‹ Commis et prince (volume 2)Chapitre 9 sur 25 · QUATRE COURTAUDS ET DAMIEN AVEC · texte numérisé non relu

QUATRE COURTAUDS ET DAMIEN AVEC

Il y a dans la seule honnêteté du cœur, beaucoup plus d'héroïsme, qu'on n'eu trouve, dans la position extérieure des hommes.

{Recueil de maximes . )

Malgré les chalands, Julien embrassa son bon camarade ; puis l'amenant à l'écart, il lui dit :

— Je suis malheureux, Abel, je déplais ici à tout le monde, il vaut mieux que je m'en aille ailleurs.

— Toi, nous quitter, où iras-tu, que deviendrais-je sans loi ?

— Je me ferai soldat ...

En pleine paix? le beau métier, où'l'on ne gagne rien, et où l'on use sa jeunesse.

— Mes camarades , mes chefs m'aimeront peut-être.

— Et ici tu crois être haï de tous ; sur trente que nous sommes, compte en l'affection des deux tiers. Chrocart t'a déclaré la guerre, c'est vrai, et parce qu'il le jalouse; l'envieux n'aime personne; tes vertus irritent ses vices; lu seras un jour honoré, et lui pendu, il le sent et cela l'irrite. Notre caissier a pour toi l'amitié d'un père ; tu peux compter sur Le Lapin malgré ses dehors légers ; ma grand' mère te chérit ainsi que ma tante; Agathina parle toujours

•â^ toi avec éloge, et bien que Virginie se taise sur ton compte , crois, comme dit le dicton, qu'elle n'en pense pas moins... ne nous quitte pas, moque-toi de mon oncle, je lui fais assez de frayeur, pour qu'il le laisse un repos de quinze jours.

Abel ayant ainsi parlé, s'éloigna de son

ami , et puis sortit du magasin pour entrer dans l'intérieur de la maison. Alors le caissier appela Julien, son suppléant lorsqu'il allait en course et celui auquel il confiait ies clefs le plus volontiers; déjà HyppoliteTroufaillon écrivait dans cette petite salle ; bientôt Chrocart et le Lapin vinrent visiter le trio, la conversation roula naturellement sur la scène de la matinée , et Glirocart demanda malicieusement au caissier si les courtauds de son temps avaient l'indépendance et le mépris des patrons , que manifestaient les élèves de commerce de l'époque présente.

— Parbleu! messieurs, répondit le vieillard, je veux à ce propos vous conter une anecdote que je me rappelle, et dont le théâtre fut la fameuse boutique de soieries du Serpent d'Airain^ rue des Bourdonnais,

— Contez , contez, père Pigeonnier , dirent en chœur les quatre commis, Julien aussi, désirant être distrait de ses pensées.

Le caissier satisfait , toussa, cracha , se moucha , et ayant pris du tabac sans en offrir à la ronde, parla ainsi à demi-voix.

En 1757, m'a dit mon père; maître Polichet, marchand de velours et de soieries au Serpend de Moïse, avait quatre garçons de boutique ou apprentis ou courtauds, selon qu'il vous plaira ; le premier était juif d'origine et Strasbourgeois de naissance; le second, Breton ; Dauphinois, le troisième; et Toulouse avait vu naître le quatrième. C'étaient de gais compagnons, de francs réjouis , s'amusant le plus possible et satyrisant le maître, ainsi que l'on appelait alors, celui que depuis on nomma le bourgeois, et qui est aujourd'hui le patron.

Le marchand Polichet était de Tilleuloi, proche Arras, la patrie de Damien, l'un de nos régicides; ce misérable- le connaissait , venait le voir parfois, et même un jour !e pria de lui garder une cassette. Peu do

temps après, le troisième commis , qi^ je désignerai ainsi que ses camarades par le nom de leur pays; Dauphinois donc, ayant vendu en l'absence du maître du beau •velours d'Utrecht pour du velours de soie, et ceci sciemment, fut renvoyé sans miséricorde, bien qu'il n'eût agi qu'au profit de la maison, et non pris à son avantage la différence de la somme. Nantais, le second, s'établit dans la rue Saint- Honoré, en face la barrière des Sergents, et bientôt son établissement rivalisa avec le Serpent d'Airain, aussi l'on disait que si cette maisonci tombait, celle du Mont'F'êsuve primerait dans Paris. Enfin Languedoc, et le Juif l'Alsacien, restèrent seuls commis chez Polichet.

Le 4 janvier 1757, Damien arrivé, à Versailles dès la veille avec l'infâme projet de tuer le roi , ne quitta le lit pris dans une auberge qu'à deux heures après midi; en se levant il demanda un chirurgien ,

ayant, besoin dit-il, d'une saignée; on se moqua de cette fantaisie tant il était frais et dispos, lui-même ne revint pas sur cette idéequi, exécutée, eût détourné rexécution du crime. L'hiver eiait rigoureux, et ce jour le froid parvenait à son comble : Damien quitta son auberge, rôda dans Versailles, se promena sur la place d'Armes, parcourut les jardins, passa sous le vestibule de la chapellejlà, un particulier inconnu l'aborda, et un des gardes de la^porte l'entendit dire: eh bien! et Damien répondre, elibien, f attends. Je reviendrai plus tard sur cet incident.

