‹ Commis et princeChapitre 10 sur 27 · DES PARENS COMME IL Y EN A PEU · texte numérisé non relu

DES PARENS COMME IL Y EN A PEU

Gens des grandes villes , tournes en ridicule ceux des bourgs et des villages ; mais lorsque nous voudrons des vertus réelles , c'est chez ceux-là, et non cLez vous, que nous irons les chercher.

(Recueil de maximes.)

Enfans , belle-mère, sœur et frère, se mit à dire de nouveau le fermier Corgenet , après que les embrassemens eurent cessé entre sa mouillée, (sa femme en langue méridionnale.) je continue ce que j'ai commencé tout à l'heure. Ecoutez donc:

certes je ne nie pas les grands avantages

qu'offre à Juliennore. (Le petit Julien, autre formule des mêmes lieux); mais avant toute chose, ni lui, ni les autres n'ont songé que lui, ou ceux-là, ont oublié de s'informer, si je consens à ce qu'il se fasse domestique^ de qui que ce soit; même d'un de» premiers grands barons de chez nous. Donc moi, qui par mon titre de père, ail la principale voix en chapitre : la voix prépondérante , comme dit un bavard du pays , qu'on a nommé député je ne sais pourquoi ; moi donc, poursuivit le vieillard, qui cessant de railler, passait à un ton ferme; moi, dis-je, m'oppose à cette prise de livrée , quoique cachée sous une titulade pompeuse.

Ce n'était pas un paysan ordinaire, enrichi par le concours des circonstances, raU'ées à son mérite personnel, que Nazaire Corgenet. Un de ses oncles, curé à Pamiers, l'avait élevé. Aussi les expressions nobles lui étaient familières ; cepen-

dant les auditeurs, (les deux Tripoussier, époux et épouse, selon la ridicule manie du temps, de pindariser sur tout) , et même la veuve Bardemanche , poussèrent une clameur d'indignation au développement de cette volonté, si fermement manifestée, et si en dehors de leur avidité mercantille.

— Y songes-tu , mon gendre ? dit la vieille dame.

— Rêves-tu, frère Corgenet? ajouta le capitaine-chevaKer décoré.

— Manquer une aussi belle affaire! exclama la dame Tripoussier; mais cela tient du délire : le souffriras-tu, ma sœur?

El elle se tourna vers madame Coi gènet ; celle-ci se prit à sourire, et du bout de son doigt indicateur, désignant son mari.

— Ma sœur, chaque fois qu'il est question de l'honneur de la famille , j'entre pour moitié, dans tout ce que notre homme dit et fait.

— L'honneur ! répétèrent les Tripous-

sier, en gens accoutumés dès longtemps, et ceci avec la meilleure foi du monde , à confondre cette qualité avec leur intérêt, qu'ils ne comprenaient qu'imparfaitement le sens, de la réplique qui leur était faite.

— Oui , dames et messieurs ; riposta l'autre chef de famille; certes, au pays on n'aime pas mal l'argent ! Nombre de mes intimes, penseraient comme vous autres, peut-être; mais quelques-uns, et je suis de ceux-là , ne veulent , faut-il que je vous le répète , de domesticité directe ou indirecte : on fait du commerce avec tous, donc on n'est aux gages d'aucun ; on peut refuser même de vendre à qui bon voudra

— Refuser de vendre ! s'écrie le Tripoussier, mercantilleur un peu plus intimement en cœur qu'en ame... Attendez? s'il vous plaît!... Ah! par exemple, refuser de vendre, beau-frère, c'est impossible! J'aunerais n'importe quoi; je livrerais telle partie,

au plus mortel de mes ennemis ; à un homme

qui m'aurait donné un soufflet Je veux

dire à qui j'aurais eu l'envie de donner un soufflet. Au diable! enfin : car, vois-tu, quand on est commerçant, il faut faire du commerce.

Fier de ce dernier coup de foudre, auquel, selon lui, Ton ne pouvait répondre; le patron du Sauvage- Amoureux se redressa fièrement, et porta sur l'assemblée, un regard de victorieux satisfait. Son immense contentement de soi-même J'éblouis sait tant , qu'il ne lui permit pas de voir le fin sourire de sa belle-sœur; le mouvement de dépit des deux jeunes gens et le haussement d'épaule du noble fermier, qui , prenant la parole, dit :

— Tu fais , toi , Tripoussier, ce que lu veux? moi, je jouis du même droit, et j'avoue que dans un mauvais moment, un de ceux où la colère nous égare; je lâcherais plutôt un coup de fusil, sur qui m'au-

rait offensé, que je ne recevrais de celui-là des piastres (espagnoles), en retour de sacs de mon blé.

Julien avait ouï, dans un respectueux silence, ce dialogue ; rougissant parfois de ce que l'amour lui avait caché, ce que le fermier lui montrait sans préparations; cependant, il vivait trop depuis trois ans, dans cette atmosphère d'avidité parisienne, pour n'en pas avoir été un peu gangrené. D'ailleurs , rempli d'amour et convaincu que celui-là, qui serait pauvre n'obtiendrait pas Virginie; il ressentait un violent chagrin de l'obstacle inattendu, et auquel il ne pensait guère un moment auparavant; aussi, s'armant du plus affreux courage, celui qui pousse un noble cœur à supporter la honte; il dit si bas, presque peine on l'entendit :

— Père, comment, sans opulence , atteindrai -je au but de mes désirs ?

