DEUX VRAIS AMIS
Il n'est ici-bas aucun malheur que n'efface , ni aucune jierte qui ne soit réparée par un véritable ami , s'il en est encore ici-bas.
{Recueil de maximes.)
Aux dernières paroles prononcées par Julien , à leur expression sinistre et reùoulabie, lejeune Corgenet, hurlant de manière à effrayer le logis des Trois Merleties, embrassa impétueusement son ami et sanglottant avec larmes, lui dit :
— Prends patience, je t'en conjure; ne Jette pas le manche après la cognée, attends aux vacances prochaines. Tu sais que je
vais les passer chez nous; je le jure que je ferai si bien, qu'au retour je t'apporterai le consentement de mes parens à ce que jeté donne la moitié de ma fortune. Je dois avoir deux millions , tu le sais. .. quelques mois sont bientôt passés^ d'ailleurs si tu meurs, il faudra donc que je te suive.
— Toi, Abel.
— Oui, moi... Julien, tu ne te doutes pas combien je t'aime: combien je m'en veux lorsqu'enlraîné par mon fatale caractère je te tourmente... Mon frère, à l'avancejurede me pardonner mes folies. Ah! crois que lorsque jeté manque, l'ame n'y est pour rien, mes fautes viennent de là.
Il montrait sa tête.
— Excellent cœur, dit Julien en l'embrassant a son tour.
— Tu vivras, n'est-ce pas?... lu renonceras à ton amour ?. . . sais-lu ce que je ferais à ta place?
— Non.
— Eh bien! je m'amouracherais bravement d'une certaine demoiselle Virginie Corgenet, bien assuré que, si je parvenais à m'en faire aimer, les étoiles tomberaient du ciel à terre, avant que le frère de cette bonne fille consentît à ce (ju'on la mariât à d'autres qu'à toi .• tu sais si Abel à voix puissante dans le conseil de famille? . Tu frémis? tu pâlis?. , Je te comprends, tu voudrais me procurer cette joie et ta fatale passion s'y oppose. Je suis bien malheureux que ma sœur te déplaise tant.
— Moi, haïr ta sœur... la mienne? cette douce et charmante créature qu'un an de séjour à Paris n'a pas gangrenée. Ah! tu es injuste Abel... L'amour ne se commande pas... Et après celle que j'aime Virginie...
— Crois-moi , ami , je suis de nous deux le plus malheureux.
— Allons, Jnlien, tâche de te faire une raison; tu ne connais ta Dulcinée que depuis peu de temps et tu a vu naître notre
Virginie, tu es demeuré auprès d'elle pendant seize ans. Il y en a deux que mes parens l'ont envoyé à Paris, chez sa grand'nière Bardemanche , son oncle et sa tante Tripoussier, afin d'apprendre à la fois le commerce, si elle épouse un riche marchand du midi, ou un riciie ban(juier de la capitale, et les belles manières de la grande ville; la maison de ma tante est assez cossue pour cela. Tu connais donc Virginie de tous points? tu la sais belle, vertueuse, aimable, elle t'aime en sœur; fais que ce soit autrement, tu la vois chaque jour.
— Tu oublies de déjeuner mon ami, et moi il faut que j'aille voir si je peux parvenir...
— ^ Ce n'est pas bien, .ïulien, de me repousser ainsi; à ta place ta sœur serait naturellement ma maitresse; cela me semblerait naturel; toi, ingrat, tu vas chercher ailleurs, et tu laisse à l'abandon la pauvre fille.
— A l'abandon, répondit Julien avec vi-
vacité, ah! par exemple... sans compler tous nos camarades qui en raffolent. Que te semble du baron d' Au ri val et de monsieur Alcindor Pasqueret, ces deux rivaux de la main de Virginie.
— Quand aux premiers, en masse et en détail, ce sont des drôles que j'assommerais t/z^/o^o, comme disait noire vieux professeur, s'ils osaient dire à ma sœur plus haut que son nom. Petits fbrauds, quarts de lions, sans cœur et sans cervelle, marchands de la tèle aux pieds, nés pour aunerdu quinze seize, ceux-là ne l'inquiéteront pas: quant à monsieur Alcindor, fds du banquier Pascarel, bien qu'il soit du Club-Jockey , que Lord Seyraour en fasse le but de ses plaisanteries tout en l'admettant 'dans son salon ; qu'il ait un compte courant au café de Paris , et qu'il fasse gruger son argent par un rat de l'opéra ; quoiqu'il prenne ses chemises, ses vélemcns, sa chaussure, chez les ouvriers à !a mode, qu'il soit assez igno
rant et assez avide pour être journaliste; je te réponds que tant de qualités brillantes ne le rendront jamais mon beau-frère.
