‹ Commis et prince (volume 2)Chapitre 13 sur 25 · CHAPITRE Xff · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xff

UN AMI COMME IL n'y EN A GUÈRE.

En fait d'amis., et pendant la vie ia plus loràgue , je ne sais qui pourra dire, en employant le vers de Boileau :

il en est jusqu'à trois que je pourrais compter. {Recueil de maximes . )

— On me conduis-tu , Pons? je ne suis pas^ comme toi, libre de mon temps : j'ai un maître, je ne m'appartiens pas, et tu m'attireras quelque reproche désagréable; disait Julien au baron d'Aurival, qui, continuant à l'entraîner, le faisait entrer par force dans le café le plus propre et le plus pjj,oche de la rue Saint- Denis. Les derniers mots de son ami aflligèrent le gen-

tilhomme , qui répondant avec vivacité :

— Est-ce donc vrai, pauvre chéri? quoi! la glèbe du commerce est-elle si dure, que tu ne puisses, dans toute une année, lui dérober une heure.

— Une heure ! pas dix minutes ; on nous compte les secondes, et on nous les fait payer en retenues sur le peu qu'on nous donne. Dès qu'un commis, en retour d'un prix toujours minime, s'est vendu, dès-lors il a moins de liberté qu'un nègre esclave en Afrique. Chaque malin, dès huit heures, heure moyenne, jusqu'à onze du soir, dans nos magasins, depuis le lundi au samedi, et jusqu'à midi le dimanche, on nous cloue debout à un comptoir. Là, nous devons perpétuellement mentir à notre conscience et tromper le chaland sur rélofté,l;i qualité, la couleur, In quantité; il faut offrir les marchandises avariées à plusieurs reprises; flatter, prier, presser l'acheteur, le poursuivre infatigablement , ne pas se rebuter

de ses dédains, dégoûts, rebufades, plaintes, insultes même. Un commis doit n'avoir ni cœur, ni ame, en face de qui achète, et surtout paie comptant ; lu n'imagines pas quelles bassesses incroyables on exige de nous : on nous choisit, par préférence, beaux et bien faits , afin de plaire aux femmes jeunes et vieilles. On nous pousse à faire la cour aux premières et à endurer que les autres nous la fassent. Il y a trois semaines que notre patron a chassé le meilleur de nos camarades , coupable de deux méfaits : il aunait en conscience, et il n'a pas voulu porter des châles de cachemire chez une vieille, ex-femme de notaire, qui l'avait menacé de lui faire violence lorsqu'elle en trouverait l'occasion. On fait mieux déjà dans nombre de magasins :

on mêle les belles filles aux beaux garçons, afin de. doubler ia recette... Ne me crois pas, entre dans vingt maisons , et juge par toi-même si ce ne sont pas des mau-

vais lieux à deux fins, an vu, au su et au calculé lies propriétaires. Dans presque tous ces établissemens mercantils, il y a des primes au profit du commis qui vole les bourgeois au profit du maître ; le filou le mieux eiTronté à la fausse mesure, qui fait le mieux glisser dans un paquet le rebut du choix, celui-là eslunjoli garçon, que déjà l'on fait son gendre en expectative...

— Tais-loi, Julien-Léon, tais-loi, tu me navres le cœur; non, cela ne peut être que l'exception minime.

— C'est la majorité énorme : les quatre-vingts et demi sur cent. Je ne t'ai encore rien dît de la guerre acharnée entre le fabricant et le débiteur, et celle du commissionnaire : à tous deux des. ruses employées pour éblouir, pour tromper, pour livrer du colon au lieu de SI, du fil en place

de la soie ; jamais une étoffe n'est entière dans sa trame de la matière annoncée.

