UN DINER DE CAMARADES
En banissant la civilité d'autrefois , il est advenu, que tout lieu où des hommes se réunissent, devient presque toujours un champ de bataille.
{Recueil de maximes . )
Le potage était déjà disparu et la faim active de huit élèves de commerce se disposait à faire subir un pareil destin aux beefthecks et aux fricandeaux, qui sont toujours les premiers plats demandés par des bouches alfamées; lorsque un chœur de hourras universel et le tintement des assiettes et des \erres heurtés avec les fourchettes et les couteaux, saluèrent convenablement l'arri-
vée du retardataire Hyppolite ïrouffaillon. — Arrive donc , traînard , crièrent les uns. — Voici notre bel oiseau bleu, murmurèrent les autres. — A l'amende le dernier rendu à l'ordre! dit le Chrocart d'une voix glapissante, tandisqu'unautrecommis, dont le frère était abbé dans quelque séminaire , élevait le timbre de sa voix pour lancer l'axiome connu. Tarte venintabus osra, ce qui remplaçait, je crois, le Tardé venientibus ossa d'Horace. Un élève de commerce actuel est fort en politique et en législation, mais il n'est pas obligé de faire le carliste en étudiant la littérature antiqu'3; celle même du siècle de Louis XIV, lui est inconnue: il n'est pas de dimanche, où l'un de cette jeunesse que monsieur Jay, en 1829, proclamait l'espoir de la patrie, et dont aujourd'hui il foudroie et condamne aux galères les successeurs ; où , dis-je , un de messieurs les élèves de commerce et deux quelquefois, ne demande à la comédie Iran-
- '2So —
çaise à mon voisin ou à moi ; de qui est le Tartuffe ou Zaïre ? Il est \rai qu'il y en a beaucoup qui apprennent doctoralement à leurs camarades; que Cinna est de Racine et que. Voltaire à composé les Fourberies de Scapin^ et en preuve de ce, il ajoute que Corneille a inv».iilé Gabrielle de Verqy et Crébillon Qisp'm rival de son maître. J'adjure tous les habitués de ce théâtre d'avouer, si j'en impose aux lecteurs et il faut aller tous les jours en ce lieu, dont l'ancien parterre était si érudil; pour comprendre jusques où descend l'ignorance de tous ces jeunes messieurs bien couverts. Sur cent, quatre-vingt-dix-neuf ne connaissent pas nos chofs-d'œuvres et ne se doutent pas de là foule de nos grands hommes, en tous genres. Les questions saugrenues qu'on nous adresse, la stupide vanité qui apparaît sous une figure gracieuse et animée, toutes ces choses ne peuvent être connues que de ceux qui les écoutent parler et qui sur-
tout doivent par politesse leur répondre.
Pendant que le vigilant et lesteAlphonse apportait à Hyppolite le potage que son attention avait posé sur delà cendre chaude; Théodore Lelapin, lui demandait avec intérêt s'il avait rencontré chez sa femme (Célina), la sienne; c'est-à-dire mademoiselle Clémence Saphiron, autre griselte, indépendante, la fidèle de Théodore et l'amie de celle qu'Hyppo'lte venait de quitVer. La question lut entendue par Chrocart qui, toujours charmé de mal faire, prit la parole, ets'adressant à son camarade interrogateur, lui dit en ricanant; qu'il pouvait mieux répondre à la question que Polite , car tout à l'heure, et malgré le mauvais * temps, il avait rencontré sous la galerieNemours, mamselleClémence'très affairée à se défendre des instances d'un vieux à canne d'or, qui lui proposait de la conduire dans une petite loge du théâtre du Palais Royal.
A peine ce mensonge eut-il été débile,
que déjà Théodore furieux, se levait el s'élançait vers la porte , lorsqu'un autre de leurs camarades, honnête ( harapenois, incapable de tromper qui que ce fût, arrêtant l'amant jaloux, lui dit bonnement.
— Ne crois pas un mot de ce que chante Guste; il ne peut avoir vu raamselle Clémence ail Palais-Royal, ciir je viens de la quitter, elle est chez ma femme ; où elle mange des marrons avec son frère, qu'elle a présenté à Justine,
Son frère : s'écria Théodore, en bondissant de nouveau; son frère ! elle n'en a pas, car elle est enfant trouvée, et bâtarde de père ut de mère !!!...