Quant au baron Edmondd'Aurival, c'est un vrai noble, un sang bleu, il est aussi généreux que brave j et malgré les Tripoussier, qui le haïssent parce qu'ils le jalousent, il aura \irginie si tu fais le renchéri. Mon père, autrefois fermier du sien, tout en ayant l'air de repousser cette alliance, la désire au fond plus que toute autre; il feint, dans l'Ariège, de haïr les ci-devants parce que c'est la mode; et au fond il les aime et les vénère; je fais conîmelui. Que pensestu du baron?
— Que c'est un homme d'honneur, sim- ' pie, gracieux, élégant; je suis convaincu qu'il rendra la sœur bien heureuse.
Après ee propos généreux , qui ferait croire que l'ancienne énergie romaine n'a pas entièrement disparu de la terre, Julien, pour terminer vite cette conversation,
manifesta de l'appétit, il calomnia son estomac; celui d'Abel qui, dans la circonstance, s'immolait noblement à l'amitié, se voyant soutenu, élève «me voix si entraînante (|u'Abel ne lui résistât pas, il descendit avec son*^ ami, et l'hôte des Trois-Merlettes leur servit par extraordinaire le déjeuner demandé; il fut expédié rapidement , car l'heure de se rendre au magasin pour les six non de garde allait tôt sonner.
Les deux jeunes gens aperçurent sur le seuil du magasin à l'enseigne du Sauvage Amoureux, l'honorable électeur et éligible Alexandre-Nicodème Tripoussier , majestueusement revêtu de ses insignes de capitaine et paré d'une énorme étoile de la Légion-d'Honneur, ainsi que du triangle de Juillet; il se dandinait sur ses jambes, il posait, heureuxet satisfait, devant les passans pour !a plus grande stabilité du gouvernement, pensait-il, et pour la gloire non moins étendue du commerce de nouveautés
— code Paris, qui devait être lier d'avoir en sa bouffie personne un si digne et si triomphal représentant. Jamais Bertrand du Guesclin, en son costume de connétable, n'affecta des airs si terriblement massacreurs.
Le Tripoussier, attendu les honneurs qui le chargeaient, s'imaginait être un héros, et afin de maintenir la paix parisienne en y comprenant la guerre civile, il faisait l'ogre et montrait ses dents aux moutards; un
lièvre qui fut venu à lui, l'aurait contraint à lui rendre les armes.
Enivré de sa situation, en adoration ilevantsa propre importance, il était possédé de mâle rage contre toutes celles dues au génie, au savoir, au courage , à la naissance, attendu qu'avec de l'argent on ne pouvait les acheter. La noblesse surtout lui était odieuse; il savait que le plus pauvre gentilhomme se croyait placé au-dessus, de lui; de lui, si haut monté dans la rue Saint-Denis, de lui, qui allait à la cour dont il aurait
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voulu chasser les anciens habitués, les savans, les littérateurs, les artistes : il n'aimait guère plus i'esprit ; un peintre bien traité du monde lui était en outre insupportnèle . Ces espèces ( son expression ) le faisaient mourir à petit feu.
Cependant il attirait chez lui les notabilités connues, et s'il nommait ses amis, c'étaient des ducs, des généraux, des membres de l'Institut qui passaient les premiers; jamais il n'eût parlé du banquier Laffitte, s'il n'eut cité en même temps le prince moderne dont celui-là a fait son gendre ; en un mot le marchand Tripoussier était l'orgueil personnifié ; mais sans les qualités inséparables de ce défaut. Il manquait de générosité, de libéralité quelconque, dépenser un écu lui troublait la digestion, et l'échange d'une pièce d'or amenait sur son visage commun, une consternation honteuse.
Madame Tripoussier, née Corgenet, avait le même amour de richesses et une vul-
garilé d'idées et de formes semblables à celle de son époux, qu'elle ne nommait qu'en le qualifiant du double titre : le capitaine chevalier ; cependant, un seul point les séparait. La marchande ne voyait rien au-dessus de la noblesse ancienne ; née dans i'ex-comté de Foix, elle avait dans sa jeunesse vu l'opinion du peuple de ce pays, mettre une différence si énorme entre le plus pauvre gentilhomme et le plus mince roturier. Aussi malgré son opulence et les grandeurs de son mari , elle ne cessait de soupirer après surtout cette couronne de baron, si honorée, si enviée dans le ^^\^'\\ et qui dans le Languedoc et dans les contrées limitrophes, faisait des barons admis k siéger aux états de ces provinces , des égaux des ducs et pairs, car souvent ils leur étaient d'autant plus supérieurs, que la noblesse de ceux-ci, n'était pour îa plupart, guère ancienne.