T'ai-je parlé de l'art de brûler ce qu'on livre, afin que la prompte usauce ramène chez l'industriel, et des livraisons incomplètes ou avariées, et des faux échantillons, et des colis menteurs, et des innombrables tours de passe-passe , de signatures sans valeurs, fausses ; des pièges tendus, non à la crédulité du cor.'»père, mais à sa rouerie; des banqueroutes frauduleuses, tellement approuvées et soutenues, que, sur mille déclarations de suspension de'paiemens, il n'} a pas au bout une faillite réelle avec ses conséquences. Chaque marchand accepte les conditions offertes, parce qu'à son tour il en rendra autant ; tout jeune homnjc honnête est perverti, ou bien chassé avec haine. C'est de pareils exemples que proviennent tant de commis infidèles, tant de domestiques voleurs ; comment ces deux-ci peuvent-ils conserver leur vertu en

présence dos filouteries journalières du patron et maître? il se peut que dans la foule il y ait encore des maisons honorables; il y en a, j'en suis sûr, seulement j'ai eu le malheur de ne pas en rencontrer. On spéoide si bien sur tout, que maintenant l'huissier, qui poursuit le débiteur, n'est chargé de l'affaire qu'à condition de partager les bénîfices et les frais avec les créanciers

— Pour la seconde fois silence; et tu vis dans ces coupes-gorges.

— Je suis sans fortune : toute fois, .persuadé que je ne peux être négociai)! dans les formes voulues , je vais chercher une place ou une voie moins fatale à la probité.

— Tu las trouvée, mon ami, dit le baron avec vivacité, si lu veux te contenter d'une existence honorable et d'appointemens fixe; voici ce que j'ai à le proposer : un opulenlissime étranger qui craint de faire montre

dans son pays de ses richesses immenses, à placé en France, soit en propriétés foncières , soit en rentes sur l'état, banque de France et entreprise bien assises ; la meilleure partie de sa fortune; comme il ne peut quitter sa patrie et qu'il faut que son gouvernement ignore qu'il possède largement hors de son pouvoir, il a besoin d'un homme de confiance. Dans quatre ans, il a du en renvoyer sept qui le volaient; enfin, en désespoir de cause, il a envoyé son fils, son héritier pour remédier au mal ; celuici est mon ami, il s'est ouvert à moi pensant que ma province posséderait l'honnôte homme que le hasard ne ne lui a pas fait rencontrer à Paris. J'hésitais à accepter cette responsabilité, mais tu viens sur ma roule, voici notre phénix trouvé, comme le prince d'O... veut qu'un beau traitement assure la probité, il donnera à son agent général un logement meublé magnifique dans un hôtel à lui garni; en outre le linge, argenterie,

porcelaine : les terres fourniront en abondance tout le matériel de la vie ; il autorise des bénéfices loyaux qui montent haut, et il versera tous les mois deux raille francs dans îa caisse, te plaît-il d'accepter.

— Refuser serait folie ; j'ose te répondre que je récompenserai ce bienfaiteur par une gestion irréprochable.

— Il y compte, et j'en suis certain.

— Quand entrerai-je en fonction.

— Dans vingt-deux jours, il lui faut ce délai pour pouvoir se défaire de l'hypocrite actuel qui le vole et dont il ne peut prouver les méfaits.

— Je t'avouerai, dit Julien, que je suis charmé de ce délai ; il me laissera le moyen d'arranger aussi les comptes arriérés de la belle-mère de mon patron.

En donnant ce motif au délai qu'il sollicitait, le jeune commis laissait le véritable, il sentait que pour renoncer à voir journellement mademoiselle Corgenet , il lui 1. M

faHait «n laps de temps moral ; une séparation spontanée lui aurait été impossible.

— Va donc pour vingt-deux jours, dit le l)aron<i'Aurival ; allons, embrasse ton ami si heureux de t'obliger , et sur qui tu peux compter comme sur toi-même.

— GUer Pons, tu n'as pas changé et tu vaux mieux que moi.

