‹ Commis et prince (volume 2)Chapitre 21 sur 25 · L APPARTEMENT D UNE JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

L APPARTEMENT D UNE JEUNE FILLE

On reconnaît le caractère de celui qui vous est inconnu, k la seule inspection de son Irgement.

(Recueil de maximes . ■>

En effet, avant que d'entrer dans 'a demeuredeCélina, on prenait bonneopinion de son caractère et desa personne; car, déjà l'œil observateur apercevait sur le carré, une ligne d'un rouge éclatant, qui faisait présumer que la chambre était cirée; là, était pa reillement tine natte niignonne dont la tresse formait agréablement un damier blanc et verl. La porte était peinte de deux

nuances et vernie; un cordon de soie, tenait à lin anneau de cuivre dont le frais brillant annonçaient le nettoyage tous les jours.

Le son de la petile cloche avait quelque chose de doux et d'argentin qui plaisait : avait-on répondu à son appel , élait-on venu ouvrir; on apercevait d'abord^ vêtue avec autant de propreté exquise que de simplicité et de goût, la fraîche et jolie maîtresse de l'appartement. Sa peau était si blanche et si rosée, ses yeux bleus si languissans et ses beaux cheveux blonds, toujours sibienpeignés,appropriés, et surtout affranchis de sales papillotes, que ce tout formait un ensemble saississant. Certes, dès-lors, on était persuadé, que le reste du logis ne contrasterait pas désagréablement avec le tableau délicieux que présentait cet échantillon.

Deux pièces et deux trous obscurs, composaient la propriété louée par mademoiselle

Célina ; la première, selon l'usage, servait de

Giiisino el de salle à mangerj rien n'y traînait; chaquechose, dès qu'on s'en était servi, reprenait sa place accoutumée^ les casserolles, les deux poêlons, (celui des légumes el celui ducale au lail), resplendissaient de n)amère à laisser croire, que l'un était d'or et l'autre d'argent.

Tout objet qui est noirci ou terni par l'usage journalier disparaissait, ou dans un réduit, ou derrière un rideau; mais une étagère laissait voir douze assiettes de porcelaine bleue, quelques bols , des tasses, des calelières de porcelaine aussi, mais vernies, une soupière chinoisequi avait de la valeur ; enlin, tout en cette chambre, seulement blanchie à la chaux, flattait l'œil, et contre l'usagedes cuisines, n'affectait pas désagréableaient l'odorat, car à part la propreté scrupuleuse avec laquelle la moindre chose était tenue; deux vases de verre imitant à bon marché la splendide Calcédoine et deux pc't&cottimuus, nio»traieutleursorilice»€au

ronnés de fleurs parfumées, dontlos douces émanations saturaient l'air délicieusement. La seconde pièce à son tour; atelier de travail , salon pour recevoir la compagnie^ et chambre à coucher, prouvait encore

mieux que la première, les penclians hollandais, (en ce qu'ils ont de louable), de celle qui l'habitait. Les carreaux de verre de le croisée unique, était nets de tout point et non chargés de cette crasse honteuse qui les couvre presque toujours; en face, de petits rideaux blancs de mousseline à fleurs, un grand rideau de blanche perkale, bordé d'un large galon vert, frappaient d'abord les yeux; qui, delà, se portaient avec délice sur un lit de bois de noyer, luisant a charmer, et (|ui, par sa triomphale et simple parure d'étolfes blanches aux ornemens verts, faisait naître, malgré soi, des idées respectueuses; tanl^et comme ici-bas les apparences sont troiripeuses!) il semblait attester la virginité de mademoiselle Céline.

Quatre chaises, garnies en bois jadis doré, et deux bergères assorties, le tout d'un an cien lampas vert et blanc, contrastaient avec l'apparence médiocre du reste deTameublement. Par quelle circonstance étaient-ils venuslà? nul ne l'a jamais su; parfois la jeune fille, en les appropriant, rougissait tout àcoup, comme s'ils lui rappelaient le iiriut prix mis à leur acquisition. Un joli cartel de biscuit de Sèvres, représentant un berger offrant à sa bergère, un oiseau dans sa cage, le tout recouvert d'un bocal de verre; deux flambeaux moitié marbre et vieux or bruni noblement; ciselés, garnis de bougies vert-d'eau et parées de papier bien découpé et frisé; deux vases de porcelaine de Japon, ébréchés à leurs goulot; une commode d'un bois pareil au lit ; uue charmante chiffonnière de marquetterie ancienne ; plus deux chaises de paille commune, un vieux tapis de Turquie, soigneusement rapiécé; un trumeau sommaire en ses dimensions et six

gravures coloriées, représentant l'histoire de l'amour, allégorie anacréontique, achevaient d'orner cette chambre. Là, l'observateur aurait pu voir deux époques bien tranchées d'une jeune vie; où le luxe de quelc^es mois avait suivi la misère de l'enfance solitaire, et précédé la médiocrité de l'adolescence, embellie des joies d'un tendre attachement.

Cette chambre était un sanctuaire où Céline ne laissait entrer que ceux qu'elle aimait bien; ou, la marchande hautaine apportant ou venant chercher de l'ouvrage.

