‹ Commis et prince (volume 2)Chapitre 7 sur 25 · UN SOT ET UN HOMME DE COEUR · texte numérisé non relu

UN SOT ET UN HOMME DE COEUR

De tous les moyens qui élèvent un homme, l'or est celui qui porte le plus haut , qui mérite le moins de monter.

{Recueil de maximes . )

Nous avons dit au chapitre précédent que le capitaine chevalier , marchand de nouveautés, Tripoussier , était sur le seuil de son magasin du Sauvage Amoureux y lorsqu'au coup sonnant de neuf heures à Saint-Leu, son neveu et Julien arrivaient en liàte.

— Voici Monsieur, dit le tyran domesti(]ue renouvelé, et s' adressant à Jalien ,

parce qu'il le savait pauvre, ce qui le lui faisait détester depuis long-temps; le moment où votre grâce veut bien mettre Je pied chez nous. Qu'est-ce que signifie cette paresse ? tous ces jeunes gens (les commis) sont déjà en fonction 5 vous seul demeurez en arrière et me débauchez inon neveu ; je n'entends pas cela, et j'y saurai donner bon ordre.

Heureux comme tout bas méchant lorsqu'il a pu écraser qui a besoin de lui , il se pavanait dans sa plate insolence , assuré qu'il était que sa victime n'oserait môme se défendre. Justement il tournait déjà la tête avec une majesté de comptoir si ridicufe^ lorsqu'Abel, laissant passer Julien qui, sans répliquer, allait se mettre à l'ouvrage, posa sa large main sur l'épaulette vierge du Tripoussier, et, par geste familier, l'ayant contraint à faire volte-face :

— Ah çà , mon oncle, dit il, à qui diable en avez-vous? n'êtes- vous pas honteux des

bêtises que vous venez de débiter , Julien me débauche!., vous voulez rire... c'est moi qui, depuis tant d'années, travaille inutilement à sa perdition.

— Monsieur mon neveu , ces familiarités...

— Allons donc, ne sommes-nous pas de la même souche vous et moi?.. Il serait drôle <jue, lorsque je détraque ici tout le monde, notre meilleur sujet payât pour moi les pots cassés. Morbleu! cela ne sera pas , et tout mon oncle que vous êtes, je ne vous conseille pas de rudoyer Julien une autre fois comme vous venez de le faire, à moins qu'il ne l'ait mérité , et cela ne sera pas ; car à lui seul, il vaut mieux que vos vingtneuf autres commis, ensemble le caissier et le patron.

— Vous me manquez , élève de commerce; vous faites le républicain, en soutenant un va-nu-pieds, nourri par charité chez votre père.

A ces paroles cruelles et lâches, mais familières à cette bouche d'enrichi, Âbel, pâlissant de rage, se mordit les lèvres et, saisissant le marchand par les deux poignets, qui le retinrent mieux qu'un élan , il lui dit, en s'approchant de son oreille :

— Remerciez Dieu de ce que ma tante est votre femme, ma cousine votre fille et mon aïeule votre belle-mère; car, sans ces trois titres, je vous aurais craché à la figure. Bavez votre venin sur ceux que vous payez et qui le souffrent; mais, comme vous n'avez pas fourni un sol pour le compte de Julien, mon frère, et comme il vous paie largement par sa pension son travail et sa probité, qui vous est un reproche , la nourriture et les 3 francs par mois d'indemnité de logement que lui accorde votre magnihcencej il ne me plaît pas que vous lui reprochiez ce qu'il ne vous doit pas, souvenez-vous qu'à la récidive vous aurez à faire à moi.

Cela dit , Abel se recula et marcha vers l'intérieur du magasin , laissant M. Tripoussier vivement combattu par la fureur et la crainte; mais l'offense avait été si drue et sa supériorité si positivement blessée, que celte fois, secouant le joug que lui imposait la triple tendresse de mesdames BardemancheetTripoussier, etd'Agalhina pour Abel; il courut vers celui-ci, et, le saisissant par le pan de sa redingote ;

— Sors d'ici , impudent , polisson , sors de mon magasin, toi et cet autre-ià...

Le regard terrorifiant que lui lança ici son neveu suspendit, malgré son courroux, à ses lèvres blêmes , le reste du mot et de la phrase; il s'arrêta un instant; puis, reprenant :

— Oui,|je te chasse, va-t-en, et que ton accolyte parte aussi, je le veux... je le veux irrévocablement.

