LA GRISETTE ET SES TROIS AMANS
Nous sommes arrivés à une époque, où une jeune fille n'est qu'une marchandise sur laquelle autrui et elle, multiplient les spéculations .
{Recueil de maximes . )
La hideuse reddition de compte qui terîiiine le chapitre précédent, continua cl finit dnns les foriiies connues. La pauvre filie, car malgré sa profession indigne elle me paraît moins vi'e que le commis , son amant; capitula avec ce dernier, à qui ia force physique manquait , afin de lui aider àla dépouiller en entier de l'horrible gain de son commerce. Elle lui abandonna d'à-
bord loyalement cent sous ; puis il en eut une pièce d'un franc, sous prétexte qu'il la lui fallait pour payer une iettc d'honneur. Enfin Chrocart lui arracha, en outre, uncvquarantaine de centimes : celles-ci devant fournir à son tabac et à affranchir une lettre qu'il écrivait, disait-il, à sa marraine, et <jui lui rapporterait cinq cents pour cent du déboursé.
La récompense, due à la fille, suivit. Je lire le rideau sur tout ce qu'ont de dégoûtant de telles scènes, malheureusement communes ; car les parens, ceu\ de la province surtout, ignorent de quelle manière et en quel concubinage dégradant vivent les jeunes commis, pour la plupart. Oui, je l'affirme, le plus grand nombre, envoyé à Paris sur la confiance de leur sagesse, et avec une pension, ou Iroj) raiiinne en réalité pour leurs vrais besoins, ou trop faible pour suffire à leurs fantaisies; ^'attache à
uife grisetle isolée pareillement, chacune I. \1
fille publique , ou à peu près. Certaines, au milieu de leur vie désordonnée, ont des qualités précieuses, une générosité noble, survivant à la passion presque toujours. C'est une justice à rendre à cette classe de femmes, que de dire que bien souvent elles nourrissent, logent et habillent l'amant dont elles ne veulent plus; j'ajouterai que les jeunes gens sont plus durs, plus ingrats qu'elles : ils leurs jouent des tours plus mauvais , et si elles leur font des traits^ c'est-à-dire , si elles les trompent par besoin, calcul ou fantaisie; du moins, eux, les retrouvent toujours au moment de leur mi* sère: tandis qu'il est bien rare qu'un jeune homme se résolve à faire du bien sans in- * térêt, et à une femme dont il ne veut plus. De ce côté, franchement les femmes valent mieux que les hommes.
Vivre avec une grisette, et plus ordinairement à ses dépens, qu'elle aux siens ; telle set la vie des jeunes commis livrés , par des
parens égoïstes, sur le pavé de Paris. Là, ils font de mauvaises connaissances; là, ils se corrompent , se pervertissent, deviennent insensiblement sans conscience ; puis escrocs honnêtes, puis filous sans pudeur, enfin voleurs hardis, et par fois assassins ; là, ils font de fausses leltres-de-change, ils contrefont des signatures , ils empruntent sous forme rapineuse; là, ils oublient les semonces d'honneur et de religion qu'ils avaient apportées à Paris.
Sur mille commis venus probes, pieux et sages; neuf cents quatre-vingt-dix, au bout de six ans, sont sans foi, sans morale, sans tendresse des leurs, et, devenus cire molle complètement , sont propres à recevoir l'empreinte de tous les vices qu'on voudra leur inculquer.
Qu'on ne s'élève pas contre ce que j'avance, par la frayeur qu'on aura de mes paroles ; qui me démentira se trompera soi-
même, ©a voudra tromper la province aa profit de la capitale.
le rae résume : tout jeune homme envoyé à Pâriïpour y passer plusieurs années, n'importedansquelbul; a, contreune chance de revenir tel qu'il était, ou mieux encore, ircis cents chances de perdition et de chute certaine. Malheur donc aux fils et aux familles, de ceux qu'on expédie vers la grande ville et de ceux qui y sont expédiés, sur leur foi.
Hyppolile Trouffaillon ayant, comme ses vingt-sept autres camarades, reçu ses dix francs et promit d'être un des neufs qui se réuniraient chez Halevant, ne ^'associa d'abord ^ucun de ses camarades, et prit à lui seul la roule de la Halle au blé.
Au pourtour de cette rotonde immense s'ouvrent des maisons mal famées et dos rues qui ne le sont pas moias ' quelques filles de mauvaise vie y ayant planté leur pavillon, ont déshonoré des lieux où certainement doivent habiter des
familles honnêtes; mais le préjugé existe, et quiconque se respecte, n'osera pas dire qu'il a son domicile dans ce quartier, si, par nécessiteuses affaires l'y retiennent.
