‹ Commis et prince (volume 2)Chapitre 17 sur 25 · L AMOUR ET L AMITIE · texte numérisé non relu

L AMOUR ET L AMITIE

Dans la lutte de ces deux vertus célestes, le triomphe n'est jamais honteux, et la de'faite est constamment honorable.

{Recueil de maximes.)

— Parbleu, ma petite Virginie, dit Abel, tu ne pouvais arriver plus à propos; voici un camara<le qui, depuis ce matin, me désespère par son mutisme et la folle manie de me cacher ses sentimens... Tiens, regardele; que te semble de ce mouvement et de ces gestes ? Sais-tu pourquoi il se met à genoux devant moi"? pourquoi il me tend les bras et me supplie de me taire? c'est qu'il

ne lui plaît pas de m'avouer par la parole ce que tout en lui, depuis une heure , m'a fait connaître ; c'est qu'il t'aime éperdueraent, et que, parce qu'il te sait riche, il ne veut pas te le dire ; bien convaincu , sans doute, que tu es trop laide , trop mal faite et trop imbécile pour qu'on ne t'aime qu'à la faveur du million de ta dot.

Dés le début du propos d'Abel , Julien , en effet , s'était prosterné devant lui , et , cherchant, ])ar ses bras qu'il élevait vers lui , et par ces mots répétés faiblement : « Tais toi ! làis toi ! tais-toi! » lui imposer silence 11 connaissait mal son ami; lorsque Julien eut ouï le dernier chef d'accusation, ou plutôt la forme adroite employée par Abtl pour justifier sa passion ; il comprit que les choses étaient venues au point, que, continuer à se taire était impossible ; en conséquence, se relevant et aliant vers Virginie, vioie.mment émue , rougissant et non courroucée :

— Mademoiselle , dit-il , je serais mort avant de vous faire lire au fond de mon arae;oui, je l'avoue, c'est l'inégalité de fortune qui me contraignit à me taire ; je me sentais indigne de vous posséder , et je gardais le silence ; mon ami n'a pas voulu comprendre combien ma position était, est, et sera délicate; il m'a forcé dans mes derniers retranchemens. Non , je n'ai pas besoin de vos richesses pour vous chérir, on vous aimerait sans elles; et si vous ne possédiez que vos charmes, vous me verriez alors me placer à la tête de vos adorateurs. Malheureusement , il n'en est pas ainsi ; vous possédez l'opulence , les vertus et les charmes, et je ne veux pas , en cherchant k vous plaire , mériter les reproches de vos parens , le mépris du monde, et l'accusation d'ingratitude que le baron d'Aurival m'adresserait.

— Tout cela est bel et bon , dit Abel en riant ; et comme je te connais , je l'aurais

écrit à l'avance; mais comme le temps nous presse, et comme je suis parvenu à franchir de ton côté toutes les difficultés , il faut que, de l'autre, je sache aussi à quoi m'en tenir. Dis-nous franchement, Virginie, qui tu préfères , à ton frère secomi , à l'ami de ton enfance, au plus beau, au meilleur de tous ceux que nous connaissons.

— Personne , répondit la jeune fille en cachant sa jolie tête, contre la large poitrine d'Abel.

— Victoire! Victoire ! dit celui-ci transporté. On dit que je suis paresseux ; j'ai pourtant fait aujourd'hui de la belle et de la bonne besogne; et toi, monsieur l'épouvanté,^ as-tu entendu la réponse de cette gente filie? Quoi! tu n'es pas cette fois à genoux devant elle? Parbleu ! Julien, tu n'es guère galant.

— Me reprocheras-tu, répartit celui, de ne pas me trouver assez de force pour supr porter mon bonheur? Ah! je l'avoue en

rougissant, mon cœur se brise sous tant de félicité; mais je songe à l'avenir, et je m'y vois bien maliieureux.

