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CHAPITRE IV

l' EX-COURTAUD £T LES ÉLÈVES DR COMMERCE ACTUELS.

On aura beau le nier ; s'il y a des hommes cl un grand savoir à cette heure, le nombre jadis des hoinines instruits ef bien élevés était alors dans une proportion supérieure à la nôtre.

{Recueil de maximes ^

Tai dit, qu'à la vue de Ciparisse Pigeonnier, l'allégresse, parmi les jeunes commis, fut excessive el générale; il logeait, lui aussi , dans la respectable maison des Trois-Merleties , et, chaque jour, il se plaisait à réveiller la folle bande , orduiairement en leur adressant , en phrase collective, le mot fameux de l'antiquité : Tu dors , Bru tus!

Lui, de son côté, malgré sa vieillesse vénérable , était heureux à la vue de cette gaîté qu'il ne partageait qu'imparfaitement néanmoins; en la circonstance présente, se maintenant toujours en la pose classique qu'il avait pris sur le carré, et par laquelle il croyait rappeler celle de l'Hercule Farnèse , il se mit à dire , en donnant à son visage une forte expression de malice :

— Eh quoi , mes gentilshommes, sera-ce toujours la même chose , et un pauvre ancien courtaud de boutique servira-t-il de réveille-tard à messieurs les actuels élèves de commerce? n'est-ce pas une conscience que de les voir encore coucliés à près de huit heures, lorsque leurs humbles devanciers (les courtauds) entraient en magasin, Tété à cinq heures et demie, et l'hiver à six heures trois quarts? aussi étaient-ce d'autres hommes au physique comme au moral.

— En un mot , répartit Auguste Chro-

cart, c'étaient des colosses de i?o^e (Rhodes) et des pijramités <f Egypte, des géans hauts de cinquante pieds, et si fort amateurs de travail , que tous commençaient la journée dès la veille.

Celte mauvaise plaisanterie fit rire les autres commis, même Julien Prénis, qui s'était éveillé lors de la venue du bon caissier; celui-ci, piqué au vif de la réponse du fils du garde de commerce, tâcha d'abord de se grandir d'une ligne; puis, enflant sa voix, ajouta à Ig phrase de son adversaire :

— Ils donnaient à leur patron les heures dues, et à leurs plaisirs celles qui leur appartenaient : ils ne paraissaient pas chez le patron dans un débraillement indécent; vêtus selon la saison, coiffés, poudrés, accommodés à r oiseau royal ^ à la Soubise; enfin, selon les belles manières, ces pau vres courtauds savaient tenir leur rang, je crois.

— Et Jlouer le particulier au profil de la maison , selon la mode généralement établie.

— Halte-là, monsieur Ghrocard ; vous insukez toute une époque et toute une classe d'honnêtes citoyens dont je m'honore d'avoir fait partie. Les erremens de celte époque enseignaient la probité, et non la filouterie; toute partie avariée était passée eu perte par le marchand; nul alors n'eût osé s'en défaire, au prix fort el sans en avertir la pratique.

— C'était donc un tas d'imbéciles et de fameux lapins, répliqua toujours le même, pour qui le vol était l'idée fixe, tant il avait à cœur de continuer les auleurs de ses jours.

— Qui injurie les Lapins , mes homonymes, dit le romantique Théodore. Je crois êlre, en effet, ou le devenir bientôt , le Lapin fameux, ajouta-t-il en jouant sur son nom.

Ici encore ses confrères se mirent à rire, et tous cinq s'insurgèrent, lorsque le caissier leur proposa de devancer l'heure d'entrer au magasin, ce qui surprendrait agréablement, dit-il, le patron et la patronne.

Cette fois ce fui Âbei Corgenet qai répliqua ; >< Assurément, dit-il, notre apparition, justement inattendue, charmerait mon cher oncle et ma chère tante; mais, comme ils ne cnerchent jamais à nous procurer une surprise agréable, je ne i?oispas pourquoi nous prendrions l'initiative.

— Bravo! bravo! s'écrièreut les quatre Camarades de l'orateur; enfoncé, le père Pigeonnier, au diable le collier de misère 5 on ne le reprend que trop tôt...

— Jeunes élèves de commerce , répondit le vieillard avec ironie , ce n'est pas ainsi qu'agissaÎMit les courtauds, vos devanciers.

— Oui , s'écria du bout des lèvres le quart de lion, Hippolyle Trouffaillon, eux,

des anges cousus dans des peaux de saints; nous, des démons en hommes. Parbleu!

j'aurais bien voulu les voir manœuvrer, ces devanciers dont le nom seul me fait rougir. Couj*tauds!... que ça devait être lâche, vil et rampans.

