‹ Commis et prince (volume 2)Chapitre 16 sur 25 · L ALLIANCE DE DKUX MÉCHANS · texte numérisé non relu

L ALLIANCE DE DKUX MÉCHANS

Le pacte établi par le crime ou les vices, est toujours formé au détriment de la vertu.

{Recueil de maximes.)

Ce n'était pas un regard ordinaire, que celui lancé à son camarade Ghrocarl, par Cliicapon dit le voyageur, au moment où il finissait sa phrase anibique. Cclui-la sans comprendre le sens caché du regard et déjà suffisamment éveillé dans sa curiosité perverse, parle propos même qu'il avaitouï, frémit d'abord de mâle joie, puis exaaiinantavecat tention et de son œil fauve, l'inleriocuteur,

lui répartit, qu'il n'était pas devin et ne perçait pas au travers d'une parole enigraatique.

— Voilà le hic! reprit Chicapon ; c'est jouer gros jeux parfois, que de prendre un confident ; est-ce qu'une seule chose, Guste, ne te suffirait pas?

— Laquelle.

— De savoir que l'on te payerait à cher prix, si tu t'engageais à ne reculfîr jamais, et à me prêter ton secours, en quelque lieu où je voulusse te conduire.

— Non, répondit Auguste résolument ; je sais par cœur, depuis que je vais au théâtre Français , par le moyen de la claquej la fable de la Fontaine, et la comédie de monsieur Scribe, Bertrand et R/iton : je ne consentirai jamais à tirer les marrons du feu pour qu'un autre, toi; par exemple, tu les gruges; il est possible que je ne reculerai pas lorsque je saurai ton but; que je te verrai marcher avec moi sur la même ligne.

- Tu exiges beaucoup, imbécile, dans la finesse; ta soumission aveugle t'aurait été si productive; tu ne courras aucun danger, tu auras une forte somme.

— Je t'ai dit mon dernier mot.

— Avant que de conclure, je dois, moi, consulter ailleurs... patiente donc encore un peu... tu seras employé, c'est certain, où trouver mieux que ça ?

— Tu viens, Chicapon, d'éveiller ma curiosité.

— Depuis celle d'Eve, toutes ont mal tourné dans l'intérêt de qui l'éprouve ; songes y encore, agir sans rien savoir d'un secret, n'expose que d'un côté; tandis que l'on est perdu de tout, silôt que plus haut que nous, peut craindre notre trahison, par lâcheté , intérêt, ou folie... tu n'en démords?., eh! bien tant pis pour toi... dimanche prochain, quelque temps qu'il fasse promène toi à neuf heures .de nuit dans le passage du Grand-Cerf , je t'y rejoindrai,

et la je le conterai ce que l'on me permettra de te révéler. .. tu n'as jamais fait attention à qui Julien ressemble ?

— Non , et ce n'est pas au diable, car il est trop beau garçon.

— *■ imbécile et aveugle , dit le voyageur a demi voix.

A cet instant delà conversation, ces deux mauvais confrères virent Jules se dirigeant vers |a division retirée du magasin, où ils étaient; fâchés d'être vus par lui à l'écart, et comme s'ils s'étaient devinés dans leur double pensée, tous les deux coururent promptement vers une pile de marchandises si liante qu'elle atteignait la voûte, appuyée contre elle et sur le plancher par le bas; elle avait été dans son centre mieux étayée par une disposition savante dAbel , (jui, ctinrgé de la construire avec nombre do ballots, lui avait donné la forme d'uneéquerre creuseau-dedans, et où deux, où quatre personnes auraient pu se cacher.

Ce fut vers cet asile que Chicapon etClirocarl se réfugièrent, résolus, si on les découvraient, à prétendre ne si être blottis que dans le but de faire peur a celui de leurs camarades qui, le premier, s'en serait approché. Julien n'allait pas de ce côté, ou plutôt il voulait tourner celle muraille factice et se réfugier où les autres étaient déjà, et ceci dans le but d'échapper à son ami Abel qui le talonnait ; il n'f ut pas le temps d'atteindre cet endroit, Abel l'avait déjà vu et lui criait de l'attendre.

— Que me veux-tu? demanda Julien en feignant la mauvaise humeur, arme fatale et qui réussit peu , surtout en fase de la franchise et de l'amitié.

• Abel , d'abord parodiant Basile dans le mariage de Figaro, se mît à dire d'un ton plaisant :

Là! la! mauvaise, Dieu vous appalse.

— Sais tu, Julien, que tu me dois une réponse , et qu'il me la faut avant que tu viennes l'asseoir à la table de mon oncle.

~ Et je ne te ferai pas la réponse que tu veux, parce que je ne peux pas la faire.