— Julien , dit à son tour \'irginie ; les trois années dernières qui nous ont en quelque sorte séparés, vous auraient elles rendu pareil aux honimes qui nous entourent? ne voyez- vous continuellement que la fortune ? croyez-vous que dans des lieux où l'hydrophobie de l'or n'est pas encore complète , il ne puisse s'y rencontrer des parens sages qui préfèrent dans leur gendre la réunion des plus belles qualités, à un peu plus à un peu moins de fortune? Je sais que ce n'est pas l'opinion de ceux d'ici ; mais mon père, mais ma mère vous ont toujours uimé ; doutez-vous qu'ils se refusent à ce que mon frère voudraj et je n'ai jamais pensé autrement que ce cher frère.

A ces mots^, fqui le comblait dejoie, le jeune Prénis ne put s'empêcher de saisir

vivement la main charmante de Virginie , et de la couvrir de baisers. Pendant qu'il oubliait ainsi toutes ses résolutions, Abel, devant eux, élevait ses mains sur eux , et leur disait d'une voix solennelle :

— Couple sensible, couple chéri, recevez ma bénédiction , et , de mon autorité fraternelle, je vous unis.

La porte , fermée, fut ouverte avec violence , et le irio , se retournant tout épouvanté, ainsi qu'il en eût été avec raison, si on l'avait surpris à mal faire. La véhémence avec laquelle le battant fut poussé contre la muraille annonçait le patron qui, peut être, avait tout entendu , et Dieu sait à quel orage il fallait s'attendre dans ce cas. Les conjectures rapides et pénibles ne firent faute ; aucune n'avait atteint a la réalité : c'était Agathina, vivement émue, sans doute, mais uniquement de joie et de mauvaise humeur.

— Enûn , je vous trouve cousin et cou-

sine, et ce n'est pas faute de vous chercher , ça que Ton m'embrasse; oui, toi Abel, comme toi Yergenie^ et ceci en retour delà bonne nouvelle que j'apporte; maintenant, devinez qui vous attend l'un et l'autre làhaut.

— Mon père ! s'écria la jeune fille.

— Ma bonne mère, dit Abel à son tour, chacun emporté par l'entraînement de son sexe.

— Oui, mes amis, oui, nos chers parens, est-ce bien à eux de ne pas nous oublier et de nous surprendre ; ainsi, venez, ils vous demandent, et vous de même, monsieur Prénis, ajouta la coquette Agathina, qui condescendit à honorer d'un mouvement de lète en signe de salutation, l'un des commis de son père.

— Parlons, partons, dirent avec allégresse le frère et la sœur... Allons, Julien, du courage, ajouta Agathina , et tout bas à son ami :

— Je gage, poursuivit Agalliina en s'atl ressaut à sa cousine, que ma tante et mon oncle arrivent avec le dessein de te marier promptement... Ah! ne me serre pas la main avec tant de force , sois satisfaite moins à mes dépends... Mais, que vois-je, les parens arrivent et tu es pâle et tu vas pleurer? Virginie, prends-y garde, tu ne places pas ton cœur convenablement.

Le motif qui avait inspiré à mademoiselle Tripoussier la fin de cette phrase, venait de prendre naissance dans le regard réciproque échangé entre sa cousine et Julien; certaine d'avoir surpris le secret de leur intelligence, qu'au reste elle soupçonnait vaguement , elle s'en offensa pour l'honneur de sa famille; car, dansces âmes saturées de calculs financiers, il y a des proportions de rang et de tout ce qui sépare les castes, là où on rencontre inégalité de fortune.

Indignée donc de la faiblesse de sa pa-

rente et de l'audace avide du jeune homme de son frère, elle ne balança pas à servir l'une ainsi qu'elle l'entendait et à commencer la punition de l'autre; pour remplir, soudj^in, ce double but , elle prit, étant au milieu du magasin et bravant les regards scrutateurs des commis étonnés de ces allées et venues, le bras d'Âbel ; puis, entraînant celui-ci en avant , elle lui dit , le plus mystérieusement possible :

— Remercie-moi , cousin , du service que je vais te rendre; lu ne vois pas ce qui se passe sous tes yeux; sache donc que ce mendiant, élevé, nourri par ta famille , ensorcelle ta sœur; car, il a su la séduire: elle l'aime, c'est certain.

