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CHAPITRE XIV

UN ÀMI REEL.

Quaiid l'amitié vraie rencontre !e ! <>ciproque, deux cœurs unis ainsi peuvent tout braver.

{Recueil de maximes.)

Julien , foudroyé parce que le baron d'Aurival venait de lui dire, demeura sans force et sans voix; son ami, ne le devinant pas et tout à son idée selon l'usage, continua à lui parler de son amour, dont mademoiselle Corgenet était l'objet. Amour qui à l'entendre remontait aux temps de leur jeunesse ; il ajouta encore, que le million dont elle était dotée achèverait de relever

une antique maison. Enfin, parvenu à l'entrée du magasin, il quitta Julien très persuadé que celui-ci lui avait répondu de le servir et qu'il ne tarderait pas à le faire.

Le pauvre garçon était toujours sous la cruelle douleur de sa situation ; n'était-il pas l'obligédu baron? Ah! certes, pensaitil, si j'avais su à l'avance ce qu'il m'a dit plus tard, j'aurais refusé ses dons ; mais maintenant qu'il est mon bienfaiteur et ceci de la meilleure grâce, il m'a servi sans conditions , il ne m'eût peut-être rien demandé si je ne lui eusse pas fait des offres de services; je repousserais ce qu'il me procure , dans le seul but de me montrer ingrat? cela ne sera pas. Je saurai être digne de moi, digne de lui; d'ailleurs, ne serait-ce pas aussi un crime que de prétendre à ' lui disputer Virginie, récompenserais-je les Corgenei en leur ôtant le droit de disposer de leur fille ? taisons-nous donc, suivons notre malheureuse carrière, et en me

dévouant à satisfaire un franc ami, prouvons-lui par cette immolation que j'ai le cœur aussi noble que le sien.

Tout en débitant ce long monologue, Julien était entré dans le salon qui, pendant vingt deux jours encore, serait le siège de son établissement. Il s'occupait d'une manière machinale à satisfaire les volontés de la vieille femme, et déjà il était arrivé à placer son bureau convenablement, ce qu'il accompagnait d'un soupir, lorsque deux mains le saisirent par les épaules; ce geste, familier à Abel, lui annonça l'approche de ce dernier qui, prenant la pcrole, lui

dit :

-— Soupireras-tu toujours el nepreodrastu pas de mes almanachs ?

— Moi, me montrer mélancolique, ah !

par exemple, l'heure serait bien choisie, au moment surtout où je suis au comble de la joie.

— Et tu me discela avec un visage d'en^

terrement! toi heureux maintenant, cher camarade? fais le croire à d'autres, quand à moi qui te connais si bien ..

— Tu ne te trompes pas moins dans ta conjecture; moi, triste? pour cela? il faudrait que je n'eusse pas une bonne nouvelle à l'apprendre.

A la suite de ceci, Julien lâchant de surmonter son désespoir réel, répéta à son ami ce que le lecteur sait déjà, et dans sa reconnaissante gratitude, il exalta d'autant plus la conduite du baron d'Aurival, que dans son cœur elle le déchirait : en le présentant sous un si bel aspect, en exprimant combien il lui devenait redevable, il se flattait de se placer dans l'impossibilité de chanter sa palinodie ou du moins de pouvoir jamais refuser de le servir.

— Sais-tu, Julien, répliqua Corgenel, avec une satisfaction éclçitante, que c'est un beau trait, bien digne d'un ami d'enfance; c'est un noble pourtant que le baron d'Au ^

rival et de vieille souche encore; qu'ils sont bêtes ou méchans ceux qui calomnient les gentilshommes. Je ne crois pas que dans tout le commerce de Paris on l'eût cautionné, si, a l'avance tu n'eusses fourni des sûretés et assuré surtout un gros dividende. Te voilà donc en passe de pleine indépendance; je n'ai qu'un chagrin en ceci, c'est que le baron ait empêché mon père de te fournir fonds qu'il te fallait.

