai fait appeler pour vous dire, que, vous prenant désormais sous ma protection, ma garde exclusive, vous ne relèveriez dans la maison que de moi seule ; j'ai
beaucoup d'affaires, de maniemens d'argent que je me plais à diriger moi-même; j'ai senti le besoin d'un aide; c'est vous que je prends, je le signilierai tantôt à mon gendre quand il entrera. Vous n'appartenez plus au magasin ; on vous donnera une chambre où je ferai porter mes registres et où vous travnillerez pour moi, toujours en continuant d'aider le caissier, qui vous a voué aussi une entière co,nfiance.
Tout en cette journée mémorable devait sortir des régies dans la maison Tripoussier. Agathina seule, de sang-froid, ne comprenait rien à cette révolution inattendue; son père , sa mère , son aïeule avaient chassé avec le mépris et le dédain poussés au com- .ble, cent commis pour des méfaits bien moindres que ceux si multipliés, selon elle, dont celui-là venait de se rendre coupable, et, au lieu d'une juste et prompte punition, elle voyait Julien monter en grade > honoré des excuses de la veuve Barde*
manclie. Cesraonstruositésla confondaient; mais, plus encore, ne comprenait-elle pas l'affection si prodigieuse de sa cousine pour un pauvre diable qui, au fond, était sans fortune et à la charge des Gorgenet , elle le savait très bien. Toujours se maintenant dans ses mêmes idées , elle s'attendait à voir tomber Julien aux genoux de la vieille dame et à la remercier avec cette bassesse dont elle avait vu tant d'exemples.
La chose ne fut pas ainsi; Julien, au lieu de faire les viles démonstrations auxquelles elle s'attendait, répliqua modestement que, charmé d'être utile à madame Bardemanche , il n'hésitait pas à lui obéir en co qu'elle souhaitait; que, cependant, il la prévenait que, ne se sentant aucune disposition pour la carrière du commerce, il allait chercher à s'en ouvrir une autre plus convenable à sa manière de voir; qu'ainsi, jusqu'au moment où il l'aurait trouvée, il serait le commis particulier que Madame voulait.
— Julien, que dites-vous? s'écria Virginie.
Elle aurait ajouté à cette question d'autres mots, mais le regard, si singulièrement étonnéque lui lançait sa cousine, fit expirer la parole sur ses lèvres ; elle en demeura là; quand à madame veuve Bardemanche, qui ne vit dans la déclaration du commis qn nn reste d'orgueil irrité, elle n'y donna, aucune importance; satisfaite d'avoir si h'ivn manœuvré, qu'elle n'aurait pas à craindre les reproches de son pelit-fils, devenu son véritable idole : qui ne sait l'empire que prend sur une vieille femme le jeune homme ou la jeune fille qu'elle s'avise d'aimer.
— Julien, dit cette fois sans façon madame Bardemanche; descendez au magasin ; vous vous installerez provisoirement dans le petit salon, où je me tiens d'habitude avec ma famille ; vous placerez votre bureau contre la fenêtre, de manière à ne
pas nous gêner... ni vous non plus (ajoula-t-elle en forme de correctif); si le capitaine-chevalier rentre et vous demande ce que vous faites? dites-lui simplement que vous m'obéissez, et que vous êtes chargé de le prévenir, que je veux lui parler tout de
suite relativement à cela Bon jour,
partez.
Ici, je le répète, la morgue de la profession était revenue, dès que madame Bardemanche se sentait sans reproche, et qu'elle tenait à son petit-fds ce qu'elle lui avait promis; c'était le seul Abel qu'elle voyait dans Julien, et toutefois que celui-là ne la tourmentait pas, elle se sentait le besoin de fouler aux pieds l'insolent polisson, qui venait de traiter d'égal à égal avec elle.
Le son de sa voix était devenu si dur à ce dernier moment , le geste de retraite qui l'accompagna fut si impératif, que Julien , plus que jamais, se maintint dans la résolution d'affranchissement qu'il venait de
prendre. Certes, il fallait qu'il se sentit profondément blessé , pour s'arrêter à un projet qui le séparerait sans retour du véritable objet de sa flamme; en parlant à son ami d'une étrangère, il avait trompé Abel , comprenant toutes les accusations dont on le chargerait s'il faisait connaître Tamour que Virginie lui inspirait; il s'était juré, dans sa délicatesse, de se taire à tout jamais; alors, afin d'éloigner de la part d'Abel toute fatale découverte , il le berçait des récits d'une passion mensongère.
