DEUX HOMMES EGAUX
Il }' a dans le cœur des sentimens que le rang développe , et de mauvais germes que la richesse fait éclore.
{Recueil de maximes.)
Selon Tusage constant des lions du commerce, d'aiiecler, si ce n'est du mépris, du moins une indifférence souveraine de la noblesse, et pourtant de sacrilîer leur amourpropre au bonheur de compter des genlilshommes aurang de leurs amis; Alcindor Pas* caret s'était rué sur le baron Pons d' Aurival à leur première rencontre. Bon gré mal gré, à force de visites, d'invitations, de mille actes
moins dignes les uns que les autres; il était parvenu à se montrer au bois de Boulogne, sur les boulevarts, aux Tuileries, (dans le jardin s'entend), à l'Opéra , à ses côtés ; il l'exliibaitaux soirées du banquier son père, et en faisait la pièce iondamenlale de ses déjeuners de jeunes gens. Eniin il parlait du baron, sur le pied de l'intimité, à un rat de sa connaissance, cuneuse de voir ce noble si vanté sans y parvenir, car c'était la seule maison où Alcindor ne le menait pas victorieusement.
Le baron d'Aurival se laissait faire ; il voyait Aicindor sans s'y attacher, et comme leur liaison s'était formée chez les Bardemanche et chez les Tripoussier, ils s'y ■ maintenaient en rivalité positive, mais sans jalousie apparente. Ce jour-ià, comme souvent, ils étaient venus ensemble, e? certes^ le lils du banquier ne fut pas médiocrement étonné de voir un gentilhomme, baron des ex-étals du Languedoc, aborder
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un commis de cette maison-ci, et surtout lui parler avec une considération à laquelle, lui, Alcindor, n'avait pasaccoutumé les jeunes élèves de commerce des bureaux de son père.
Julien, qui avait trop bon goût pour ne pas répondre civilement à ia question que le baron luivenaitd'adresser,etqui, d'ailleurs, savait combien elle était naturelle; baissa les yeux et répliqua convenablement et par aflirmation, selon qu'il le devait; alors M. d'Aurival, reprenant la parole, et ouvrant déjà ses bras :
— Si, en effet, tu es Julien-Léon Prénis, il faut que tu aies de bien mauvais yeux, ou une mémoire déplorable, puisque mon visage n'a point parlé à ton cœur. Se peut-il, Julien-Léon, que tu oublies ton camarade d'enfance, et celui qui a fait toutes ses classes avec toi et avec Abel? celui enfin qui te revoit avec joie et qui regrette de ne pas l'avoir rencontré plutôt?
A celle eiilrée de conversation si franche et si tendre, la lutte fut violente au cœur du commis, entre la jalousie que lui inspirait un rival avoué el certes redoutable, et les souvenirs si saintement invoqués de celte intimité si puissante; la seule que le temps, que les passions ne puissent rompre, celle qui remonttî à notre enfance, a ces jours d'innocence et de bonheur, ignoré cependant. Léon avait une trop belle ame pour que le mauvais levain l'emporta ; levant les yeux, ouvrant aussi les bras, il se précipita sur le sein de son ami ensanglottant, et en rejetant sur une fausse honte, l'indifférence apparente dont il s'était armé.
Pendant que celte reconnaissance avait lieu, le (ils du banquier, reculé d'un pas, contemplait, les bras croisés et avec autant de stupéfaction que de mauvaise humeur, celle intimité d'égalité parfaite entre un si petit compagnon el un vrai noble; intimité
qui diminuait l'agrément de la sienne avec le baron, puisqu'il la partagerait dorénavant avec un commis; or, ce qu'un négociant riche regarde avec plus de dédain, c'est le jeune homme auquel il fut semblable, et qui, plus tard, deviendra son égal.
Il est un fait certain, c'est que l'égalité est mille fois plus anthipatique à ceux qui ne sont qu'opulens qu'elle ne l'est aux descendans des Mérovingiens, des princes de Foix, de Comminges, de Carcassonne, de Rhodez, de Périgord, etc.
Alcindor, de plus en plus ennuyé et dépité, ne savait de quelle façon celte scène de sensiblerie allait finir ; déjà il s'apprêrait à rire avec le baron du naturel mis par celui ci à jouer l'amitié réelle envers un sot paltoquet, lorsque celui-là précisément se séparant de Julien Prénis, se tourna vers Alcindor, et d'un ton dégagé, lui dit :
— Vous m'excuserez, mon cher, si je ne monte pas encore avec vous chez ces
dames ; mais diissais-jc êlre vaincu par vous auprès de la plus belle, jo ne puis abandonner ainsi un ami que je retrouve; j'ai d'ailleurs à lui dire des choses imporlantes, permettez-moi de ne pas vous retenir davantage. Adieu, au revoir.