Ces mois faisaientallusion à la jalousie qui dévorait Julien et dont son ami était l'objet; il le savait en recherche delà main de Virginie , il craignait de le savoir aimé , il e jugeait digne de l'être; si dans le premier mouvement il avait accepté une offre qui désormais le rendrait l'objet du baron , maintenant il s'indignait de sa faiblesse, et, s'il l'eut osé, il eut repoussé le bienfait de son ami ; il vint à rougir de ce honteux sentiment, il se querella d'être si bas tombé qu'il se comprenait hors d'état de subir le poids de la gratitude; cherchant à surmonter ce désespoir ingrat, il se mil à dir-e :

— Je ne m'étonne pas si le prince d'O.. a été volé ainsi que lu me l'annonces, peutêtre qu'il n'exigeait pas de cautionnement.

— Tu as mis le doigt sur la plaie. Sans défiance ainsi que l'est un honnête homme, ilneretenaitpas verslui undépôtqui l'aurait garanti des brigandages de son agent; instruit par l'expérience, il a résolu de frapper son nouveau sur-intenda nt de la remise d'une somme de deux cent mille francs qu'il exige dorénavant.

— Que dis-tu? moi, lui donner en cautionnement une telle somme! je ne l'ai pas et me voilà gros Jean comme devant.

— Il faut encore convenir Julien-Léon ou que lu as peu de mémoire, ou que tu es bien peu mon ami; si j'étais à la place et toi à la mienne, tu aurais prévenu mes besoins et les deux cent mille francs, seraient avant de m'en parler, portés à la caisse de consignation. t]h bien! mon ami, moi, qiiite vaut, j'ai fait ce que tu n'eusses pas manqué de

faire 5 et comme je savais que dans celte maison l'on m'indiquerait ta demeure, j'ai rempli dès ce matin cette formalité ; el la caution, consistant en rentes sur l'état, a été acceptée bonne et valable par le î)rince d'O... Voici les actes qui prouvent la chose ; celui qui te nomme, ceux que tu doissigner. Garçon^ del'encre et une plume; toi, Julien, signe et partons.

Surpris autant que possible, et mieux encore, touché de la noble délicatesse de cet ami méconnu et jalousé, le jeune Prénis fut prêt à tomber à ses pieds, a lui avouer son amour et à le refuser de ses bienfaits ; ceci, par bonheur, lui parut un acte d'cgoïsme, puisqu'il tendait à tenter d'Aurival, et à l'amènera lui faire sacrifier en sa faveur l'amour qu'il avait pour Virginie, redoutant tout ce qui achèverait de relever son ami, il préféra se taire sur ce cas, se contentant de remercier sur l'autre et de l'accepter.

Alors, et dans l'effusion de sa gratitude^

lorsque par les formalités d'écritures accomplies, il eut été investi d'une fonction qui lui procurait en moins de dix ans une belle existence, il serra les mains de son ami dans les siennes, et, au moment où ils sorlarent du café et rentraient dans la rue il ..

— Cher Pons, je t'en conjure, viens à l'aide de mon ame et procure-lui le bonheur qu'elle recherchera le plus vivement, celui de te prouver combien elle est touchée et combien elle trouverait de douceur à s'acquitter envers toi.

Ils étaient en ce moment, ai-je dit dans la rue Saint-Denis et ils retournaient au magagin du Sauvage-Amoureux ] le baron d'Aurival vivement interpellé par son ami, l'attira à moitié dans une porte cochère et le penchant à son oreille, lui dit en^riant :

Tu veux, dis-tu, me prouver ta reconnaissance; tu y tiens beaucoup?

— Oui, je te le jure, autant (ju';'i ma vie,

désire et parle queje t'entende, et tu sera satisfait de moi.

— La chose, ami, te sera facile; tu as vu le mirliflore , ce brise-cœur , qui montait avec moi chez tes parens ..