Louis XV n'habitait pas le château de Versailles en ce moment, mais celui de Trianon j qu'il quitta momentanément le quatre janvier, pour venir dans le premier voir, sa fille, madame Victoire, alors malade. 11 était six heures du soir, et par conséquent pleine nuit ; en cet instaiit, le roi suivi du dauphin et des dignitaires de sa

maison, descendit îe grand escalier de Versailles. On fit approcher lecarosse de S. M. qui se disposait à y monter, lorsque François Damien, qui s'était mis en arrière dans un enfoncement obscur , s'avança, le chapeausur la tête, sépara la foule des curieux, rompit les rangs des gardes du corps et des Cent Suisses, poussa d'un côté le duc d'Ayen , capitaine des gardes, heurta le dauphin de l'autre, et la main armée d'un canif à plusieurs lames imitant le couteau, frappa de la moins longue, le roi du côté droit, au-dessus de la cinquième côte.

— On sait les suites de ce crime, je les passerai sous silence 5 le môme jour l'Alsacien (le juif) avait apporté à Versailles des étoffes précisément pour le duc d'Ayen; il attendait quei'intendantdece seigneur lui remit de l'argent promis, et se promenait, lui aussi, au hasard, traversant la route de la chapelle, et presqu'en face du célèbre basrelief de Puget , représentant Diogcne et

Alexandre; il se rencontra face à face de Daraien, qui le reconnut et lui dit :

— Je suis bien fâché d'avoir laissé ma cassette chez Polichet, car si on la trouvait chez lui, il serait perdu.

L'Alsacien pressa ce misérable Daniien à s'expliquer; il n'en voulut rien faire, et ils se séparèrent. Le commis ne se rappela pas les mots que le garde de la porte lui avait prêté, cependant ils auraiqpt pu être dits ; mais alors, lui, aurait préféré ceux attribués au régicide : eh! bien, j'attends , ce qui se serait rapporté à l'argent attendu en effet.

A cinq heures il était nanti de la somme; il soupa, n'ayant fait que de déjeûner à six; ' il se leva, et allait partir lorsqu'instruit, par le passage des voitures, de l'approciie du roi , il courut vers le grand escalier, arriva le forfait commis, vit passer et reconnut Damien. Frappé d'horreur, et toutà-coup se rappelant le discours de. Damien

et la cassette en dépôt chez son patron, il se hâta de revenir à Paris dès que la circulation des voitures fut permise, et arrivé à Paris, trouva au magasin Languedoc, tout seul ; le maître ayant été aux Français ; on jouait, ce soir, Rhadamiste et Zénobie, et les Plaideurs.

L'Alsacien conta se qui se passait au Languedocien , lui proposant de faire leur fortune à eux deux, en dénonçant Polichet comme complice de Damien, et le dépositaire de ses effets.

— Parbleu, dit Languedocien , tu as là une idée heureuse, mais inexécutable.

— Comment?

— C'est qu'avant-hier, par l'ordre du maître, j'ai porté ladite cassette chez Nantais.

— Tant mieux.

— Pourquoi?

— Doutes-tu que celui-là, dont la fortune serait faite par la chute de celle mai-

son-ci, ne tope à mon projet et ne nous associe avec lui ; allons le trouver , nous prendrons la cassette, nous reviendrons la cacher, et tout ira pour le raieux.

Dans le moment on heurte à la porte extérieure ; les deux commis sortaient ; ils ouvrent, c'était Dauphiné, leur camarade, chassé depuis un peu de temps; il était sans place, sans argent et très malheureux; il ne cacha pas à ses anciens amis qu'il était venu chercher à Polichet une mauvaise querelle, afin de se battre avec lui et môme le tuer; sa misère lui fit vomir mille imprécations et multiplier ses dessein:: de vengeance.

Languedocien qui, au fond de l'ame, ne rêvait qu'à sauver son maître, leregarda comme perdu d'après les propos de Dauphiné qui, sans doute, allait adopter un moyen aussi facile de punir celui qui le rendait infortuné. Lejuif^au contraire, rayonna de joie, et ne put se retenir d'apprendre

tout au dernier venu . Celui-ci écouta, mais Languedoc qui l'observait , remarqua du mépris dans son regard ; alors il essaya de lui serrer la main, et l'interrogea ainsi par une pression égale, et un signe de Icle lui prouva combien il détestait cette horrible trahison.

Languedoc alors ouvre Tavis avant de se rendre au Mont Vésuve, de chercher si on ne trouverait aucun autre papier relatif à Damien chez Polichel. L'Alsacien accepte ; on se sépare çà et là, afin de chercher ; les deux honnêtes commis se rapprochent , s'entendent, ils ouvrent un balcon snr la rivière, puis, tout-à-coup, saisissent le coquin, le renversent par terre, le bâillonnent, lui lient les pieds et les mains, et sans plus délibérer , le jettent dans la Seine^ qui, grossie et charriant d'énormes glaçons, a bientôt enseveli le coupable.