Hyppolite Trouffaillon s'achemina donc furtivement de ce côté; il entra dans l'allée, presque toujours ouverte, dune des maisons situées au midi sur leur façade vers la Halle au blé; et la, répondit à la question du concierge établi à l'entresol : où il allait? Qu'il montait chez lui. Or, cet autre chez lui, en comptant pour le premier celui de l'hôtel des Trois-Merlettes , était le modeste et propre appartement de demoiselle Célina Morel, fille mineure, néanmoins émancipée bien et dûment, j'en réponds.
Cependant, ce n'était pas là la répétition exacte de celle avilie Adélaïde, chez laquelle, et malgré moi, j'ai amené le lecteur. Mademoiselle Célina appartenait à cette mullilnde d'orphelines, de fait ou de na-
ture, qui jouissent, sur le sol de Paris, de tous leurs droits civiques : pauvres enfans abandonnées de tous; sans ascendans, sans frères et sœurs, sans oncles ni tantes; libres de leurs faits et gestes; portant, dès leur adolescence, le lourd fardeau de leur liberté, sans néanmoins avoir mésusé de celle-ci, ni complètement démérité de l'estime des honnêtes gens.
Ces grisetles sont toujours jeunes, leur âge les rend presque toujours jolies : on sait le charme de la beauté du diable ! elles ont leur chez soi , mobilier d'abord bien humble, tant que la sagesse les conseille, et augmentant de nombre de pièces et de luxe de celles-ci, à mesure que la vertu cède la place a la nécessité; constam- •ment , et bien souvent aussi, à la faiblesse de son sexe et à la séduction du sexe opposé.
Une griselte est nécessairement une ouvrière active, occupée, gaie, vive, étour-
die , curieuse , gourmande , coquette et bonne enfant dans l'acception du mot; la solitude physique et morale lui est anthipalique : il lui faut de la compagnie, mais de celle d'un homme. Les femmes ne se comptent pas entre elles; fussent-elles cent ensemble, chacune, séparément, se croirait seule dans un désert.
Par malheur que des circonstances invincibles, que des entraînemens plus funestes la forcent, et ceci mille sur deux, à étendre à trois amis, ce besoin de compagnie; amis classe^; dans l'ordre suivant depuis qu'a Paris il y des grisetles : 1° l'homme essentiel , nécessaire , indispensable et le moins aimé; celui qu'on qualifie, le bourgeois, mon monsieur, mon vieux, mon oncle, mon parrain, mon tuteur, un ami de ma famille et un autre milord, pot au feu, le vilain! pluscenttitres d'argotque j'ignore mais que dira lé professeur, monsieur .... enfin celui qui paie, qui fournit à
tous les besoins, et qu'en retour on haït, on craint, on trompe et on mystifie; celui-ci n'a pas d'âge; il est ordinairement décrépit cacochyme, lajd et .puant ; npais fut-ce un Adonis et se mainlint-jl perpétuellement, à vingt ans, il n'en sérail pas moins pris en aversion; par cela seul qu'il tient les cordons de la bourse.
2° |[j'amant ,non dpcœur, maistle/at^am^e: {^jeum , \ehçcif}iymon éUiçltcmtj fnpn élèue de commerce^ e\,ii. etc. .cejuj qiae l'pTi affiche ej. qui mènp ^ la promenatlp, aux fipectaçles, aux bals, au Prado, à laGran(|e-Chaumière, etc., ce second paie, il est vrai, mais sans que l'on soit en droit de le giuger ; il donne, parce qu'il a, tout ce qu'il a, et même parfois on le paie monientanéraent ; il est avec lui des rapports debous procédés on n'a recours à lui qu'à défaut du Numéro un; on le traite , on le cajole ssi bien, on a tant d orgueil de sa compagnie, de son élégance, de sa figure gracieuse, de ses bijoux.
de sa montre d'or, de son carrick-, que souvent on se figure qu'on l'adore, et que lui-même peut jurer qu'il est aimé. On ne le choisit que dans une classe élevée , fils de famille, de haute bourgeoisie, de riche mercanlilierie ; il est nécessairement étudiairt en droit , en sciences, en belles-lettres, en médecine, plus rarement en chirurgie. Ici on commence à déroger; autre fois on y joignait des étudiansen théologie, c'est-à-dire les abbés; il n'y en a [>lus maintenant et quoi qu'on en dise, les bonnes mœurs et la vertu habitent dans nos séminaires. L'amant Numéro deux est gardé au moins pendant une année, mais jamais pendant deux; il fait, ou on lui fait des traits, et on se sépare après une scène à l'amiable; la griselte aime mieux ce dernier moyen en ce qu'il lui conserve un ami à défaut d'un amant; c'est, croit-elle, une ressource en expectative.