Cela dit, il entraîna presque par force Julien-Léon, ainsi que seul, il le nommait doublement; laissant, pendant qu'ils achevaient de descendre l'escalier, le fils du banquier tout troublé, non moins que s'il venait de tomber des nues ; demeuré seul, celui-ci eut pris son parti promptement, il poursuivit son chemin, arriva peu après dans la chambre de madame Bardemanche.
— Parbleu, mesdames, dit-il après les civilités d'usage épuisées, nous sommes en une époque étrange, c'est tout comme si on n'eut pas fait la révolution de Juillet, ce grand acte de justice exécuté dans le but de tout remettre à sa place, en arrêtant si bien les rangs et les dispositions sociales,
qu'elles fussent à l'abri de ces va et \iens si communs, là où ne commande pas l'oligarchie industrielle.
' — El vous avez raison^ monsieur Pascaret, dit madame Tripoussier qui était vcime rejoindre sa mère; grâces à Dieu, maintenant tout est bien, le commerce est à la sommité de rédillce social, comme dit le chevalier-capitaine décoré.
J-~ Eh bien, mesdames, voilà que déjà la conlre-révolution commence; le baron d'Âurival, mon ami de cœur, un des nôtres, car il a de belles terres; ne vient-il pas de fraterniser en vrai sans-culotte avec un espèce de garçon, un de vos commis, je présume; il sortait de votre appartement
en costume de travail Assurément, je
ne suis ni un cagot, ni un carliste, et néanmoins je ne peux souffrir, que des gens comme nous, rappellent les familiarités républicaines; où d'ailleurs serait le bon ordre, si les chefs des maisons de commerce,
si les propriétaires d'ateliers, allaient de pair et en compagnonnage avec leurs salariés, de pauvres hères dont la plupart sans de quoi maille ni obole, resteront commis garçons, gens de peine, jusqu'à l'heure où, recevant leur retraite, ils entreprendront de balayer les rues de Paris, enrégimentés par escouades.
— Est-ce que M. le baron d'Aurival, l'un de nos plus grands seigneurs du Midi, connaît le petit Julien ? dem.anda ma dame Tripoussier à Virginie.
A cette question si simple, mademoiselle Virginie rougit encore sous le regard mo(jueur de sa cousine j mais en môme temps^ indignée des propos d'un homme qu'elle détestait, elle essaya de punir Alcindor en répondant à sa tante.
— S'ils se connaissent!., je le crois bien; les terres principales de la famille d'Aurival sont autour de Pamiers, c'est là où il a passé toute son enfance \ plus lard, il a été
au collège royal de Toulouse, ville où mon père a sa plus grosse ferme, à deux portées de fusil du château de Monterive , si bien qu'Abel, Julien et Pons (le baron d'Aurival, Mî'esl, ma tante, son prénom) dès l'âge de trois ans jouaient ensemble; ils ont fait, à eux trois, leur première communion ; le même collège les a reçus, mais c'est surtout Julien qui était aimé du baron.
— Et mon cousin, dit Agalhina, adore aussi ce bellâtre 5 il est bien heureux, car on le chérit de tout côté.
— 11 est donc riche, demanda d'une voix moins stridente et moins moqueuse le fds du banquier; serait-il gentilhomme, par hasard, ce p , cet élève de commerce?
- Monsieur, répartit Virginie avec une malicieuse fermeté , c'est au lieutenant' général de la dixième division militaire, au maréchal-de-camp commandant le département de l'Ariége, au colonel du génie de ce pays, et au procureur-général de
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la cour royale de Toulouse à \o;îs répondre bientôt. Ces messieurs, et nion père en cinquiètiiie, ont chacun la clé d'un coffre où sont renfermés des actes qui le concernent, et qui, selon l'opinion commune , feront de lui l'un des principaux citoyens du royaume.
— ^^ Et en attendant, mademoiselle, il est simple commis, cela 'fst bizarre.
