‹ Commis et prince (volume 2)Chapitre 8 sur 25 · INTÉRIEUR D UN MENAGE COMME IL Y EN A TANT · texte numérisé non relu

INTÉRIEUR D UN MENAGE COMME IL Y EN A TANT

Si un autre Asmodée soulevait tous les toits des maisons parisiennes, le don Cléoplias qui verrait ce qui se passe par dessous, en frémirait de dégoût et d'horieuf.

{Recueil de maximes.)

— Madame veuve Bardemanche, répliqua piteusement l'orgueil du so\i\era\n du Sauvage yimoureux -, nous devons, ce bon Abel et moi, vous savoir très grand gré de votre condescendance amicale à vous mêler dedans nos bisbilles. Je ne sais comment nous nous sommes pris de bec; mais au fond, l'un et l'autre, sommes un hou enfant qui n'avons pas de rancune, et à prewe, c'est

que je paie an \evre de dur à ce beau garçon, afin de terminer , le verre en main, nos querelles comme de vrais frrrrrançais .

La manière de prononcer ce dernier mot indiqua dans ledécoréde Juillet, un vif désir de paraître aimable; puis, se tournant vers le jeune commis, demeuré froid et immobile :

— Pas vrai, toi! le troisième homme du monde (autre trait d'esprit du chevalier de la Légion-d' Honneur , et faisant allusion au prénom d'Abel); que tu acceptes, que tu signes la paix en conséquence de cefraiu BelQ

Ce qui équivalait a l'axiome connu, /rucm* Bellij que le marchand avait retenu pour l'avoir entendu appliquer très plaisamment par i'acteur Potier , dans je ne sais quel vaudevilie,; depuis lors, il le plaçait à tort et à travers; imaginant se grandir devant ses commis par cet échantillon de son érudition et de sa connaissance, de la langue sacrée de Virgile et d'Horace.

Assurément, vu sa vanité superbe, et en

présence de plus de cinquante témoins , M. Tripoussier ne croyait pouvoir faire plus , et déjà se figurait Abel dans ses bras ou à ses pieds, selon que le sentiment de reconnaissance ou de respect , le dominerait d'avantage. Il était loin du compte comme on va l'apprendre.

Abei au lieu de répondre à l'attente du négociant , se retourna vers son aïeule et répétant d'abord son geste galant , et d'adroite cajolerie, lui dit sans faire aucun signe qui parut collectif et que son oncle put prendre comme une indication qu'il lui parlait aussi.

— Mére-grand, dit-il, vous , le modèle à suivre en tout; monsieur m'a déshonoré, et vous dans moi , car je suis votre petit fils; m'a déshonoré, dis-je, publiquement ici en voulant me chasser et en me traitant de drôle...

— Parbleu, ne m'as-tu pas offert, loi, de nous couper la gorge ensemble?

— Comment, Abel, demanda la veuve, lu as proposé le duel à monsieur Tripoussier?

— J'en prends à preuve tout le monde présent! s'écrie celui-ci, charmé d'une question qui lui semblait être un mouvement de front tenté par sa belîe-mère pour passer de son côté.

— Eh bien ! s'écria madame Bardemnnche, c'est un César que mon petit fils ; il ne se laisse pas marcher sur le pied, j'espère. Ah! que monseigneur le maréchal deMailly, le jour où il me fit l'honneur de me baiser la main, aurait été charmé de l'entendre.

— Bah ! Bah. .. répéta piteusement l'abandonné à lui-même.

Abel, assuré d'un appui immense, reprit:

— Il n'y a pas de milieu, où je sors d'ici ; en acceptant vos offres généreuses grand'mère , et en forçant monsieur à m'en rendre raison, où il me fera publiquement aussi ses excuses.

Pendant ce colloque animé, un silence profond régnait dans le magasin, à tel point la curiosité de tous les auditeurs était éveillée 5 ceux du dehors voyaient dans cette lutte le prologue d'une révolte nouvelle des prolétaires contre les possédans ; Abel était un jacobin féroce, un fanatique soutien de la loi agraire, à laquelle mise en jeu lui, certes deux fois millionnaire, en expectative, au rait perdu plus qu'eux. Les commis, aucontraire, ressentaient une joie sans pareille du molestement de ce patron délesté jusque à la haine, et d'autant mieux craint et adulé : Abel les vengeait, et les lâches n'osaient pourtant le soutenir, ni de la voix, ni du geste.