— Oui certes, je l'ai vu et il ne me plaît guère ? eh bien :

— Eh bien! tâche de savoir qui de lui ou de moi est préféré de ta cousine, de mademoiselle Corgenet, dont je suis t'iperdùment amoureux.

CPAPITRE XllI.

CALSERIE EMRE AMIS.

On ne trouve jamais plus de haine cachée que là où la vie intime appellerait le plus d'amitié.

{Recueil de maximes.) .

— Il parait que monseigneur Julien, se donne ses vacances quand bon lui semble, disait Auguste Chrocart à Hyppolite Trouffailion .

— C'est tout de même vrai, répartit celui-ci ; il est heureux que le patron ne soit pas rentré, car avec le bien qu'il veut...

— S'il pouvait le chasser, que j'en serais aise.

— Sais-tu , Gusle, (jue lues bien méehanl, que t'a fait Julien?

— Je l'exècre, il pense autrement que moi : Abel l'aime, les femmes en raffolent... si la mienne, tu sais celte jolie frangère, cette Tcrsicore â\\ bal Montesquieu, en un mot î?m/}(5e//e Cynibcliina ie Gris (quel prénom distingué), ne m'eût pas adoré comme elle le fait; elle m'a avoué, quelle franchise ! que peut-être elle aurait eu au cœur une égralignure pour lui; dès-lors je suiscomme Otelo, je barbouille de rage.

— Pourquoi Guste, la femme, c'est si fidèle!

— Penserais-tu le contraire ?

— Moi, non; mais il me seiiible que hier, Abel étant sorti de bonne heure par ordre de madame veuve Bardemanche, et moi en course et portant du quinze-seize, chez un gros marchand cirier, ta femme cheminait devant nous; elle a reluquéjnotre camarade, lui a fait signe, et tous les deux se sont

éloignés, sans doute afin de parler de toi. Et le dénonciateur se frottait les mains et il riait en observant la mine piteuse de Chrocart anéanti.

— Par la barbe de bouc de Satan, s'écrie le filsdugardeducoramercCj ta coquinorie, Ion bavardage infâme amènera du sang répandu.

— Bon! tu veux te battre en duel avec Abel.

— Je ne suis pas assez bête, outre qu'il est plus habile que moi au tir et à la savate, sans compter à l'épée et au bâton, sa vigueur seule déciderait l'affaire ; je parle de ma particulière que je rondinerai joliment.

— Indigne chevalier français, élève de commerce déshonoré par une conduite si lâche; quoi laisser tranquille l'amant heureux et ne savoir que ibattre une donzelle? et ce n'est pas ainsi que les courtauds agissaient autrefois et sans rappeler tous les

faits glorieux de bravoure et de galanterie qui les honoraient 5 sans rappeler qu'à toutes les époques de notre histoire ou Paris, et même la France, ont été menacés par les ennemis, on a vu les courtauds se lever en masse et combattre en gens de cœur; je ne craindrais pas de vous dire qu'à la prise de la Bastille je me trouvai de ma personne avec neuf de mes camarades , sur dix que nous étions, comptez à présent s'il vousplait.

C'était en poussant lièrement sa plume à demie sèche dans la deuxième boucleà droite de sa perruque à la Voltaire, que le vieux Ciparisse Pigeonnier rappelait sa j«^unesse; avec enthousiasme il continua :

Gusle, Guste poltron , je veux pour te confondre et pour servir d'exemple à Polite et à ces autres messieurs qui nous entourent, te raconter ce que lit, en 1784, mon meilleur ami de ce temps, et qui se trouvait en situation seuiblable à la tienne.

— Contez , ah ! contez-nous cela, père Pigeonnier, dirent en masse cinq ou six commis après avoir, au préalable, interrogé de l'œil les profondeurs du magasin, vide alors du patron et de la patronne et de la veuve BaFdemanche. A celte prière, le caissier se redressa fièrement, et se posant à la troisième position, se mit à dire : Cieux, écoutez ma voix; terre, prête l'oreille ! ce qui en imitant monsieur Talma, aussi bien qu'il est possible dans son beau rôle du grand-prêtre Joad , signifie en français du comptoir, fermez le bec, jeunesse.