— Oui, dit a son tour la veuve Barde ■ manche, cela est très bizarre. J'avais, en effet, oublié cette particularité, que depuis vingt ans passés rien ne m'avait rappelé- C'est Prénis Corgenet, votre beau frère, qui amena cet enfant dans notre famille; c'est lui qui a remis, a de tels répondant, cette cassette qu'on doit ouvrir au jour où le jeune homme aura vingt-un ans révolus... Quand je rapproche ce mystère, de la ressemblance de ce monsieur avec... .
le général comte de Prénis Corgenet, son oncle paternel, ma douce Virginie, est -il mort?
— Abel m'a dit que depuis quinze ans, ii avait cessé d'écrire à notre père, son frère.
Vous avez , mademoiselle "Virginie, un oncle général et comte? demanda avec emphase Alcindor ; il ne vous manque donc rien dans ce monde? Où. habile-t-il?
Virginie, pour ne pas répondre, feignit de chercher , en se baissant , une aiguille tombée sur le plancher; sa tante, suppléant à son silence marqué, répartit que le lieutenant-général, comte de Prénis, chamarré de cordons et de titres , ayant fait à l'étranger un beau mariage, était devenu sujet du roi de Prusse, et résidait dans les terres de sa femmC;, en Silésie.
— Qu' est-il à M. Julien?
— On l'ignore, monsieur; mais s'il est son (lis, et si sa seconde femme meurt avant lui, il serait possible que l'ami de mon neveu devint millionnaire.
— Parbleu! je serai charmé de faire,
dans ce cas, sa connaissance ; car, alors, ce serait un homme de bon ton.
Un regard de mépris foudroyant lancé par \irginie, et que le fils du banquier ne vit pas, le remercia de celte bonne volonté à venir , fondée sur une amélioration de fortune probable.
— En attendant, dit madame Tripoussier, le capitaine , décoré, chevalier, n'approuve pas celle amitié folle entre mon neveu et ce garçon qui, enfin , peut rester toujours à la charge de la famille.
- 11 ne l'est pas du moins à vous, ma lanle, jusqu'à présent ; et les deux mille six cent francs de pension qu'il vous paie, et son temps qu'il vous donne, vous dédommage bien de la nourriture et des trois francs par mois d'indemnité de logement que mon oncle lui donne.
— Taisez-vous, petite sotte, qui ne comptez ni les égards, ni les soins, ni l'honneur d'une protection comme celle du décoré,
chevalier, capitaine Tripoussier. Au demeurant, vous voilà bien avec votre frère; ce Julien est pour vous deux, pour ma sœur et pour son mari, Vache santé à laquelle on p3 peut toucher. Il vous a ensorcelés, c'est sûr.
— Quoi! ma mère! s'écria en éclatant de rire, Âgathina, tu crois à ces préjugés, aux sorciers, au sabbat, an diable, aux saints; on n'y croit plus en bonne compagnie. Lis un peu les ouvrages de Georges Sand, de madame Bodin, de Flore Tristan, femmes fortes, et qui ont mis b.is les jupes ; car en effet elles sont incommodes.
— Qu'elle a de l'esprit, celte /«recule.' dit madame Tripoussier.
— Je te voudrais, mignonne, un peu plus de religion, ajouta l'aïeule.
Mademoiselle est channantc, dit Alcindor , elle deviendra l'une de nos incomprises. Mais, mademoiselle, ne vous moquez pas tant de la sorcellerie : il y a di-
verses magies, et si je n'étais pas romantique, en raison que l'auteur à^Hemani vient chez mon père, je vous ferais observer que les plus forts encliantemens proviennent d'un petit dieu ailé...
Ici des visites rompirent la conversation, sans néanmoins manquer à satisfaire la méchanceté d'Alcindor. Le coup avait été porté, et la veuve Bardemanche et la dame Tripoussier, sa fdic, frémirent à la possibilité d'un amour sincère entre Virginie et le jeune Julien Prénis; chacune, indignée à la possibilité d'une pareille pensée, se promirent de surveiller les deux amans. Elles firent plus, et le même jour, contant à Abel tout ce qui s'était passé, tentèrent de l'irriter contre son ami.
Lui, au contraire, les accusa de ne pas y voir clair, et, plein de confiance dans les aveux prétendus de Julien, en fil part à son aïeule et à sa tante ; il rejeta toute l'affaire sur la jalousie du (iîs du banquier.
et parvint à rassurer sur ce point les deux dames. Quoique très étourdi, il eut néanmoins assez de prudence pour leur taire combien cet amour réciproque le rendrait heureux ; amour auquel, de son côlé , il commençait à croire , soupçonnant Julien de l'avoir^ trompé par délicatesse; ainsi, sans être assuré de rien , il devinait vrai du premier coup.