‹ Commis et prince (volume 2)Chapitre 15 sur 25 · LE FRUIT DE LA LECTURE D IVANOE · texte numérisé non relu

LE FRUIT DE LA LECTURE D IVANOE

L'orgueil et l'avarice sont les vices qui profitent le mieux des leçons même indirectes. Ils appliquent tout à leur défaut.

[Recueil de maximes.)

— Eh bien ! eh bien !savez-vous l'infâme , l'inconcevable nouvelle? dit le commis Auguste Chrocart en revenant dans la loge du caissier.

— Qu'est-ce? qu'arrive t-il? une révolution, une éclipse de soleil? La Seine al-elle inondé les dépôts de vin de Bercy? demandèrent à la fois le caissier Pigeonnier, Trouffaillon, Le Lapin, et ie commis-

voyageur Ânnibal-Hector-Gengiskan Chicapoii, qui, descendant de la diligence, revenait d'une tournée dans le Midi.

— Bah! c'est bien autre chose; le croirez-vous, je viens d'entendre le patron qualifier de monsieur ce fat de Julien, et l'inviter à dîner à sa propre table aujourd'hui?

Pour comprendre la colère et les parafes d'un homme qui dînait chaque jour chez M. Tripoussier, avec tous ses camarades, je dirai que le chevalier, capitaine décoré'et négociant, avait (un an passé depuis l'époque d'alors) , rencontré dans un roman de vValter-Scott, la solution d'un problème qu'il cherchait depuis longtemps.

Lorsqu'on n'est pas chef d'une fabrique, d'une maison de banque, enfin d'une industrie quelconque; on ne peut concevoir combien ces hommes privilégiés se croient ^.U-dessus de leurs commis, de leurs ouvriers, eniiii de tous leurs subordonnés.

Jamais le haut baron féodal n'avait établi tant de distance entre ses serfs et lui, que ne le fait le patron, le bourgeois moderne; il ne se figure pas que ceux qu'il paie sont ses égaux; il ne les reconnaît qu'en qualité d'esclaves, de misérables nègres soumis à ses volontés, puisqu'il leur procure, avec l'argent qu'il leur donne, logement, nourriture, babits, linge, et les autres besoins de l'existence.

Les rapprocher de lui, leur parler, les admettre à sa familiarité, lui est insuppor» table, son orgueil féroce s'attriste et souffre de leur contact ; il ne leur parle que pour les gronder, il ne les aborde qu'avec un mépris visible; il n'est heureux que lorsqu'il les voit à genoux, ou trembler à son aspect.

Monsieur Tripoussier avait trop haut conduit sa barque, pour n'être pas saturé des senllmens que je fais connaître; ce qui lui était principalement insupportable dans les

rapports forcés qu'il avail avec ses commis, c'était la nécessité de tous les jours de les faire asseoir à sa table, côte à côte de soi et des siens; cette nécessité douloureuse lui rendait la vie amère et le tenait presque insensible à son grade et a ses deux croix ; de pénibles années s'étaient écoulées qu'il avait employées in utilement, à résoudre 'o problème qui changera cet état de chosos.

Enfin la frayeur de perdre une grosse somme, Tayant conduit chez son avocat, celui-ci étant absent, il dut l'attendre, et afin de passer le temps, il ouvrit pour la première fois de sa vie un volume qui n'élait ni Barème ni le Traité du change^ mais bien le roman Epique d'Ivanoé; depuis iors M. Tripoussier ne cessa à chaque retour du diner, de bénir l'heureuse attente et la lecture qui l'avait désencanaillé.

En ouvrant le volume de ce chef-d'œuvre, ses yeux s'arrêtèrent sur la description du souper de Cedric le Saxon 5 à mesure qn'i!

avançait dans l'ouvrage, loin de s'occuper d'une admirable peinture des actes de la vie du moyen âge, il ne vit, ne s'attacha qu'à un seul point ; la position de la table à manger dei'opulentFrancqiclin ; elleformaitun ï : MJans la portion large, était assis Cedric, Lady Rowena, et les hôtes; dansla portion longue et étroite, les écuyers, les officiers de V la maison; et au-dessous d'eux placés, plus bas et vers le bout, les serviteurs moindres; puis les domestiques; enfin et le dernier, le gardeur de pourceaux, le poétique Guk.