Un rire fou , rire inextinguible et tout homérique, éclata soudainement à celte manière de raccommoder une malice. L'hon note Champenois, consterné «le son imprudente révélation, lâcha la redingotle de Théodore et se rassit péniblement; on s'attendait a voir l'amant tri)mpé par l'e%is-
lence de ce frère improvisé, poursuivre sa première idée el courir an châtiment et à la vengeance; mais, à son tour illuminé par une pensée meilleure, on le vit se retourner tandis que l'on battait des mains, cl reprendre sa place paisiblement.
— Je serais bien sot et sot encore davantage, dit-il avec un sang froid philosophique, de quitter un cabinet chaud , un bon dîner et une causerie amusante, pour aller essuyer une pluie glacée et jouer le rôle d'un niais en face d'une C... non de par tous les diables!.. Je prends congé de mamselle Clémence, et dimanche prochain, au Tivoli d'hiver ou au bal Montesquieu, je me procurerai une sœur de la fabrique de son frère, et je ne serai pas plus souillé d'inceste avec elle, que ma particulière n'en est souillée avec lui,
La compagnie accueillit avec un nouvel élan de gaîté cette détermination si convenable; Théodore reçut des complimens
dûs à sa manière de voir les choses, il les savoura un peu de temps, puis, et armant sonvisage de mépris et de courage, il dit en se tournant vers le fils du garde de commerce .
Quant à loi, Clirocart, tu achèves de me prouver ce que je savais déjà, c'est que tu es un aussi mauvais camarade que tu es un drôle déhonté , et je poserais ma main sur ta joue, si je ne croyais devancer le bourreau, qui tôt ou tard marquera ton épaule.
Un éclair de rage luisit dans les yeux d'Auguste qui, saisissant le couteau posé près de lui, s'en servit pour frapper Théodore; par bonheur que conformément au\ règles dos restaurants, la pointe de cette arme était arrondie; elle atteignit d'abord l'un des boutons de la lévite du jeune homme, puis, glissant ne put entrer dans la chair, ni même entamer le drap et le linge; (;ar le commis assis entre les deux
âdversnires, poussa vigoureusement au dessus de la table le bras armé de Chrocart.
Théodore se leva impétueusement, afin de se jeter sur son assassin; ses camarades en firent autant pour les séparer; mais tous d'un commun accord se réunirent, el signifièrent au fils du garde de commerce que la scélératesse de son attaque le rendait désormais indigne d'être leur compagnon de plaisir ; et tous six , sans permettre que Théodore s'en mêlât , le mirent a la porte malgré sa résistance et ses protestations de haine éternelle et de vengeance personnelle envers tous. Chassé par le nombre , il se résigna pourtant; mais, de la porte, il jeta .l'appel d'un duel à mort à Théodore.
— Un duel avec toi, répartit celui-ci, j'en serais trop avili : je le refuse; mais si pourtant tu essaies à l'improviste, comme aujourd'hui , une seconde tentative de meurtre, je te réponds que je ne me laisserai pas égorger les bras croisés.
Un nouveau cri d'indignation, et les menaces d'un prompt cliâtiment, s'il ne faisait retraite, se combinant avec la venue des garçons, qui^ par bonheur, n'ont pas assistera ce guet-apens, déterminèrent la retraite de Ghrocarl, qui s'éloigna eu blasphémant. Lorsque le bruit de ses pas se fut perdu dans le bruit inséparable d'une telle maison, à cette heure d'appétit universel , les huit amis se remirent à table, et Théodore, alors, raconta à tous ce qu'il avait caché jusque-là : primo , qu'Auguste Chrocart vivait aux dépens d'une fille publique, et que la veille il avait aperçu , saris être vu lui-même, étant protégé par une cachette de faveur, ce même misérable; porter, à un commissionnaire du Mont-de- Piété, une pièce d'étoffe, dérobée sans doute au Saul'c/ge Amoureux.
