UN EX-COURTAUD DE BOUTIQUE
Ceux qiil avalent tant compte' sur la jeunesse actuelle, avant de l'avoir mise à l'œuvre, ne reviennent pas de son insuffisance.
(Recueil de maximes .)
La conversation entamée par les élèves du couamerce, et dont nous avons fait part à nos lecteurs dans le premier chapitre de Cette histoire véridique, fut interrompue brusquement. Cinq coups en forme mâconique avaient été frappés à la porte qui donnait sur le carré de l'escalier. Le babillage de l'intérieur s'arrêta spontanément; le plus résolu de la troupe redoutant quelque
scène inattendue, par exemple l'apparition foudroyante du patron en personne,qui ayant franchi cauteleusement les marches de la montée en limaçon, aurait fait halte, et ap* plifjuant sa meilleure oreille aux fentes des ais disjoins, et entendu de point en point des phrases irrévérencieuses, très propres à le porter au comble de l'indignation.
Un silence absolu succéda donc à une causerie animée ; plus d'un jeune cœur battit, et déjà les lâches méditaient d'horribles dénonciations, certains que plus ils seraient vils, mieux ils trouveraient accessible le cœur du grand négociant ; par bonheur que le péril redouté n'existait pas, et à peine des secondes étaient-elles écoulées, que cinq fois encore une canne heurta la porte, et une voix bien connue s' élevant, dit :
— Holà ! holà messieurs les élèves de commerce imberbes, faut-il toujours que ce soit un ex-courtaud de boutique qui vous
appelle à vos devoirs; l'heure fatale a sonnée, il faut partir.
En réponse à ces paroles du Réveilleur du moyen âge, un hourra universel répondit, et tandis que Ghrocart ciiait vive à jamais l'illustre Ciparisse-Pigeonnier ! !! Abel Corgenet, qui se trouvait plus proche de la porte y courut, fit jouer la serrure, elle battant unique s'étant reculé, on vit majestueusement posé et appuyé sur le parapluie, compagnon indispensable des époques diverses de sa vie, le survenant, et, sans doute, l'ami très connu des cinq jeunes gens.
Cela devait-être; car c'était le caissier fidèle et presque héréditaire, tant il était inamovible dans sa charge de l'antique maison du Sauvage Jmoareux; à sa vue, à l'aspect magique et artistique de sa pose et de sa personne, un second hourra de joie et de franche amitié retentit, et des mains s'avancèrent pour serrer amicalement celles du bon vieillard.
Né en 1764, Ciparisse Pigeonnier était l'un de ces français d'une autre époque et d'un autre siècle, qui depuis l'ouverture du dix-neuvième ont donné leurs démissions de l'existence active , et ne font qu'assister aux événemens advenus depuis 1801. Français -Parisien, fils d'un honnête marchand bonnetier, retiré du commerce depuis la mort de la duchesse de Chateauroux, le hasard, qui procure souvent le nom de baptême aux enfans de l'un des six corps de la capitale du royaume de France, avait voulu que monsieur d'Alembert, qui s'était servi de bonneterie au magasin du Cœur Sanglant, ayant été consulté par la bourgeoise sur le nom à donner à son héritier présomptif, proposa celui de Ciparisse, qui lui vint le premier en idée.
Le père Pigeonnier était l'une de ces fortes têtes qui mordirent les premières à la philosophie moderne, du jour ou Jocaste eut débité les vers fameux :
Les prêtres ne sont pas ce qn'un vain peuple pense. Notre crédulité' fait toute leur science.
Lui les apprit par cœur, en fit la base de sa croyance, et pour arriver plutôt au renversement de la religion catholique en écrasant V infâme (l) décida que si la force l'obligeait à faire baptiser son fds, et à lui iu)poser le sceau du fanatisme en le stigmatisant d'un prénori. catholique, Boniface , celui du parrain, du moins le prénom que porterait le nouveau-venu pendant toute sa vie, et cherché en dehors du martyrologe, serait une protestation vivante contre le despotisme qui contraignait tout parisien nouveau-né à prendre le nom d'un homme charitable et vertueux.
M. d'Alembert tressaillit de joie à cette manifestation impie; il en écrivit à Voltaire,
(I; Expression souvent employée l'ar Voltaire, et dont il faisait une signature en l'écrivant ainsi : Ecrelimf.
qui chargea l'abbé Moussinot, son agent, de prendre une douzaine de bonnets de coton chez le négociant éclairé, ami des lumières, ennemi du fanatisme , et qui donnait un si grand exemple de philosophie au commerce de Paris. La joie du bonnetier en recevant l'argent du grand homme, le paya dignement de ses autres perles, car tous ses acheteur? habitués et dévots le quittèrent; et comme à celte époque les encyclopédistes étaient pauvres, ils réparèrent mal le déficit causé par la retraite des honnêtes gens.