— Je dois, Abel, assez de reconnaissance à celui-là, les liens n'ont pas besoin d'ajouter aux services qu'ils m'ont rendu, que serais-je sans eux tous.

— Ce que tu es, Julien, ce que tu seras toujours, un bon enfant et le meilleur des bomiîies ; le iiieillewr, je le répète, et non le J)lus accompli ; tu n'es point parfait, une vertu entière te manque : la franchise.

— A moi !

— A toi, qui os par trop dissimulé.

— Je ne te comprends pas, Abel.

— Pourquoi cette parole inutile, ou qui, plutôt, confirme ton défaut? La preuve que tu me devines, ce qui est plus que comprendre, c'est que tu rougis... Oli ! je te prends sur le fait, et voilà que maintenant lu ressembles à une pomme vermeille de tout point... regarde-moi fixement... placeloi là... bien, que tes yeux s'attachent aux miens, ne les perds pas de vue 5 maintenant, au nom de ton honneur, d'homme de cœur, et de Ion amitié de frère, dis-moi si c'est une noble dame que tu aimes, et si plutôt ce n'est pas une Arriégeoise du prénom de Virginie et du nom de Corgenet ?

Abel n'était pas adroit dans ses moyens employés à connaître le secret du cœur de son ami 5 tout ce qu'il avait fait de prépaïaratifs, ses paroles préliminaires et signilicatives, ces choses-là avaient instruit pleinement de ses intentions celui qu'il voulait surprendre; aussi, ce dernier, préparé à l'avance à la question dernière, avait pu,

par !es forces de son ame , étant disposées et tondues à Tavance, soutenir le choc sans sourciller et sons accroître son embarras extérieurement, aussi demeura t-il impassible sous le regard scrutateur de son ami.

Celui-ci, dépité d'avoir manqué son irait décisif, frappa le plancher du pied, emporté qu'il fut par son impatience ; puis, reprenant courage, parce qu'il connaissait le côté favorable de Julien, il s'écria, sans lui laisser le loisir de lui répondre :

— Ta conduite, Julien, est indigne, entends-tu ; je ne suis plus ta dupe comme je l'étais ce matin encore; tu n'as ni andalouse, ni lady anglaise , ni margravine allemande, ni marquise italienne, ni princesse russe dans ton cœur en qualité de maîtresse souveraine; tu n'y as non plus ni une française noble ou banquière , mais bien mademoiselle Corgenet, fille du fermier de ce nom^ et sœur d'un certain Abel,

qui t'aime et que loi lu n'aimes plus, enlends-lu cela, monslre que tu es.

— Je ne t'aime pas, moi, dis-tu! je suis ingrat!... ah! c'est horrible à toi de me traiter ainsi.

— Et à toi, monsieur le dissimulé, estce moins horrible lorsqiie tu doutes de mon affection , et que tu me caches une tendresse dont l'aveu sincère me rendrait le plus heureux élève de commerce de Paris?... Allons, Julien, sois bon enfant, sois ce que je suis! est-ce entre nous qu'il faut des rélicences, de la fausse honte, pensestu que je te ferai un crime de ce (|ue tu aimes Virginie autrement que de franche amitié; et surtout, car vois tu, méchante harpie, je te connais dos pieds à la tête, que je l'accuserai de calcul, d'avidité j parce qu'elle a maintenant plus d'écus que toi, ce serait bejtu, à moi, d être ladre comme mon oncle; et parce que je suis dans le

commerce, ce n'est pas une raison pour que je préfère de l'or à un ami.