Frangère d'abord, et en prenant encore le titre, l'industrieuse grisette, depuis peu s'était mise avec, succès, à raccommoder et à rentrayer les dentelles , les châles de cachemire, enfin à faire ces ouvrages difficiles qui demandent de l'adresse délicate, et même du goût. Parvenue à contenter des vanités exigeantes, elle commençait ù être connue et à obtenir cette confiance

qui, plus tard devient de la \ogue, et alors conduit, à Paris, toujours à la fortune.

Je demande pardon au lecteur de m'être arrêté si longtemps autour de cette jeune fille; mais j'ai cédé, je l'avoue, aux souvenirs d'un cœur qui, bien que glacé par l'usage; flétri par le malheur, et retenu par la raison-, a voulu payer sa dette au passé et à la mémoire de quelques heures char" mantes. Je ne suis pas de l'école moderne; les hideux tableaux qu'elle affectionne me sont en horreur ; je hais ces peintures dégoûtantes d'une débauche satanique et exagérée, la description à froid de ces inévitables orgies , dont ont doit salir chaque roman nouveau. L'inceste , l'adultère, le ramas des vices les plus suspects, des crimes les plus lâches, ne me sont pas nécessaires pour soutenir mon imagination.

Les auteurs de cette littérature obscène, coupable et puante, me font l'effet, lorsque je les vois recourir à de pareils tableaux,

à ces hommes impuissans, dont les boudoirs sonl forcément garnis de peintures licencieuses; et à ces poltrons dont la chambre présente l'aspect d'un arsenal:

derrière ces excitalifs, je vois toujours la laibiesse et le besoin de remédier au beau , au^ vrai, à l'atlachant ; par des récits lu' briques ou criminels, qui déguisent le flasque du style et la pauvreté de l'invention.

Si, contraint par la nécessité de rendre mon tableau complet, )'ai exquissé les inlâmes amours, de l'héritier présompuf d'un garde du commerce -, je me suis délecté à tracer l'intérieur, où joue, heureux et tranquille, l'amour, au moins honorable, du fds du riche maquignon.

A la vued'IlyppoMte, mademoiselleCéline se permit une moue gentille. <|ui se perdit bientôt dans un sourire mélangé de contentement et de volupté; elle lui lendit la main, l'attira a elle, le lit entrer, puis ayant

refermé la porte, lui dit en hochant la tête :

— Qui vous amène, monsieur, aussi inopinément? ce n'est pas l'heure o ù votre amour reprend le dessus sur votre appétit; le patron à donc retardé le moment de son dîner?

— 11 a mieux fait, ma chère Céh'ne. répondit le jeune homme en serrant dans ses bras sa souple maîtresse ? il a donné la volée à tout le pigeonnier, et avec dix francs'remis à chacun de nous , a voulu que nous le laissassions en paix dîner avec des parens qui lui arrivent.

— Et tu es venu vers moi? c'est gentil mon Polite , et quoique tu nie déranges, car j'ai de l'ouvrage pressé; je ne remercie pas moins ton patron Boursoufïlé, de l'heureux campos qu'il te donne.

On ne se parla plus et avec raison, car on avait tant de choses à se dire !. .. une heure presque entière s'écoula dans ce silence de

bonheur. Je ne sais comment poursuivre, mais lorsque les deux amans se remirent à une conversation suivie, le commis se rhabillait mais avec plus de luxe qu'auparavant. Si Hyppolite couchait aux trois merlettes avec ses camapades^. et ceci parla prudente modestie de sa maîtresse qui, n'ayant pas comme tant d'autres, toute hontebue, tenait à sauver les apparences du moins; c'était chez elle qu'il avait déposé son bel habit, ses gilets , en lin sa malle et tout son linge. Dans ce moment il avait dépouillé le commis pour habiller le jeune fashionnable; qui croit cacher !a profession, à des regards exercés, par ses vêtemens prétendus à la mode.

Si, dès son entrée, Hyppoliteeut prévenu son amie qu'il ne pouvait dîner avec elle, une dispute violente aurait éclaté, et maintenant esclave, vaincu, il aiderait celle-là à préparer leur simple repas j mais connaissant à fond le cœur de la grisette, il avaii débuté par se montrer gentil, selon l'cx-

pression de Céline, et avait sans doute réussi assez, selon son dessein; pour que maintenant elle se montrât beaucoup plus résignée à le voir partir, pour aller rejoindre ses huit camarades chez Hallevant.

Debout devant lui, soignant avec une attention mêlée d'orgueil, les diverses pièces de la vêture de son amant; la grisette jouissait de la ligure réellement jolie de celuici et de ce qu'elle croyait être en lui; sa grâce exquise; désinvolture, toutefois subalterne, car le plus beau commis à beau faire, ilnepeutêtrequecequ'ilest; un gentil élève de commerce; les habitudes de toulo la vie importées avec le sang, donnent aux grands nobles seuls leurs lormes aristocratiques.

Céline se résigna à voir partir son amant; elle ne songea pas à piller son mince pécule et lui non plus ne se dégrada pas jusquesà la faire chanter, et le nombre est grand de ses pareils qui ne mènent pas lu vie infâme des C brocart.

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