Les jeunes gens avaient agi sans réflexion. A. peine eurenl-ils pris sur leur

conscience cet acte d'une justice équivoque; action qui, du moins, prouvait leur amitié pour leur maître, qu'ils se rappellent que la cassette est chez Nantais, et tous les deux sont foudroyés, car ils croient que l'intérêt de Nantais le portera à suppléer an défunt, et seraient-ils en étal d'agir envers lui de la même façon? Que feront-ils? ils se décident à courir chez lui, et là, pour l'éprouver, a feindre les sentimens du juif. Ce qu'ils ont arrêté, il cou» rent l'exécuter. Les voilà au Mont Vêsuife. Le Nantais allait se marier, et son futur beau-père faisait des difficultés sur c^ qu'il n'était pas assez riche. Il conta ceci à tous ses ex-camarades , et il ajouta : « Mon . bonheur serait certain, si M. Polichet renonçait au commerce. »

A ces mots, les deux autres commis regardèrent leur maître comme perdu; cependant les heures pressaient, il n'y avait pas de temps à perdre, et on se détermina à lui

faire des propositions fallacieuses dans l'espérance qu'il montrerait la cassette et qu'on la lui arracherait en lui faisant peur de le tuer; tous les trois s'étant enfermés dans un arrière cabinet.

Ici, et comme Dauphiné avait fait déjà, Nantais écouta de toutes ses oreilles. La révélation terminée, lui, réfléchit, et pendant ce temps le bon cœur des deux autres fut mis à la torture. Enfin il prit la parole et le regardant avec des yeux enflammés, il commença par leur représenter les avantages d'une vie riche, mais déshonorée, puis ceux d'une existence vertueuse, admirée de tous. Ensuite il passa à des considérations plus directes; leur rappela que pendant des années, ils avaient mangé le pain de leur maître; que celui-ci était devant Dieu et les hommes, leur père, leur chef volontaire, que le trahir n'importe pour qu'elle cause, serait une action abominable, qui les avilirait à tout jamais ; il les conjura par l'hon-

neur, par la vertu, d'oublier leur funeste pensée, le lucre infamant qu'elle leur rapporterait, enfin il ajouta :

Cependant, mes amis, je sens difficile de vous faire renoncer à cette fortune acquise si facilenient; peut-être avec un peu d'honnêteté, avez-vous encore faim et soif de l'or. Eh bien! écoutez-moi ; je suis célibataire, quoique prêta me marier; n'importe, pour vous satisfaire je renonce à ce bonheur, et afin de récompenser le sacrifice que je vous demande , j'ai cent mille écus à moi dans mon commerce, ou représentés parcelle maison , prenez en chacun un tiers, je vais vous en signer sur-le-champ l'abandon exprès; par-là je vous sauverai de l'horrible flétrissure d'avoir vendu notre maître. Je ne le pleurerai pas et il ne sera pas dit que de braves courtauds de boutique, comme on nous appelle, ont moins de cœur que les nobles et les opûlcns financiers;

Il achevait , cet honnête homme ; déjà 'l

se levait pour aller écrire, lorsque Dauphiné et Languedoc tombent d'abord à ses genoux en admiration de sa vertu; puis se relevant, l'embrassent tendrement, et en versant des larmes et en sanglotant lui demandent pardon de l'épreuve qu'ils lui ont fait subir, refusent nobienienl ses offres et lui content tout ce qui s'est passé.

Charmés tout trois d'avoir les mêmes sentimens ils prennent la cassette, la transportent au serpent d'airain, où le maître arrivait en même temps; on avait interrompu le spectacle. Le crime de Damien était connu , Polichet, songeant à la cassette , rentrait mourant. Qu'on juge de sa joie; il fut déterminé qu'afin de couper court à tout embarras , les papiers et la boite, tout serait consumé sans examen; la chose eu lieu sans désemparer, et par cette détermination on perdit peut-être la connaissance du secret de Damien.

Un voyage subit d'abord, puis un éta-

blissement en pays étranger, servirent à faire perdre la trace de l'Alsacien qui, presque étranger, fut tôt oublié. Le reconnaissant Polichet qui n'avait pas d'enfant adopta Languedoc et Daupliiné, et les deux maisons associées, firent une telle fortune, qu'en 1787, le partage qui se fît alors valut à chaque associé huit cent mille francs.

Ce n'est qu'à la révolution que les quatre amis racontèrent leur histoire, mais avec ménagement et comme la prescription de trente ans était acquise., la justice qui, d'ailleurs, avait d'autres affaires ne songea pas à venger un scélérat. Voilà, messieurs les élèves de commerce, un échantillon de ce qu'étaient les courtauds de boutique d'alors.

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