— Ah! par exemple, que je te fasse des excuses, répondit M. Tripoussier, c'esttrop fort; la demie-tasse et la consolation ensemble à la bonne heure.

— Pourquoi M. Tripoussier , dit sa bellemère avec cette sécheresse si familière aux

vieilles femmes d'autrefois, reculerait-il de vaut un acte de justice? il m'est prouvé main tenant jusque à l'évidence, que les loris sont de son côté ; d'aiileurs ce pauvre petit chat, (Âbel avait cinq pieds six pouces au moins, de hauteur); est si bénin, que de lui-même il ne manquerait pas à une pie,. Allons, mon gendre, exéculez-vous -, sinon. très résolue à ne pas me laisser insulter dans la personne de mon fds î j'irai avec lui planter ailleurs nos tentes ; ah ! si monseigneur le maréchal de Mailly n'était pas mort , et si j'étais à celte époque, où il me fit l'honneur de me baiser la main...

— Ce que femme veut, Dieu le veut, dit à demi-voix, M. Tripoussier, déterminé à faire toutes les bassesses possibles, pourvu que sa belle-mère ne distraîsit pas ses intérêts des siens ; et al'ailleurs pour le bon exemple qu'un homme tel que moi doit donner de courage et de grandeur d'âme, je te demande pardon Abel , de

l'avoir voulu chasser , et de l'avoir appelé drôle, je me flatte que m&inlenant...

— Est-ce possible mon père que vous ayez maltraité mon pauvre cousin, s'écria niademoise!leAgathina,!a dernière instruite par'^la cuisinière, sa confidente, et qui lui avait raconté de point en point toute la querelle, n'en donnait pas moins tort à l'auteur de ces jours.

— Ah ! voici notre folle, dit le marchand.

— Non, l'on ne le renverra pas, non vous n'abuserez pas de sa faiblesse! (il aurait tué un bœuf d'un coup de poing) ; et de sa douceur, pour l'écraser avec votre despotisme. I

— Te tairas-tu, bavarde.

■— Ah! maman, au secours, mon père est enragé, il va me battre.

— Carogne ! ! !

— Il me lue! il m'égorge! au secours!

s'écriait celte extravagante; qui , enivrée de ses lectures désordonnées , aspirait à

mettre du drame partout. A ses paroles insensées, madame Tripoussier accourut dans la saleté ordinaire de son costume matinal, mais l'œil brillant, les joues en feu, et munie du soufflet |de la cuisine dont elle faisait usage dansle moment, et qui devenait en sa main une arme d'autant plus menaçante, que déjà elle en avait frappé son mari.

— On assassine ma lille! mon monstre de mari veut donc nous tuer toutes les deux ?

— Rentrez, madame Tripoussier; ne vous donnez pas en spectacle , dit fermement la veove Bardemanchej; votre fille ne court d'autre danger que celui d'avoir sa cervelle en écharpe ; mon gendre a mon estime parce qu'il a fait son devoir, et noire Abel mérite une statue en récompense de sa noble conduite de ce matin.

En discourant ainsi , madame Bardemanche emmenait sa fille et Agathina , et l'oncle et le neveu demeuraient en présence; ce fut alors (jue le caissier intervint à. son

tour: d'une main, il fit signe au jeune homme d'aller à son poste déplier des châles que demandait une petite maîtresse de la rue aux Ours; et de l'autre, touchant la poignée de l'épée du patron, il dit d'un ton si vrai qu'il fellait ou l'assommer ou en rire avec lui:

— En voici une redoutable et qui, si on n'y eût rais obstacle, aurait tout à l'heure fait un épouvantable carnage; on peut le répéter sans crainte d'être démenti , tel neveu , tel oncle ; madame veuve Bardemanche que je vénère, si elle a appelé César, son petitfds, aurait pu également vous qualifier du nom d'Alexandre. Oh! mon Dieu, que vous avez été beau de modération ; rien n'est effrayant comme ce silence héroïque, celte retenue courageuse ; vous m'avez fait trembler pour cet enfant jusqu'à ce que vous l'ayez anéanti par votre excuse si noble et si belliqueuse; je gage que monsieur Dubelloi avait prévision do ce que vous

feriez ce aiatin, lorsqu'il improvisait son vers, qu'avec tant d'à-propos j'applique à voire conduite.