— Bon ! j'ai gagné déjà un point, tu n'oses plus maintenant me dire que tu ne veux pas] tu en es à je ne peux pus : or, ceci annonce clairement que tu as un secret, puisque tu neveux pas le trahir; mais tu le trahiras, ou mieux encore tu me leconfieras, si bien je te donnerai la chasse. Je suis piqué au vif, je ne me laisserai pas épouvanter par ta colère , ni rébuter par ta brusquerie.

— Mon Dieu! mon Dieu ! que tu me rends malheureux !

— Je suis sans pitié envers ceux qui veulent l'être. Non! je ne peux concevoir d'où vient ta persistance^ à clore ton cœur, lorsque j'y ai lu à livre ouvert.

Jusqu'ici les deux auditeurs n'avaient rien compris à cette vive conversation ; leur

curiosité était excitée autant que possible , ils maudissaient deux amis tellement unis de pensées qu'ils pouvaient parler longtemps, s'attaquer et se répondre, sans soulever le voile mystérieux qui les couvrait. Malgré le péril qu'il y avait à se faire ouïr; Chicapon àson tour, rempli de sop idée fixe, ne doutant pas que le secret dont Julien cachait a Abel la connaissance, ne fut celui-là même donl lui était le possesseur; se bazarda en posant ses lèvres sur l'oreiiie même d'Auguste, à murmurer ces mois:

— Je sais de quoi il est question.

— Quelque soit le malhonnête homme qui nous épie en la compagnie d'un second vaurien de son espèce ; je le préviens qu'il se trompe dans sa conjecture et qu'il ne peut savoir de quoi il est question.

C'était Abei qui parlait ainsi; la muraille d'éioffe était disposée de manière à servir de conducteur à la voix, e*t l'ouïe fine du jeune Corgenet n'avait pas perdu une

syllabe des mots dont le son passait à travers les interstices de la pile simple, contre laquelle lui et Chicapon était appuyé; ni ce dernier , ni son camarade ne se sentirent la force de demander raison à Abel de son outrage , à tel point ils étaient dans leur tort.

Mais lui, recommençant à les provoquer, tentait déjà d'aller en tournant au tour de la muraille factice, les reconnaître et les couvrir de honte, lorsque Julien, lui saisissant le bras, l'arrêta.

— Ne vois-tu pas, dit-il tout haut, que ceux de nos amis qui sont là, témoignent en ne paraissant pas leur regret d'une indiscrétion légère; ils n'y sont pas venus pour nous écouter puisqu'ils y étaient avant notre arrivée ; c'est nous qui, en vrais étourdis, avons oublié selon les règles de la prudence, d'explorer des endroits suspects. Donc, afin de n'avoir pas à rougir ou à nous en vouloir réciproquement , c'est à nous.

Abel , à nous retirer ; viens, je l'exige.

— Soit, répartit Corgenet, tu les sauves duchâlimentqueje leur devais; mais toi tu ne m'échapperas pas, et où ce que tu ailles, je t'obligerai bien à ne plus faire le mystérieux.

Julien amena donc son ami, et afin que les deux espions pussent quitter leur demeurer inconnus, il rentra toujours avec Abel dans le petit salon. Il y avait vu flotter un coin de robe qui tournait à la porte au moment où lui quittait Tarrière-magasin, et cet aspect lui donnant l'assurance que cette pièce était habitée. Il y entraîna résolument son ami; mais que devint-il, lorsqu'à l'instant où passant le premier, il en franchissait le seuil, il vit Virginie dans cette chambre toute seule et face à face de lui ?

Son premier mouvement à cet aspect fut de se reculer et de prendre la fuite; mais Abel était après lui ; Abel aussitôt vit également sa sœur, et transporté d'une cir-

constance aussi favorable à l'accomplissement de ses desseins; il employa à son aide le secours de sa force prodigieuse, et appliquant ses deux mains sur les épaules de son ami, et poussant en avant de toute la vigueur dont il était armé, l'action d'impulsion, précipitée par le contact de son corps, arrêta Julien dans sa tentative de retraite, et le contraignit d'aller en avant ; cela fait, Abel bravement ferma la porte et appuya contre^ ses larges épaules; c'était la consolider mieux qu'avec des verroux; la fenêtre donnant sur la rue était grillée , Julien n'avait donc aucun moyen de s'évader.

Virginie, eu reconnaissant son frère et celui qu'elle ne haïssait pas, rougit sans doute, mais en même temps ne dissimula pas la joie de la rencontre. Julien, au contraire, anéanti , médusé , se tenait debout, immobile, et à la manière des statues. Abel seul, calme et comprenant l'importance du moment, et certain qu'il n'aurait qu'une

rapide durée, se jura par tout ce qu'il se savait de sa vie, de ne pas laisser échapper une occasion aussi favorable. En conséquence, il entra en matière sur-le-champ.

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