C'étaient comme loi, Polyte, comme lui, Guste, comme Abel, comme Dore, des fds d'honnêtes cultivateurs, vignerons, artisans et même gros bourgeois ; nourris, dès leur naissance , dans le respect du roi et des grands seigneurs; pieux de principes et d'exemples (le caissier oubliait les philosophes); ilsavaient reçu une éducation simple et appropriée à leur état : lire, écrire bien, les quatre règles et surtout l'activité, la bonne foi et le dévoûment au maître. Celait pour eux une seconde famille que la maison oîi ils étaient admis; ils y logeaient, ils y mangeaient et la quittaient seulement le dimanche Madame devennit leur mère , atait l'œil sur leurs effets, soignait leur

linge; et, lorsque l'excès du travail ou une autre cause amenait la maladie, lecourtaud, passé dans le meilleur lit, était traité coname le propre fils de ses patrons, qui fussent morts avant de les envoyer à l'hôpital ou dans une maison de santé. Le patron leur apprenait le commerce sans les regarder comme ses ennemis; surtout, il ne craignait pas, qu'à leur établissement, ils lui dérobassent sa clientale ; il les initiaient aux mystères du change, à toutes les opérations possibles: il veillait à ce qu'ils aunassent en gens d'honneur , étant bien persuadé que, tôt ou tard, ils feraient retomber sur lui les leçons coupables qu'il donnerait dans le but de tromper le chaland. Presque toujours le patron, s'il avait une ou plusieurs filles, choisissait , par préférence , ses meilleurs commis pour en faire leurs époux ; il préférait des hommes élevés sous ses yeux, dont il connaissait à fond les mœurs, les qualités et l'intelligence, à des

confrères plus riches et qui ne lui répondraient pas du bonheur de ses en fans. Les courtauds qui s'établissaient après leur apprentissage, demeuraient en bons termes avec leur patron 5 le visitaient, le consultaient, et eussent regardé comme un sacrilège de changer leur reconnaissance débitrice en une ingratitude avide. Chaque jour, la prière du soir était faite en commun; l'on priait en se mettant à table et à la sortie. Le dimanche , avec le patron , sa femnâe et les siens, les commis allaient à la grand'messe , non pas tous peut être avec ample piété, maïs du moinsavec conviction et recueillement. Les esprits forts étaient rares dans cette classe. (Ici le caissier hésita , car il se ressouvenait de son jeune voltairianisme). Toute cette vie régulière n'empêchait pas que, pendant le reste de cette journée, le courtaud ne se retrouvât avec son âge; j'avoue qu'il avait aussi un cœur...

— Etcœtera, dit l'incorrigible Chrocart en interrompant le récit d'une existence qui lui semblait un trait sanglant de sa tirej il en convient don Pigeonnier, et, comme l'avocat Patelin, j'ajouterai habemus confîtcnlem reruni. Oui , citoyens, le courtaud de 1780 avait un cœur... avoué... c'est-àdire une, deux, trois, quatre maîtresses, suivant ses besoins, sa bourse et sa santé j plus, il mangeait, buvait, dansait, allait an bastringue, au spectaque, au billard et surtout en ce lieu maudit où l'honnêteté souffre, où la pudeur gémit ; en un mot, il était tel que nous sommes en la présente année mille huit cent trente-quatre. v

— Monsieur Auguste Chrocart , répartit Ciparisse Pigeonnier, furieux de l'apostrophe et des rires des camarades du commis 5 vous êtes un malhonnête élève de commerce , avec qui j'ai tort de me compromettre. Adieu, Messieurs, vous n'aarez jamais la moindre ressemblance avec

les courtauds, dont je m'honore d*avoir fait partie, et que vous méprisez si mal à propos.

Celte sanglante réplique lancée , le fier caissier releva majestueusement son parapluie, tourna vers la gauche, et descendit le raide escalier, poursuivi par les éclats de rire de quatre commis sur cinq. Le seul Julien, qui s'habillait, garda un sombre silence dont ses camarades s'aperçurent,

— Serais-tu réellement fâché, lui demanda Abel , des coups de pattes que ce vieillot nous a adressés.

— Au contraire, répartit Julien, je me plaisais à l'entendre, j'aimais de voir revenir sous mes yeux cotte époque où une grande maison de commerce n'était qu'une famille nombreuse, avec un père, une mère et des enfans chéris. Que fera de moi mon patron, si je tombe malade; il me conseil- , lerade me faire boignerdans une chambre, si j'en ai les moyens j dans le cas contraire, il

poussera la générosité à me recommander à un administrateur des hospices; quel est maintenant le commis alité que l'on garde chez soi.