Satisfait de l'éclat de rire qui répartit à son propos, le bon Pigeonnier poursuivit en ces termes :

Il nousétait arrivé au Sauvage Amoureux^ car cette maison vénérable existait alors, et j'avais l'insigne honneur d'en faire partie en ma qualité de courtaud; un camarade ^enu de Bretagne dans tonte la sévérité de son costume national. Les souliers, quand

lien portait, à la semelle épaisse d'un pouce; les braies ou chausses, larges à vous fournir un pantalon ù chacun de vous; le gilet rouge bordé de velours noir et à revers, écarlate telle que depuis j'en ai vu porter à cet abominable monsieur de Robespierre, au docteur Marat et à ce joli chacal Saint- Just; habit ample, carré, le col garni d'un mouchoir de soie, et puis des cheveux flottans en veux-tu en voilà. Mais sous ce costume qui nous faisait rire, se dessinait le gaillard le mieux découplé, le plus leste, le plus brave; aux yeux d'aigle, à la physionomie de prince, je veux dire belle et surtout un cœur d'or; c'était la perle des courtauds, en un mot, queJoceîin Corest.

J'avais ri, en le voyant, de son ensemble; quinze jours après j'admirais sa tournure ' élégante, sa figure radieuse, dès que madame Bardemanche et non veuve, lui eut donné la défroque de son mari, et qui allant comme un gand à Jbcelin le rendait si

beau, que toutes les demoiselles du quartier en raffolaient ; quand à moi, je l'aimais en frère: c'était bien, je le répète, le meilleur de tous les bons enfans.

Uu an^après il ne savait à laquelle entendre et s'arrêter ; marchandes établies dans le gros, bourgeoises étoffées, gentes mamselles de boutique , procureuses cossues, et même j'en suis certain il y eut une jeune marquise à la taille fine à passer dans un anneau, qui oublia pour lui ses trentedeux quartiers.

Jocelin allait de l'une à l'autre ; lorsque son heure arriva ; une jeune ouvrière sage, accorte, colombe véritable , un vrai bijou enfin, lui donna dans l'œil et senti le sien éborgné par les perfections de notre camarade. Dès ce moment, lui cessa de voler de conquêtes en conquêtes, il devint fidèle, il aimait véritablement. Mamselle Adélaïde Perret lui rendait la pareillej elle ne regardait plus derrière elle , quand la nécessité

la faisait trotter dans la rue, elle était sourde à la fleurette des Tarauds du quartier, des clercs de notaires, de procureurs, aucun saute-ruisseau, aucun bazoscien ne se vanta de lui avoir fait manquer à son amour.

Jocelin était heureux, il croyait à la fidélité d'une griselte parisienne, le pauvre enfant! (Hiaque soir il comptait avec moi le nombre des soupirans qu'Adélaïde lui immolait, el<leson côté il aurait cru commettre un sacrilège que d'égarer ailleurs ses senlimens, ne fusse que pour une heure.

Depuis deux mois la jeune fille le chérissait, lors(ju'un dimanche , où dans la splendeur d'un habit de taffetas, /ear de -pensée doublé, d'une marceline cuisse de nymphe émue ^ nuances alors à la mode; il arrivait le chapeau sous le bras ; ce chapeau était un simple morceau de carton triangulaire recouvert de noir; lorsque, dis Je, il étalait un crêpé de bon goût avec un œil de poudre odoriférante, des manchettes en

façon de point d'Angleterre, avec une veste de drap d'argent glacé, une culotte courte de drap de soie, couleur beurre frais double de cliow, des bas blancs zébrés \iolet et rouge pour assortira l'habit dont chaque boulon, grand coaime un écu de six livres, renfermait un insecte brillant, lorsque, dis-je encore, il se montrait beau comme feu M. Adonis, il trouva la chambre vide.