Les éclats de sa voix aigre et piaillante , remplissant les profondeurs du vaste ma-

gasin, y suspendirent à la fois le débit monotone des commis louant In marchandise et la dépréciation d'usage de l'acheteur. Tous les regards se portèrent versiegrcupe de l'oncle et du neveu.

Julien seul, monté à l'entresol, avec un chaland, ne prit aucune part à cette scène déplorable j déjà les étrangers se rangeaient en cercle, tandis que les commis, tousyeux et toutes oreilles, n'osant rien manifester, restaient immobiles et haletans. Abel seul, calme, car il s'était vengé, reprenant la parole :

• — Monsieur le capitaine Tripoussier , décoré de Juillet et chevalier de la Légiond'Honneur, sans que je sache trop pourquoi, je suis prêt à vous obéir; mais celui qui, comme vous, porte épaulette et croix, doit savoir qu'il doit rendre raison à (pii il a traité de drôle; choisissez donc voue témoin, choisissez le lieu et les armes, et marchons.

Ceci fut débité si froidement et avec une fermeté si positive, que toute la violence du marchand s'évanouit et fut remplacée sur son visage par une pâleur instantanée, tandis que déjà ses jambes flageollaient; cloué, du reste, à sa place, et comme médusé, il se sentait une frayeur tellement absorbante, que ses doigts crispés nepurent lâcher la lévite de son neveu, ni ses dents se desserrer pour laisser passage à une réponse. Le malin Abel vit clairement son avantage, et bien loin d'y renoncer , son oncle, d'ailleurs, continuant à garder le silence :

— Allons , monsieur le chevalier , si votre bravoure m'est connue, vous n'ignorez pas que j'ai du cœur et qu'une injure grossière n'est lavée que dans du sang ! Marchons, dis-je; vous savez, je le présume, vous servir de votre épée; votre collègue en tout, Monsieur Christorin, le marchand de nouveautés de la rue Française, capitaine

également , me prêtera la sienne et sera mon second.

Abel avait tout calculé dans cette nouvelle attaque; l'objet de la haine de chaque jour de l'année du Tripoussier, était son confrère Christorinj négociant de la vieille roche , lieutenant retiré de la garde impériale, homme d'honneur et qui, indigné des grades et faveurs accordés à qui certes ne les méritait point; poursuivait de ses sarcasmes militaires le capitaine de la garde nationale, le membre de la Légion-d' Honneur et le décoré de Juillet; de plus, il n'épargnait pas la probité du négociant , auquel la sienne enlevait les cliens. Or, sa bravoure, opposée à la poltronnerie du Tripoussier, et ses railleries incisives le rendaient la bête noire de celui-ci, qui le redoutait un peu plus que Dieu et guère moins qu'il ne craignait le procureur du Roi.

Ce nom prononcé, la crainte qu'il n'ap-

prît cette querelle, l'épouvante surtout de l'en voir mêlé; ces choses , dis-je, jointes à la lâcheté naturelle à tout riche impudent , tirent tomber soudainement l'apparence valeureuse de celui-là , et le laissèrent au milieu de son magasin, tremblant, anéanti et faisant piteuse raine.

Déjà, portant ses regards de tous côtés , il exprimait clairement le désir que l'on vînt à son aide ; déjà , poussé par son vil caractère, allait-il humblement s'abaisser devant Abel , lorsque la Providence, sous le concours de M. Pigeonnier, son caissier, lui amena un puissant auxiliaire, ou plutôt un ennemi déguisé, mieux rempli de raison et de prudence.

De sa cahute grillée , décorée du nom général décaisse, le vieux Ciparisse Pigeonnier avait assisté au commencement de la querelle, et, aussitôt qu'il. avait entendu le patron onlonner à son neveu de vider les lieux, lui, par amour de la paix et parlia-

lité en faveur du jeune homme dont il aimait la gaité, s'était hâté d'aller tout conter à madame Bardemanche, qui, pendant la journée , se tenait dans un petit salon tout proche du magasin, où d'ordinaire on faisait entrer les pratiques de !a haute volée; il n'y a pas de pire aristocrates que les négocians qui , de 1814 à 1830, ne cessèrent de prêcher Tégalilé.