Monsieur Tripoussier, en ce moment et comme illuminé d'en haut, battit des mains, poussa un cri qui attira le valet de chambre de l'avocat; puis, et sous prétexte qu'une nouvelle affaire dont il se ressouvenait ne lui permettait pas d'attendre, il remit au surlendemain sa conférence ; car, dussent ses intérêts être compromis, il lui fallait absolument aller mettre un terme aux tortures de son amour-propre. En conséquence,

il partit, rentra chez lui, et dès la porte il criait à sa femme :

— Réjouissons-nous, madame Tripoussier, moi, vous et les nôtres n'aurons plus l'humiliation de manger confondus pêle-mêle avec tous nos subalternes} nous assisterons à leurs repas, l'économie l'ordonne, mais eux seront tenus à dislance de nous.

Ah ! je ne soupçonnais pas que les grands seigneurs d'autrefois eussent des idées si bonnes el que j'eusse besoin d'apprendre d'euXj par quel moyen on s'isole de nos gens, et comment on peut sansen avoir l'air, mortifier ceux-ci.

Les effets suivirent les paroles; le Tripoussier, bavant de joie, fit placer à la hau- Jleur du tiers de la salle à manger, une table large, recouverte d'une nappe en belle toile de hollande : là, dorénavant, lepalron, sa femme, ses enfants , ses proches et les amis ou invités, prendraient seuls place; là, ou servirait en vaisselle pîate, ou en belle

porcelaine, les mets exquis, leslégumeSjles fruits rares ou de primeur ; là, en outre, on verserait aux élus, les vins de Bordeaux, de Bourgogne, de Chanopagne, etc., etc.

Une manière de long tréteau, une véritabje table de cabaret lût posée en travers du milieu de l'autre, sans la loucber néanmoins; une solution de continuité, d'environ six pouces, signalait celte différence. La table du haut était en bois d'acajou, incrusté de palissandre, d'ivoire, d'ébène et d'écaillé j celle d'en bas formée d'ais de sapin mal assemblés, n'était couverte que chaque dimanche d'une toile grossière faite dans la maison.

Là , était d'abord les commis , moins le caissier, retenu parmi ceux de la famille ; ceux-là, par ordre d'ancienneté et de qualité d'occupation; très souvent on reculait à la dernière place et même au rang desdomesiiquesqui vcnaienlà l'extrémité du bout de la table, les commis dont les parents ne

payaient pas la pension avec exactitude.

Tous ceux que les Tripoussiers invitaient à dîner, jouissaient des honneurs de la table noble, où l'on appelait, de loin en loin, tout commis récompense d'un tel lionneur ; or, ceci n'arrivait que dans des occasions extraordinaires, lorsque l'on faisait la politesse d'un dîner au père, au tuteur, ou au parent d'un élève payant la pension, ou bien lejour par où, la mort de son ascendant, il devenait maître de sa fortune ; enfin, lorsque les espèces ou le crédit d'un des siens, décidait le Tripoussier, à déroger à ses habitudes orgueilleuses.

Ainsi donc l'on dînait chez monsieur Tripoussier et dans sa salle à manger, sans pour cela dîner avec lui ; d'autant mieux que les mets, les vins de la seconde tabie, n'avaient rien de commun avec ceux de la première ; et que, surtout, on n'autorisait aucune conversation entre les tables, aucun propos, qui de l'inférieure arrivât à celle diœ

d'en haut ; cette démarcation était rigoureuse et de tous ies jours.

On doit comprendre maintenant comment, bien qu'on dînât dans le même lieu, on ne dînait pas ensemble ; comment on pouvait, sans être ridicule, grâce à un orgueil exagéré, être invité à dîner avec qui on mangeait chaque jourj et comment enlin Auguste Chrocart, le plus jaloux des hommes, ressentait celte distinction accordée au commis de la maison qu'il exécrait le plus. Une des vipères qui le rongeait avec plus de furie , était celle qui lui remémorait la pensée, que lui, Auguste, n'avait jamais obtenu cette glorieuse faveur; quand Abel en saqualité de petit- fils, de cousin et de neveu, était l'appelé plusieurs fois dans la semaine à cet honneur tant envié.