Une lettre lui apprit que mam&elle Adélaïde était partie le matin même dans le dessein filial d'aller embrasser son vieux père qui l'attendait pour mourir. La dou leur de la dooselle lui avait fait oublier de donner son adresse; c'était dans toute la France qu'il faudrait la chercher.

Dans sa première donlcur, Jocelin rom»

pit ba badine , meuble indispensable le dimanche à un joli garçon. Puis il vint me trouver pour le consoler, je crus y parvenir sans peine. La maison Bardemauche servait monsieur de Beaumar-

chais, et par ce grand homme, j'avais obtenu un billet de parterre d'opéra, pour deux places.

Malgré la résistance de mon ami, qui \oulait, disait-i!, nourrir sa douleur dans la solitude, je parvins à l'entraîner. Il écouta mal l'opéra, mais au ballet que devint il , lorsqu'au nombre des figurantes, il reconnut la filiale Adélaïde Perret, qui n'était point partie pour aller assister aux derniers momens de son père. ;?

Je vis le moment où, s'élançant sur le théâtre, il ferait un mauvais coup; sa vertu mieux que mes instances le retint. Il consentit à retourner chez nous; mais dès le lendemain, il se mit en campagne afin de savoir dans toute son étendue la perfidie qui l'accablait. Il sut enfin que le fils d'un maître des requêtes et secrétaire du roi, ce qui alors anoblissait, et lui-même lieutenant de cavalerie , avait séduit la grissette ; et l'ayant décidée à fuir son pauvre amant,

s'était de son côté mis en frais pour la faire en cataloguer à l'Opéra, ce qui la mettait dans la caste brillante des impures, qualification imposée en ce temps aux filles du monde, ou aux demoiselles à la mode.

Jocelin dès qu'il connut celte manigance, se revêtit de son habit de dimanche, accrocha une épée d'acier à sa ceinture, et me prenant pour son second , s'achemina en ma compagnie vers la rue du faubourg Sainl-Honoré, où logeait son rival. Là, il le demande, arrive à lui, et lui propose le duel ; on lui répond avec un dédain superbe et en le traitant de courtaud de boutique, on le met à la porte.

Je vous retracerais mal sa fureur, il voulait la ^engeance, il la chercha... Deux jours après il était disparu, et au bout de la semaine, je le vis venir en costume d'officier étranger. Voici ce qu'il avait fait : Jocelin,

pauvre par sa famille, s'était tout-à-coMp

trouvé presque riche ^ grâce au testament d'un chanoine de Rennes, son parrain, qui lui légua trente mille francs.

A ia même époque, il y avait en Italie un |)rince souverain, tellement avare, que l'on racontait de sa lésinerie des traits dignes d'Harpagon, faisant argent de tout et sacJiaot combien les français sont avides d'une épaulelte, il faisait vendre par son chargé d'affaires a Paris, moyennant mille louis (vingt quatre mille francs d'alors), des brevets de capitaine et pour moitié de cette somme des brevets de lieutenant. Ce duc, •étimt proche parent de notre famille royale, le ministère français lui laissait faire impunément ce commerce. Or, Jocelin avait acïjuis au pris de presque tout son héritage, avec le titre de capitaine, cette égalité qui lui permettait dô se mesurer avec son heu- .reux rival.

Pour que le lieutenant de cavalerie fut ^an« 4ja'éteite de .refus, il l'insultat publi-

qucment; chacun se trouvant revêtu du costume de son grade, il fallut bien dégainer. Jocelin tua son ennemi, il quitta la France, et à la révolution, remerciant le

duc de il revint dans sa patrie se faire

sim'ple soldat. Il est aujourd'hui maréchalde-camp en retraite. Voilà, messieurs les élèves du commerce, comment de mon temps les courtauds de boutique se vengeaient.

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