Admirez de Bayard l'abaissement auguste.

Ma foi , de même que dans la tragédie, les rieurs étaient de votre côté.

Il fallait au sieur Tripoussier ce dédommagement, qu'il prit au pied de la lettre; aussi, promenant un regard fier à l'entour, il répondit au caissier avec une modestie ravissante.

Franchement, il me semble que je ne m'en suis pas mal tiré.

— Vous avez été sublime, et comme Jupiter vous foudroyiez les Titans.

— Est-ce que le chien de madame prinou, notre voisine, étrangle encore des chats? demanda le décoré de Juillet, igno rant en mythologie , non moins qu'un journahsle actuel.

— Pas que je sache, répartit le caissier, pourquoi me le demandez-vous /

— C'est que vous parlez de Jupiter.

— Ah ! ah!. .. Ciparisse Pigeonnier allait rire, mais le souvenir du respect que tout subordonné portait jadis à son patron, brisa cette hilarité non réfléchie , et répliquant gravement :

— Lorsque l'on a eu l'honneur d'être nommé par l'illustre monsieur Jean le Rond d'Alembert , on est familiarisé avec les belles-lettres. ;

— C'est comme moi, Pigeonnier, j'ai fait mes études, en preuve vous avez tantôt ouï ma citation : Fratu Belli.. Hein! que vous semble... Si j'avais préféré la chimie au commerce, je serais aujourd'hui le meilleur professeur de... de... stéréotomie (la taille des pierres). . Il n'est aucun terme de noire langue que j'ignore, et dont je ne sache la signification.

Le caissier qui, lui non plus, ne possédait pas un savoirélendu, bien qu'il avait plaisanté son patron sur Jupiter, lui rendit son estime

à l'occasion de sa dernière tirade à laquelle il ne comprit rien.

Cependant la paix était signée ; le capitaine Tripoussier, dix heures sonnant, quitta le magasin et se rendit à l'état-major de la garde nationale , où l'appelait son colonel. Son épouse, bouleversée par|'ascène déchirante de ce matin, disait Âgathina, tenait conseil avec celle-ci et la veuve Bardemanche, sur le projet d'un thé qu'elle voulait donner à l'élite du commerce de son quartier, et ce, afin de s'y parer du baron d'Aurival .

Madame Tripoussier, dans ses châteaux en Espagne nocturnes, avait arrangé lemariage de sa fille avec ce gentilhomme sans • craindreaucun obstacle delà parl'd'Agathina et sans avoir vu qu'il aimait Virginie, La proposition d'un thé, d'où ressortirait nécessairement un bal sans prétention, charma d'abord la jeune fille ; elle embrassa vivement sa mère en récompense de son idée

heureuse, quant à l'aïeul elle approuvait tout ce qui ferait divertir ses deux petits enfans chéris.

Toutsurveillant incommode était écarté.

Lecaissier,placéhorsdu magasin, ne devant rien voir de ce qui ne le regardait pas ; les trois compagnons de chambre d'Abel, que des acheteurs n'arrêtaient pas coururrent à lui, le complimentèrent sur sa courageuse résistance.

— Que s'est-il donc passé ? demanda Juh'en à ces derniers mots ouïs.

— Quoi tu ne le sais pas... tu as donc l'oreille bien dure, répartit Auguste Chrocart, ou le cœur sans retentissement ?

—Cette allusion, dit .Julien, m'est encore incompréhensible.

— Chrocart ne sait ce qu'il dit, ajouta Corgenet à la réplique de son ami, c'est un bavard (|ui tient à ce que je lui allonge les oreilles.

FjC fils du garde du commerce, redoutant

la réalisation de celte menace en souvenir d'un passé, où, à son détriment, Abel lui avait tenu toute promesse de cegenre, se tut; mais lit , en arrière de celui-ci, un signe à HyppoliteTroufaillon de prendre la parole à sa place, ce que celui fit de manière à forcer Julien de comprendre avec qu'elle chaleur Abel , le véritable ami Abel, avait pris sa défense.

CHAPlTRIi VIII.

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