—Je gage, Guste, dit le caissier, que la vue de Julien, à la tabie d'en haut , influera sur ton appétit, et que tu ne feras nue mangcMdeux fois plus que les aulrcs.

— J'avoue que je crains que ma nourriture à force de s'aigrir, ne se tourne en poison.

— Misérable! pour avoir de celui-là, lu n'as qu'à te mordre la langue, ou bien qu'à avaler la salive; voici Abel, je vais lui faire part de la sainle amitié qui te lie à Julien et dont tu nous donnes une preuve si touchante.

— Pourquoi feindrai-je de l'aimer? je le hais et le déteste; au demeurant il me le rend bien.

— Tu te trompes, Chrocart , dit Abel, qui se tenait derrière lui depuis un moment; tu te trompes, mon ami ne te hais pas, il te méprise.

Âh ! qu'il me le dise en face, et je l'exterminerai.

— Bon ! il ne se déchausse point pour te leprouver. Depuis trois ans que nous sommes ensemble, lui et moi ne le l'avons nous pas chanté sur tous les airs? tu n'as pas

voulu entendre ce langage : au demeurant, voici Julien , je vais lui demander son opinion sur ta personne, et tu vas voir.

— Abel, répartit Chrocart en le regardant avec la rage d'une hyène qui ne peut dé-, vorer sa proie, bien qu'elle l'ait devant ses yeux; Abel, crois-moi, ne me pousses pas à cette place, ou l'on préfère le crime, à la peur de l'échafaud; tu ne te doutes pas de ce que je suis capable.

— Oh ! que si bienj je sais que hors de bien faire, tu es capable de faire tout: mais il y a une bonne raison qui te sauvera un jour de la potence, c'est que tu es encore plus lâche que méchant.

Le fils du garde de commerce se mit à rire, (au lieu de répondre à ce propos insultant), avec une expression si diabolique et si menaçante dans sa prophétique hideur, que l'honnête caissier qui l'examinait en frisonna soudainement} lui, à son tour, prenant Abel a part, lui conseilla d'avoir de la

prudence et de ne pas exaspérer une bête venimeuse.

Julien venait en effet à !a caisse pour demander un renseignement ; mais ia vue d'Abei, que dans ce moment il voulait éviter, le détourna de son idée; i! passa outre et se perdit dans les profondeurs du n>agasin. Abel qui l'attendait, et qui devina son stratagème, se mit à sa poursuite. Des qu'il ne fut plus là, Ciparisse Pigeonnier , toujours dans le but d adoucir l'âme vindicative d'Auguste; dit à lui etaux autresqu'aprés dîner, pour les refaire, et pendant la demi-heure de repos qu'on leur laissait , il les régalerait de café et d'une histoire.

— Toujours prise dans les fastes des courtauds? dit en ricanant Chrocart.

— Je n'en sais pas d'autres, répondit l'honnête caissier.

Ici le voyageur Aunibal-iiector-Gengiskan-Alexandre Chicapon, voyant monsieur Tri poussier sortir une autre fois du maga-

sin, accrocha du Ijout de sa cravache par un mouvement habile, un des boutons de la veste de Chrocart et l'ayant ainsi attaché, le tira avec, et l'entraîna dans une division écartée et obscure des voûtes étendues du lieu. Là^ on ne vendait que des toiles grossières, là ne venaient que des chalands communs ; l'endroit était désert momentanément; et dés que les deux commis y arrivèrent, le voyageur se mit à dire à l'autre: — Guste, je t'adore, car tu détestes ceux que je ne peux souffrir; j'abomine cet insolent Abel, qui nous cercle de son crédit de fils et de neveu, de sa richesse et de sa force physique; mais mieux encore j'exècre Julien : en voilà un qui nous foulera aux pieds, lorsque le jour de sa gloire sera venue!. . il y aurait un bon coup à faire! et je ne vois pas pourquoi, nous ne le ferions pas à nous deux.

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