Ici, un reproche unanime sur un silence qui les compromettait tous, fut adressé à le Lapin; mais lui se justifia, en disant
que de toute la journée il n'avait pu rejoindre Chrocart. « Je voulais, poursuivil-il, lui faire honte de son crime, l'obliger à rapporter la marchandise et, cela fait, le forcer à quitter le magasin, comme de luimême j car il m'en coûtait pour déshonorer à tout jamais un camarade. «
Ce motif bienveillant de sa réserve jusqu'à cette heure, parut honorable à ceux (jui écoutèrent le révélateur ; cependant il fut décidé que, ce même soir, si Chrocart se présentait à la chambre commune, on l'en chasserait, en l'averlissanl que l'on savait sa conduite infâme : que le lendemain, s'il ne rapportait pas, avant cinq .heures du soir, son vol, on ne balancerait pas à tout conter au patron, qui certes ne lui ferait pas grâce.
Un nouvel incident qui se développa ici servit à faire passer Théodore pour voyant ou prophète; car un garçon de la maison Hallevaut, qui, sans qu'on le vit, avait as-
sisté à la scène précédente, entra peu après, tenant ;') la main un papier oblong dans sa forme.' L'œil exercé des jeunes gens reconnut aussitôt la forme d'un effet de commerce; mais qu'éprouvèrent-ils de honte ci d'effroi, lorsque le garçon, le leur présentant, leur dit; qu'un mois auparavant il avait escompté cette lettre-de-change de trois cents livres à celui qu'ils venaient de chasser; qu'il la lui avait prise parce qu'elle portait la signature de leur patron Tripoussier, qui l'avait faite à l'ordre d'Auguste Chrocart ; en représentation de pareilles sommes dues par lui, à ce commis, elle était encore à soixante jours d'échéance.
Un autre regard jeté sur la signature, l'impossibilité morale d'une dette du patron au commis, et la connaissance nouvellement acquise de la turpitude de ce dernier, tout se réunit, en ce moment, pour donner aux commis la conviction de la fausseté de cette pièce. Consternés à la vue
d'un lel crime, mais ne pouvant oublier que le coupable était leur ami un peu auparavant celte découverte , ils n'osèrent pas dirent la vérité, Tous, sans s'être consulté et par un élan honorable, (la première impulsion du cœur de la jeunesse est toujours généreuse), ils tâchèrent de persuader, et persuadèrent le détenteur du billet illégal, de la bonté d(3 son gage, |ui conseillant de le garder sans faire aucune esclandre; car, certainement . s'il ne voulait pas le conserver, le père de Chrocart le lui escompterait à son tour le lendemain.
Le garçon, satisfait, s'étant retiré, les honnêtes et bons commis se réunirent en comité secret. Là , il fut déclaré , d'une voix unanime , que sans retard une Ijettre collective, préviendrait un père malheureux, de l'infamie de son fils, afin que, le lendemain, au lieu de le refuser, il se hâtât de retirer de la circulation et de la
main delà justice, un titre périlleux pour l'honneur de son nom.
La lettre, dis-je, fut écrite séance tenante, dans l'intervalle des deux services, confiée à un commissionnaire auquel on recomnianda de se la faire bien payer; ellCvCut emportée et remise, en effet, avant neuf heures du soir , entre les mains du garde de commerce. Ce malheureux père, à cette certitude foudroyante del'inconduite de son fils, ne put se résoudre à laisser hors de son pouvoir le billet dont on lui révélait l'existence. Muni de la somme nécessaire à le retirer, il vint avec le commissionnaire, et lit appeler le porteur; ce lui-ci, charmé de céder ce qui l'inquiétait depuis ce qu'il avait ouï, échangea ce papier contre des espèces; mais le père, tant à plaindre , quoique peut-être il lut dans son tortj par l'éducation donnée à ce fils, n'osa pas venir, de sa personne, remercier ceux qui lui conservaient plus que la vie.
Les commis achevaient le dessert, lorsqu'Alphonse leur apporta ces mots tracés au crayon sur un fragment d'arrêt de prise de corps.
« Messieurs, comptez sur n)a reconnais- .' sance!... oh! sans doute, vous complé- » terez votrébonne œuvrepar le secret , que » pourtant j'ose a peine vous demander. »
— Sa reconnaissance! dit. un des commis, à quel moment y aurai-je recours?
— La première (bis, répartit Théodore, oîi M. Chrocart le conduira à Glichy, il te paiera le fiacre; il ne peut faire et il ne fera pas moins pour l'un de nous.