— C'«st vrai, dirent en chœur ceux qui écoutaient.

— Je gage , reprit Chrocart toujours affamé, que les courtauds, nos prédécesseurs , mangeaient à leur faim chez leurs patrons, et que l'on ne leur taxait pas les morceaux ainsi qu'on le fait où nous sommes.

— Goulu, dit Abel, presque honteux du reproche adressé à son oncle.

— Oseras-tu me dédire , toi Corgenet , qui, tant de fois, nous a payé, le repas fini, un supplément de pitance?

— Le commerce est une belle chose , ajouta Julien Prénis en souriant amèrement.

Ici , huit heures sonnèrent à la grosse pendule de la maison.

— Alerte! alerte! dirent Théodore, Auguste et Hippolyte, je n'ai qu'une heure pour copier ma dernière ballade ; moi, pour aller déjeuner copieusement; moi, pour essayer l'habit neuf que je me suis fais faire.

Ces Irois-là sortirent ensemble et descendirent l'escalier en courant, sautant et babillant comme des fous.

Julien demeurait immobile et comme perdu dans ses réflexions; Abel, aussi, ne s'éloigna pas, il se tut également d'abord et le regarda avec une tendre anxiété; enfin, le voyant toujours comme s'il eut été changé en statue, il avança la main et la lui appuya sur l'éjtaule ; mais , ce qui de tout autre n'eut été qu'une légère pression , devint ici, grâce à la force musculeuse du jeune commis, un choc pareil au poids d'une masse énorme. Le contre-coup fût tel qu'il retira Julien de sa préoccupation;

il se secoua, et ses yeux se portèrent vers 1. 1

ceux de son ami qui, alors , lui demanda s'il n'avait pas envie d'aller déjeûner.

— Je n'ai pas faim.

— Eh bien ! allons voir nos maîtresses.

— Je n'en ai pas.

— Ali! tu n'en as pas, mon cher; pour me faire croire à la sincérité de ta réponse, il te faudrait ni rougir, ni frémir et surtout avoir en moi un compagnon qui te fut moins attaché.

— Oh oui ! s'écrie impétueusement Julien, qui tout-à-coup s'élança au col de son ami, tandis que de ses pleurs il lui mouillait le visagej tu m'aimes toi seul, je le sais bien; toi seul!., car je suis isolé sur la terre.

— Je nie ceci, mon père et ma mère le sont, je m'en flatte, de bons parens

— C'est vrai, pardonne-moi si je doute d'eux ; mon cœur au moins les chérit comme il le doit, mais ils sont loin, et ici, hors toi, je le répète!...

— Et hors une certaine demoiselle brune de notre connaissance, elle aussi certainement.

— Elle!... tais-toi... je t'en supplie... elle!... ah ! ne forme pas des conjectures insensée!... m'aimer. . . elle?. . c'est impossible ! moi bâtard, moi sans fortune, moi courtaud de boutique. . .

— Toi, élève de commerce, comme moi, entends-tu ; toi beau et bon garçon comme moi encore, et mille fois plus que moi; bien élevé, sage, honnête, discret, apte à tout, et qui parviendrait à tout sans ta modestie, ta modération, vertus qui, n'étant plus de mise, sont non tel qu'il devait être un piédestal pour l'élève, mais un obstacle ou tu te rompras le cou... tu l'aimes donc bien cette Perci nette ?. . .

— Abel !!!...

— Je dis Percinette, parceque je redoute qu'elle ne soit trop haut placée pour toi: connais-tu bien sa famille? est-ce une noble?

— Non.

— Tant pis.

— Pourquoi?

— C'est qu'avec du talent, tu en as , ou avec une belle réputation militaire, si tu te faisais soldat, et que ta maîtresse voulût t'attendre; tu ferais un jour entendre raison à des gens amoureux de la gloire. Qiii ('f'^'^: est-elle?

— La fille d'un riche industriel.

— Ah! pauvre garçon, oublie-la; jamais tu ne l'obtiendrais de son père. Celui qui la veille n'était rien, veut, le lendemain, s'il a fait fortune, ou de l'argent pour grossir la masse de ses spéculations, ou des titres nobiliaires dans le but de se décrasser. Or, un tel homme donnera plutôt sa fille à un misérable gangrené enrichi, à un haut seigneur rongé de lèpre ou de pire, qu'à un beau garçon , pauvre, roturier et sans fortune.

— Je le sais, Âbel, aussi je ne songe plus qu'à mourir.

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