Pâle, souffrant sous la lutte terrible de toutes ses vertus, Julien Prénis restait immobile et muet; sa main froide serrait convulsivement celle qu'Abei lui avait tendue; celui ci, ne cessant de le dominer de son regard, finit par jeter son autre main sur l'épaule opposée du comiuis, puis, employant sa force colossale, il l'amena jusque sur son sein ; alors , il pencha sa bouche contre l'oreille de Julien, toujours insensible en apparence, et il lui ëit :

— Tu comprends, mon frère, que désormais un aveu de tes lèvres est inutile; si tu ne chérissais pas Virginie, tu te défendrais bien autrement.

ici , malgré les elTorts prodigieux de Léon pour se vaincre, soi , et pour retenir les larmes qui remplissaient ses yeux, elles débordèrent avec impétuosité et furent suivies par des sanglots précipités ; mais aucune

parole ne venait encore confirmer ce que tant d'autres signes assuraient.

Dans ce moment, un tiers parut tout proche des deux amis : ce tiers était l'hon\me que leur choix aurait le plutôt éloigné, si on le leur avait permis : M. Tripoussier, enfin. Juh'en était trop agité pour craindre son approche; mais Abel, plus maître de soi, connaissant l'esprit pointilleux , jacasseur, curieux et bavard de son oncle, redoutait déjà le torrent de questions qu'il allait faire; il fut agréablement retiré de son anxiété dès qu'il eût entendu le capitaine patron dire :

— A la bonne heure, M. Julien, voili comme j'aime à vous voir; enfin vous avez compris les avantages de la fortune! car votre sensibilité ne se manifeste, tout me l'assure, que par le bonheur où vous plonge la position magnifique que vous devez à M. d'Anrival ; je viens de le rencontrer, et il m'a appris quelle belle place vous occuperez prochainement.

Il s'arrêla pour respirer, puis il reprit : — Vous aurez là beaucoup de grands coups à faire : vous saurez ce que l'on peut gagner en une semaine, en faisant suer de grosses sommes qui s'ennuieraient à dormir dans un colTie; je vous procurerai, de compte à demi, d'excellens placemens de fonds temporaires.

Ce flux de paroles, ce bavardage intéressé d'un marchand accoutumé à ne jamais entendre parler d'or et d'argent, sans chercher à en retirer un bénéfice (|ueiconque , donnèrent le loisir à Julien de se remettre, de descendre delà hauteur de générosité où il était monté, afin de se trouver à terre et front à front avec le Triix)ussier. La glace que celui-ci jetait sur sa flamme, lui procura le calme nécessaire à soutenir celte conversation vuHlgaire, à laquelle il se livra d'autant mieux, qu'il pouvait, par elle, échapper à l'aveu si puissamment sollicité par son ami.

M. Tripoiissier , qui jalousait trop M. d'Aurival, pour lui donner en son absence son titre de baron , que sa bassesse n'avait garde de lui refuser face à face; était si charmé de voir un de ses commis passer à l'intendance d'une maison opulente, qu'oubliant que Julien serait encore, pendant trois semaines, son souffre-douleur; il continua à se montrer libre, et, terminant par un coup d'éclat, l'invita, en la compagnie d'Abel, à venir manger sa soupe le même jour.

— Oh ! mon oncle ! s'écria mentalement Gorgenet, vous mériteriez que je vous embrassasse, si je n'avais trop de dégoût pour votre plate figure.

Julien, pour qui cette politesse si extraordinaire et si en dehors de l'étiquette féodale de la cour Tripoussier, était un nouveau tourment, une épreuve plus dure que toute autre, puisqu'elle le rapprocherait de sa belle amie ; Julien , dis-je , n'était pas

assez saturé d'indépendance pour oser la refuser. Hélas I cette ame si noble, si pure, portait depuis trois ans le collier de vasselage mercantil, et, malgré elle, l'atniosphère lourd et épais du comnaerce, lui avait déjà enlevé quelque peu de sa vertu. Ce fut donc à contre-cœur, mais avec toutes les apparences de satisfaction, si légitimes à un commis , qu'il accepta cet honneur que lui faisait le patron.

— Bravo ! mon oncle, dit Abel, oh ! vous deviendrez libéral, je l'espère, encore plus.

— Mon neveu , pas de propos républicains : je ne les permets pas dans la maison Tri poussier.

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