Lorsqu'il quitta la chambre de la veuve, il chercha un regard de Virginie; mais celleci, fascinée encore par celui de sa cousine, s'était rassise, avait repris son ouvrage et ne pouvait le voir, puisqu'elle tournait la tète vers la fenêtre ; désespéré de ce contretemps, il soupira et, saluant collectivement, s'éloigna sans oser plus attendre.
Préoccupé dans ses idées, il marcha vers le grand escalier ; il avait déjà descendu les
premières marches, lorsque la voix rieuse de deux survenans le relira de sa rêverie, et il sentit un frisson rapide et une sueur instantanée parcourir ensemble ses membres endoloris-, il venait d'apercevoir les deux hommes qu'il devait le plus haïr sans doute, et toutefois seulement il redoutait l'un et détestait l'autre, en le méprisant encore.
Il aurait payé cher le pouvoir de les éviter; cela n'était plus possible, p&rcequ'ils se trouvaient au retour du degré et sur un repos face à face avec lui; c'étaient le baron toulousain Pons d'Aurival et le parisien Alcindor Pascaret, iils du banquier opulent de ce nom. Le motif qui les conduisait là ne lui était pas un mystère; l'un et l'autre venaient faire une visite à madame veuve Bardemanche , à sa fdle madame Tripoussier , ou plutôt chercher à conquérir le cœur et la main de Virginie Gorge net.
— N'est-ce pas, monsieur Julien Prénis»
à qui j'ai l'honneur et le plaisir de parler maintenant ? demanda le jeune baron au pauvre commis décontenancé; la question , pourtant, n'avait rien de désobligeant dans l'inflexion mise à la formuler; au contraire, tout y était bienveillant et amical.
Monsieur d'Aurival avait presque le même âge que Julien. L'habitude de vivre dans le grand monde, tout ce que fournissent d'aristocratique des crremens de famille noble , la grâce, la politesse, la simplicité [ière et relevée , une bonhomie naturelle et point jouée; des manières grandes; une ligure vive , animée, pétillante d'esprit et devenant haute ou gracieuse tour-à-tour j la taille, les mains, les pieds possédant cette pureté exquise et ces particularités de petitesse , de blancheur , de renflement, d'élroilesse, de rose, deiini, signes caractéristiques d'une origine antique, et de vingt vies toutes maintenues dans un rang privilégié; ne faisaient faute
au baron Pons d'Aurival. Mais ce qui, en lui, charmait davantage; c'étaient une physionomie franche, ouverte, et des yeux admirables dans leur forme et dans la sincérité de leur regard.
Son'^coiijpagnon , également favorisé de la nature, était un de ces jeunes parisiens dont le genre de b«»autévuigaire, uiaislrioniphante , est si bien connu de tous; rien ne lui manquait non plus ; il avait la taille cambrée et haute, des traits mignons, réguliers, de beaux yeux bleus, une peau blanche et chaudement rosée au visage; des cheveux blonds, longs, tins et soyeux, bouclés rialurellement ; mais là s'arrêtait Ja lutte égale entre lui et d'Aurival. Sans doute, il était vêtu avec autant de goût, de recherche et d'élégance : ses habits, son gilet, ses bottes étaient irréprochables ; tout en lui annonçait l'homme heureux , l'hotnme opulent de l'époque ; mais , pounjuoi tenait il perpéluellemeut ses mains gantées?
d'où provenait qu'au moment de la gloire la plus éclatante , son humble regard s'adressait-il à ses pieds ? c'est que ceux-ci étaient et plats et larges, et sans ce bombement au col, dont lord Biron lirait tant de vanité ; comme étant l'attestation incontestable de sa noblesse de race; parce qu'enfin, Alcindor Pascaret, avait des mains roturières, c'est-à-dire grosses, velues et rougeaudes.