Or, avec cette pensée un ver rongeur
la dévorait : c'était la cour assidue que le jeune baron Edmond Pons d'Aurival faisait à sa nièce Vergeni Corgenet ; sans paraître faire attention à la bcautésùpérieure, selon elle, ^et à l'esprit dominant surtout de sa fille Agathina Tripoussier. Elle était mère, c'était son excuse; la nature avait fait de la première une fille remplie de grâce et d'élégance, frêle, mignonne, douce, modeste, réservée , pâle de cette pâleur aristocratique qui n'a rien de maladif; tandis que mademoiselle Tripoussier, bâtie à chaux et à sable, avait de gros membres, une taille à l'avenant , un embonpoint remarquable, des couleursàproporlion, des yeux étincelans de santé, enfin tout en elle devait charmer des gens du commun, tandis que la beauté de sa cousine ne serait sentie que par des hommes délicats et connaisseurs.
Le môme contraste existait dans leur caractère. L'une était gaie , riante, vive, cociuette, inconsidérée, aimant la joie des plaisirs , recherchant des hommages ; très
persuadée de la supériorité incontestable de l'or. Surtout le reste fière du nom paternel et s'étonnant que les Tripoussier ne marehassent pas de pair avec les familles les plus illustres de France.
Virginie, sensible, tendre, cherchait la retraite par goût et par modestie ; le million qui formerait sa dot ne la rendait ni fière envers les hommes ni insolente envers • ses compagnes moins opulentes. Elle était en outre pieuse, cherchait à s'instruire et plus encore à secourir les malheureux ; il fallait connaître sa situation pour la deviner; dans un cercle "à tel point humble violette, elle se reculait du bruit et de l'éclat. Toujours vêtue avec une simplicité de bon goût, parlant peu, évitant le monde, ce fameux million pariait, agissait seul pour elle ; sans ses rayons brillans, aucun coureur de dot n'eût été la deviner à l'écart.
Depuis qu'elle était venue heureuse à Paris, son contentement d'y paraître s'était ^ivanoui ; chaque jour elle devenait un peu
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plus sérieuse et mélancolique ; déjà depuis plusieurs mois elle se refusait à suivre sa tante et sa cousine aux bals, aux fêtes cos~ sueSf où. colles-là couraient avec une si vive satisfaction. Souvent même lorsqu'il y avait gala chi z les Tripoussier, une migraine violente, des spasmes, une foulure au pied, lui servaient tour à tour de prétexte, pour ne point se montrer dans le salon.
On commençait à s'apercevoir de sa nouvelle manière de vivre; Agathina qui faisait son cours de vertu et de piélé dans les œuvres si pervertissantes de nos femmes au'eurs au temps présent; accusait Vtrgitie, de tendre auTanalisme et de se laisser cagotiser par les prêtres ; elle ne connaissait ceux-ci que par les calomnies de tant de femmes perdues et elle s'imaginait se rendre recommandable, en abjurant l'esprit catholique et divin .
Cependant au lieu de chercher à entraîner sa cousine vers le cercle hideux des
femmes incomprises; elle applaudissait à 1. 5
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son désir de solitude et kii facilitait des moyens de rester dans sa chambre, tandis qu'elle allait s'amuser. L'amitié ne la déterminait pas à cette assistance, mais bien à ce lâche entraînement d'avarice qui gangrène en nos jours quiconque spécule :
Agathina, saisie du vice paternel, calculait qucsi Virginie se faisait religieuse, les deux millions d'Abcl, son frère, seraient augmentés d'un troisième ; c'était pour elle un cas déterminant, car elle aimait son cousingermain autant que le pur sentiment lui H3tail possible. Les formes matérielles d'Abel, la vigueur de son poignet, les couleurs éclatantes de ses joues, sa gaîté perpétuelle, ses excès, ses folies de table et d'ailleurs, dont elle savait quelque chose, le lui rendaient cher : elfe en faisait l'un deces héros viveurs, lie ces débauchés du demi grand monde, que les dames incomprises nous offrent dans leur œuvres perverses comme le typo du beau idéal.