— Remercie-moi, cousine, répartit Abel du même ton et en répétant les mêmes paroles, du service que je vais le rendre ; tu ne vois pas ce qui ce passe sous tes yeux; sache donc que si tu t'avise de dire à tes

parons ou aux miens, la moindre chose de

ce qui concerne Julien et ma sœur; que si tu fais acte quelconque pour te mêler de leurs affaires, je te jure, par ce que je sais de plus sacré; que, le regardant comme ma mortelle ennemie, je te haïrai, je te mépriserai autant que je t'aime, et que j'épouserais plutôt la fille du diable, que celle de mon oncle et de ma tante.

A mesure qu'Abel répliquait avec cette vigoureuse 'amitié; Agathina , confondue, sentait en soi un rude combat, s'éleverentre son amour et son orgueil offensé. La détermination bien arrêtée de son cousin à vouloir protéger les projets de son ami, étaient tant en opposition, avec ce dédain profond de la pauvreté et de la bassesse de tout indigent, dans lequel on l'avait élevée dès son enfance, que la lutte intérieure était violente; néanmoins, elle en était à sa première passion. L'athlétique Abel avait vaincu son cœur; elle frémit à la pensée de lui déplaire; alors, le regardant avec

cette compiission que le moins sensible voue aux aliénés, elle lui dit, avec les mêmes précautions :

— Tu perds la tête, Abel , puisque tu veux me ravir ton cœur, en retour d'un avis pour lequel j'attendais tes remerciraensj mais , puisque tu veux sacrifier Vergenie j puisqu'il t'importe peu qu'elle , celui-là et leurs enfans, retombent un jour sur nos bras, peu m'importe! désormais ce sera sur eux bouche close. La seule grâce que jeté demande, c'est de ne pas ra'accuser de ce que leur imprudence, ne tardera pas à révéler à tous.

— Ma belle Agathina , ceci alors sera leur affaire; mais je t'en conjure, tâche de m'aimer un peu plus que mon opulence, tu me mépriserais donc si j'étais pauvre.

A cette attaque si bien dirigée, à cecoup qui frappait dru et droit, la fille aux Tripoussiers se mordit les lèvres; comprit alors malgré le peu d'étendue de son jugement,

la situation fâcheuse où elle s'était placée: répondre lui devenait difficile ; sa cousine qui suivait, devançant Julien de deux marches de l'escalier dérobé , l'ayant appelée , lui demanda si elle connaissait, d'une manière positive, la cause du voyage inattendu de ses parens.

Lorsqu'une fois l'éveil est donné, l'esiirit s'illumine de ce qui, auparavant, l'aurait laissé dans les ténèbres; Agathina comprit que la question de Virginie était dirigée dans l'intention de rassurer l'inquiétude du commis; or, comme elle voulait tout ensemble contenter et punir Âbel , elle éleva la voix de manière à lui faire surmonter le craquement du bois qu'on foulait , et avec plus de malignité que de conviction , car elle ne savait rien encore , elle répliqua :

— Je suis assurée qu'ils ne sont venus qu'afin de te contraindre à choisir entre le fils du banquier et le gentilhomme.

— Méchante et menteuse , dit aussitôt qu'elle, son cousin; qui , prenant son parti, se tourna dans l'obscurité du lieu, vers son ami et sa sœur, et , s'adressant à tous les deux, bien qu'il ne parlât qu'à elle , il dit u

— Rassure toi, Virginie; ne vois-tu pas qu'Agalhina donne pour réelle désir qu'elle a que lu lui ouvres le temple du mariage; je la défie de me soutenir que père et mère lui ont dit un mot de ces choses-là... Allons , Agalhina, réponds non à ta cousine, mais à moi...

— Ëh bien! je le dirai que tu peux chercher ailleurs ta femme; je ne serai jamais celle d'un garçon malhonnête qui , devant un étranger , n'hésite pas à me taxer de mauvais cœur et de mensonge.

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