3" C'est ici un des mystères du fond du
cœur de la grisette : celui-là n'est jamais un homme riche ni de haut rang, il doit être l'égal de tous points de la grisette : c'est un ouvrier, c'est un garçon de quelque établissement public; mais plutôt, et ici je le dis à regret, un de ces misérables fainéant à profession indécise et même odieuse. C'est un espion de la police , un apprenti voleur, qui a toutes les qualités de l'espèce, à qui seulement manque la force ; c'est un aide co'ffeur accoutumé à tous les vices et ne rougissant d'aucune profession. L'amant numéro trois, inconnu au deux autres, ou bien, si on le présente en qualité de frère ou de cousin-germain, ne se montre que rarement ai^ec sa femme. Le crime à profané ce mot! L'homme doit ne pas inspirerde la jalousieaux autres, aussi ne le voit on que dans la nuit avancée, ou le jour à peine commencé ; il n'a aucune vertu, il possède tout ce qui rand infâme; ivrogne, débauché, joueur frénétique; il fume ou il chique tout
le jour, dès que le' soleil se lève, jusques à l'heure de Cappel ou de la banque , selon son degré de pervertissement 5 ce moment est celui où il arrive chez la griselte, soit pour la battre, soit pour la faire financer, soit pour l'aimer; car il ya del'anjour dans ces anies gangrenées et si moralement empuanties. Eii bien 1 le croira-t-on? c'est pour lui seul que la grisette est réellement passionnée ; elle ne recule ni devant ses vices ni en face des maladies honteuses qui le rongent ; elle le soigne, le chérit, le dorlotte, le caresse. Lui l'injurie, elle rit; il la bat, elle est heureuse : dans un moment de jalousie enragée s'il vient à la tuer , elle lui pardonne car elle l'aimait tant ! ! ! à moins, que poussée à son tour par une pareille furie, elle n'ait pris le devant et ne l'ait assassiné la première.
Je pourrais poursuivra ce sujet, mais je laisse a de plus habiles lo soin de le compléter ; je voulais en montrant la position
des trois amans de la gpisetle, établir celle d'Hyppolyte Trouffaillon, fils, ai-je dit, d'un riche marchand de chevaux, destiné à une opulence bourgeoise, et commis dans un magasin renommé. Il ne pouvait pas être l'amant numéro trois; de mademoiselle Célina; trop jeune et assez joli garçon, tenu de court par monsieur son père, le rôle du Gréèus trompé ne lui convenait pas , non plus; il devenait dès-lors un des amans renfermés dans la seconde cathégorie.
Depuis quatre mois il vivait marilalement avec la jeune fille, qui, du reste, était charmante et gracieuse de toutcôlés; de plus, elle l'aimait presque réellement, ^n par une circonstance particulière, elle se trouvait libre du troisièmeamant, et privée du premier à son grand regret. Aussi k part ses trahisons passagères, éclairs rapides et sans souvenirs dans la conscience d'une grisette, elle lui était lîdèie , cela arrive rarement, et cela est fort agréable; Polyte en jouissait-il
homme capable d'apprécier un tel bonheur.
Ici, je me sens pris à mon tour par une sorte de remord; faul-il, parce que je n'ai aperçu^autour de mademoiselle Célina des assidus de haut et de bas étages, qu'elle dùl nécessairement en avoir eu naguère, ou en reprendre avant peu? est-ce une règle si invariable, si stricte dans son éxecution, pour qu'il devienne impossible à une jeurïe fille de s'en affranchir? Celle-là ne pouvait-elle garder son cœur à un seul? la griselte unitaire est elle donc , une espèce tellement fabuleuse, que dans la réalité on ne la rencontre pas?
Oui, il doit y avoir dans l'espace d'un siècle, à Paris, une jeune personne libre de ses actions , et maîtresse de son cœur, qui réunisse sur une seule tête toutes ses affections. A la rigueur il peut y en avoir deux, trois pput être... j'avoue que je n'oserais aller à quatre, tant j'ai peur que l'un
de ces ennemis du beau sexe, ne me répète en goguenardanl le i>ers célèbre, .-r,
Et cet heureux phe'nix est encore à trouver.
Donc, sans noire malice, sans calomnie aucune, je dirai hautement ; que ce merle blanc, que cette quadrature du cercle, que cette pierre philosophale tant poursuivie , et si peu vue, comme ce qui précède; existait réellement en Tan de grâce 1833, et au pourtour de h nouvelle halle. C'est-à-dire; qu'il y avait là; éclairée par le beau soleil du plein midi , une grissette parisienne (jui, par l'effet d'un prodige ailleurs irréproduisible , ne prenait pas ses amans de front, mais l'un après l'autre; en un mot, qu'elle n'en avait qu'un, celte fois ci!!!...
Et lorsque je médite et bien réfléchis sur la chose, le miracle devait exister. Oui sans une vie régulière, sans plus d'amour qu'il n'en faut, pour être heureux. Le cœur de Célina n'aurait pu déverser
au lour d'elle ce parfum si suave et cette manifeslalion éclalante d'une bonne conduite.