A peine, eut-il prononcé ces mots, que le visage du provincial, rougit d'indigna-

tion ; que ses yeux se remplirent du feu d'un dédain courroucé, et sa bouche laissa tomber, avec une inflexion sévère , les paroles :

— Monsieur, on y parvient plus sûrement avec une franchise noble? on vient le front levé droit au père et à la mère de celle qu'on aime ? notez, monsieur, que je ne connais pas celle que vous aimez ; et on leur dit :

— Je rendrai heureuse votre fille, mieux que tout autre ; et, après l'avoir obtenue, je vous prouverai, par ma ténacité au travail, que je ne veux pas, comme un lâche paresseux, vivre aux dépens de la dot qu'elle m'apportera : entendez-vous , monsieur , eeque je veux dire?

— Oh! non... non... cela n'est pas possible... Non... non, vous ne donnerez point tant de vertus, tant de beautés avec une si belle fortune ; à un orphelin sans

nom peut-être... Oh! mon Dieu! peut-il y avoir tant de magnanimité.

— Ingrat, reprit madame Corgenet.

— Méchant garçon , ajouta son mari.

— Je savais bien, moi, que nos bons parens n'avaient, avec nous trois, qu'une âme, se mit à dire Abel, en embrassant Julien , qui, incapable de parler et de soutenir une émotion, si vive et si douée, était tombé à genoux devant ce digne couple; et là, élevant ses bras vers le ciel , tandis que ses yeux versaient un torrent de larmes ; il ne faisait que répéter ce mot divin ; ce mot sacré qui, le premier , vient toujours à la bouche de ceux assez heureux pour n'être pas flétris de l'athéisme : le nom de Dieu, enfin.

J'exprimerais imparfaitement, si je tentais de l'entreprendre ; l'autre stupéfaction comique, manifestée par madame veuve Bardemanche, son gendre et son autre fille; ceux-là, avaient tellement incrustés les sen-

timens de la nature, dans les lingots de leurs coffres-forts , que, hors d'état de les en arracher; ils ne comprenaient qu'à demi ce qu'ils venaient d'ouïr. Dans l'impossibilité que les trois Corgenct fussent atteints du môme délire; leurs yeux, platement grandis, allaient des uns aux autres ; attendant avec impatience une double protestation contrecarrant une telle extravagance; mais on ne remplissait pas leur espoir : quatre foas, au contraire, confondaient ensemble leurs caresses et leur bonheur ; c'était à ne pas y croire et surtout à ne pas y tenir.

Aussi, la veuve Berdemanche, à qui les Tripoussier avaient, par des gestes , passé procuration de pérorer pour eux; fit un pas et, s'interposant entre Julien encore à genoux; entre Abel, le relevant, et les deux autres provinciaux , dit alors :

— Permettez, permettez , mes enfans, que mon expérience intervienne entre des

gens qui, je le crains , ne connaissent pas la valeur d'un écu, malgré ce que nous avons fait pour le leur apprendre. Puisque vous autres, Corgenet, préférez au fils d'un opuîentissimebanquier,età un immensément riche propriétaire, noble et titré, par-dessus le marché , ce qui ne gâte rien ; un pauvre garçon, qui n'a d'autre titre, que d'avoir été élevé ; entretenu et nipé à vos dépens, ou à peu près : vous agiriez en extra vagans de la première classe, si vous vous opposiez à ce qu'il acceptât les propositions du baron d'Aurival : je ne permettrai pas que vous fassiez cette sottise, et vous allez

tous, sur-le-champ, remercier

— - Belle-mère, répondit respectueusement le gendre fermier; il me semble que lorsqu'il y a, dans un ménagequi commence, une somme d'un million, propre à fournir aux besoins des nouveaux mariés, il faudrait les supposer bien avides ou bien misérables, s'ils ne s'en contentaient pas. Mon

gendre et fils, continua le vieux Corgenet en relevant Julien, et en l'attirant dans ses bras et dans ceux de sa femme, tu as deux partis à suivre, choisis : ou avec cinq cent mille francs comptant, la moitié de la dot, tu établiras à Paris la maison de commerce, ou de banque minime, qui te conviendra (le genre à ton choix); ou venant avec nous en comté (deFoix), tu trafiqueras avec moi sur les laines et les quadrubles d'Espagne : elles diminuent e:i nombre, celles-ci, pourtant ; il y a encore de quoi gagner gros. Là , avec notre fille , tu nous consoleras, à moitié de ce pichou (il montre Abel), qui, sans doute, entraîné par la femme qu'il souhaite et que je m'étonne de ne pas voir ici , non plus que ta future, sera perdu pour nous, et voudra vivre à Paris.

— Vivre à Paris ! et sans vous, père et mère ! s'écria impétueusement Abel ; ah ! pour cela, par exemple , le fait adviendra pendant la semaine des quatre jeudis . Assu-

rément ; j'ai un coup en tête pour notre cousine Agathe; mais si celle là, renie la terre de la patrie, et le comté deFoix est la nôtre , à tout moins , monsieur le chevalier-commandant, décoré beau-père (et il s'inclina respectueusement); elle peut chercher un autre mari, et notre tante un autre gendre.

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