De ces causes, il résulta que le jeune Ciparisse demeura jusqu'en 1792 le Coryphée subalterne du parti qui tendait à renverser l'autel et le trône ; il versa de bien douces larmes au jour où la noblesse fut abolie, et à celui où l'on proclama la constitution civile du clergé ; il voyait commencer le règne de la raison; mais lorsque l'on cessa de payer les rentes sur l'hôtel de ville, lorsque Ton put, à l'aide d'un papier sans
valeur, acquitterdes dettes faites, et que ces deux opérations eurent ruiné complètement le voitairien Ciparisse Pigeonnier, il changea tout-à-coup d'opinion. Les crimes des Jacobins épouvantèrent une âme sincèrement honnête; elle vit clair sur toutes ces rêveries dont on avait bercé le dix-huitième siècle, et d'évêque devenu meunier, c'està-dire, de rentier indépendant passé ruiné, et caissier esclave, il gémit sur ses vieilles erreurs, de telle sorte que i 801 devint pour lui le début d'une nouvelle carrière.
Malgré sa haine actuelle contre tout ce qui avait remplacé ce qu'il méprisait jadis, il était demeuré l'admirateur profond des formes de la société au temps de sa jeunesse; tout ce que l'on faisait alors (moins la philosophie) était porté par lui au troisième ciel. H adorait les ex-grands seigneurs, il voulait les erremens disparus de ce commerce alors honorable; il opposait les probités rigides delà jeunesse, aux h^^pocrites voleries des
faiseurs d'affaires au temps de sa vieillesse; en un mot, et je le répèle, toutes les choses antérieures à 1789 étaient adorables, et à mépriser et à haïr toutes celles des années postérieures.
Mais l'objet permanent de son idée fixe, était la comparaison perpétuelle qu'il établissait en tout et sur tout, entre le commerce d'alors et le commerce de depuis. Le premier apparaissait dans ses récits paré de couleurs brillantes, resplendissant d'honneur et de vertu : c'étaient dans sa bouche dos oppositions continues, des exemples sans fin à citer, des anecdotes irréfragables, établissant victorieusement la supériorité de cette vie marchande^ sur celle si rapace qu'il voyait s'élever dans ses vieux jours.
Représeïitant opiniâtre du passé, p'acé dans le présent en manière de protestation soutenue, il ne reculait jamais, ne consentait à aucune défaite, et se maintenait au
contraire dans une victoire de tous les i. 3
momen s. Il nerenonçait à rien de l'ancien ; chaque chose d'alors était bonne, utile, excellente ;il en était venu à considérer comme tit.'e honorifique et supérieur à tous ceux de l'époque présente , la qualification ancienne de courtaud de bouticjue^ appliquée pourtant par le dédain des castes élevées, avant 4789, à tout les jeunes commis marchands.
\u demeurant , le caissier Ciparisse Pigeonnier était un excellent homme ; bon, serviable, discret, et même courageux, s'il fallait pour une bonne action courir des périls. Sa probité élait passée en proverbe dans le quartier Saint-Denis j il aimait la jeyinessc et se ressouvenait de son bon temps. Il se plaisait à raconter les anecdotes de l'époque, où disait-il, et alors il s'inclinait profondément, il avait eu l'honneur d'être courtaud de bou(i(^Ke ; à ce dernier mot il se relevait, dressait sa têle, cl se jubilait dans sa fierté passée, modérée toutefois par sa modestie actuelle.
C'était en son individu, un petit homme ayant quatre pieds dix pouces ; jadis bien fait et de jolie figure ; il se tenait encore droit et cambré , coiffé d'une perruque à boudin , ornée de la plume obligée, qu'il fourrait demi perpendiculairement dans la seconde boucle gauche ; vêtu d'un habit à la française gris de fer , de gilet remontant, par l'étoffe et la forme, à son époque juvénille. Là, on voyait en peinture les voyages de Goock , le fameux combat du vaisseau la Belle-Poule^ ou des scènes d'opéra-comique; de haut-de-chausses tantôt conformes à l'habit , tantôt de drap de soie noire les jours de cérémonie ; de bas chinés oa blancs, coton et soie (le restant du magasin paternel), de souliers à boucles d'argent; coiffé d'un tricorne galonné à la mode de 1780, lorsque, disait-il, il faisait sa première entrée dans le monde; enlin muni d'un parapluie toujours neuf, et perpélueltement recouvert (i'uu étui de toile Ciré^.
Tel élail l'homme-caisse de la maison Tripoiissier ; le délenleur inattaquable des espèces métalliques et des billets de banque de son patron : l'adversaire déclaré (ies idées nouvelles, et qui, en méprisant le titre dégradant, selon lui , d'élève de corn' merce ^ rendait mille petits services aux jeunes commis , cacbait leurs fautes, sollicitait leur pardon, parfois même leur ouvrait sa bourse; aussi, en récompense, élait-il sincèrement aimé de ces étourdis. Le lecteur me pardonnera le portrait allongé que j'ai tracé de cet excellent homme ; je m'y suis complu afin de prouver mon impartialité, et de convaincre les honnêtes gens que l'on peut, sans mépriser et calomnier le commerce, exposer au grand jour les turpitudes, les infamies, devenues si communes dans un grand nombre de maisons de ces prétendus grands citoyens, vampires publics, a l'ambition insatiable, à l'avidité non moindre, et qui vendraient
la France et leur famille, si l'affaire leur rapportait cent pour cent à gagner. J'en connais qui spéculeraient sur tout ce qu'ils ont de plus cher, en faveur d'un modeste bénéfice de vingt-cinq pour cent; et nous sommes en belle passe, et le négoce a bien agrandi les idées et élevé les cœurs.