Or, la dame veuve Bardemanche , ainsi qu'elle signait avec ténacité depuis quarante ans , à tel point elle était heureuse de constater sans cesse le décès de son mari et sa pleine indépendance 5 n'ayant connu la ({uerelle que par le caissier , et îoute à l'avantage de son petil-fds, son idole, puisqu'il élait ie seul mâle de son sang, se hâta de venir au secours du paui>re petit Abel, charmée d'ailleurs de contrecarrer un gendre qu'elle détestait presque autant qu'elle avait haï son défunt époux , auquel le Tripoussier , pour compléter la répul-

sion , ressemblait de figure et de taille.

On \it donc s'avancer gravement une femme très âgée, mais vigoureuse encore, et qui ne perdait rien de sa haute taille maigre et osseuse; elle avait l'œil vif, le geste impérieux et le verbe dur et sonore; riciie depuis longtemps, adulée dès la même époque et d'autant plus bassement, par son gendre, que celui-ci redoutait un testament à son préjudice et en faveur des Corgenets, qu'elle aimait particjilièrement. La mèred'Abc'l était sa filic chérie et Virginie dans ses affections, qu'elle ne daignait pas cacher, l'emportait sur Agathina; mais, pardessus toute chose, elle aimait Aboi; celuici était sou idole , elle regardait à l'égal d'un acte sacrilège toute attaque portée contre le mignon adoré.

On la vit donc surgir tout-à-coup, velue en ^1833, comme elle l'était aux approches du régne sanglant de la convention; la frayeur de l'oncle, la colère du neveu ne

leur avaieni pas peraiis de s'apercevoir de sa venue, ce fut sa voix qui la leur annonça ; soudain le marchand lâcha le pan de la lévite d'Abei, et le commis souriant se hâta de saisir la main de son aïeule et de la baiser respectueusement.

Cet acte, tranchant si fort avec les habitudes de la jeunesse actuelle, était le plus habile coup-d'état dont Abel put se servir pour achever de gagner sa cause. En 1789, madame Barderaanche qui n'avait pas encore l'honneur d'être veuve , mais qui était fort jolie femme, eut besoin du maréchal de iVIailly ; ce véritable grand seigneur se montra dans sa politesse exquise, et pour mettre fin aux remercîmens de madame Bardemanche, lui prit la main dans la sienne, et la baisa avec une grâce infinie.

Si madame Bardemanche ne devint pas républicaine, si Napoléon né fut pour elle qu'un usurpateur perpétuel, si au retour des Bourbons, elleaifich a ce royalisme dont

le déclin amena les honneurs de son gendre , ce fut ce baiseraent de main de monseigneur le maréchal de Mailly , comme elle disait, qui en fut cause; elle en avait toujours parlé depuis, et dès que son petit fils eut connaissance des choses de ce monde elle lui apprit à baiser la main à la Mailly, forme élégante ^t peu en harmonie avec celles matérielles d'Abel.

Le lecteur instruit des mystères du cœur humain comprendra l'avantage prodigieux que ce seul fait devait donner au neveu au détriment de l'oncle ; surtout lorsqu'une tendresse de toute la vie lui assurait encore la suprématie de ce côté: la vieille aïeule donc, se posant en souveraine , et s'adressant à son gendre, lui dit du ton le plus méprisant qu'elle put trouver.

— Eh! bon dieu! monsieur Tripoussier, avez'vous perdu la tête? quoi vous voulez chasser mon enfant chéri d'une maison où certes je crois avoir autant de puissance

que vous? au demeurant, si Abel vous déplaît, j'ai les moyens de l'établir ailleurs , et je le ferai dés que nous aurons, vous et moi, réglé nos comptes, c'est-à-dire dès demain.

L'idée de voir disparaître les capitaux que sa belle-mère lui avait confiés, et celle plus amère encore de comprendre qu'ils passeraient à son neveu ; agirent si douloureusement sur le capitaine de la garde nationale, que cequi lui restait de dignité et d'énergie, disparut spontanément; il ne resta dans cette âme vile, que l'odieuse lâcheté produite par l'amour passionné de l'argent ; faiblesse qui , d'ailleurs , s'amalgame à son . tour avec cette violence brutale , produite par la certitude de perdre ces trésors possédés si concupiscentieusement.

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