MARIAGE ROMPU
Malheur au provincial, qui s'en ira prendre femme à Paris, et l'amènera habiter la province ; il aura renonce' au bonheur par ce seul fait {Recueil de maximes.)
Au moment où Abel Corgenet, en digne enfant du Midi, stipulait si fermement les conditions de son avenir, les deux cousines, dont on avait signalé l'absence singulière, firent leur entrée sans, certes, se douter, de ce qui venait d'avoir lieu dans le salon Tripoussier. Si elles eussent suivi Julien et
Abel, dans leur course hâlive, elles auraient pris part à la conversation presqu'aussitôt qu'eux j mais toutes deux, un peu piquées de la promptitude, mise par les deux amis à ies quitter, et l'égoïsme de l'amour qui , chezjes femmes surtout, domine avec tant de violence, n'avait pas d'abord pardonné cet élan, si respectable, de devoir et de tendresse fdiale.
— Voilà, Vergeni, des messieurs bien peu galans, et une retraite qui n'est guère de bon ion? avait dit la première mademoiselle Agathina, très accoutumée aux basses adulations des amans calculateurs, que Paris renferme. Ceux là, ne la contemplant qu'au travers du chiffre énorme de la fortune de son père, l'encensaient, l'adoraient, et, soumis à ses moindres caprices, dissimulaient, en sa présence, le moindre de leurs défauts; l'abandonner, par exemple, dans un escalier, afin d'avoir plus tôt franchi celui-ci , et pour aller vers autres qu'elle encore; le
plus niais de ces futurs notaires , avoués, agens de change, banquiers, industriels, comraerçans en gros, n'aurait commis cette faute maladroite.
Elle, donc, nourrie d'hommages et d'adulations, ressentait à cette heure un dépit si marqué, qu'elle poursuivit sa philippique commencée; elle se mit à dire :
— Nous serions bien folles , bien sans cœur , si nous courrions après eux et leur montrions le moindre empressement ; à ta place , tu feras, comme moi , je présume ; allons dans notre chambre, changer quelqne chose à notre toilette] puis et qiand il nous plaira, nous paraîtrons au salon.
— En punissant ces messieurs, selon leur . mérite, dit Virginie à son tour, par forme
de concession, faite a la colère de la parisienne, plus que par conviction du crime ; ne nous rendrons-nous pas coupables envers mes père et mère, ton oncle et ta tante; il
y a si longtemps que nous ne les avons pas vus.
— Oui, vas te déshonorer , cousine , à ton aise? quand à moi, à part ce qui m'est dû personnellement , je sais ce que l'on doit en sa fille, au chevalier monsieur Tripbussier, décoré-commandant.
Ces mots, lâchés, avec un superbe orgueil aristocratique ; la fière héritière du Sau* vage- Amoureux, se dirigea, ainsi qu'elle l'avait dit vers sa chambre; plus sa cousine était entraînée, par tous ses désirs, vers ses parens, moins elle osa le faire paraître ; et ce fut en soupirant, qu'elle suivit Agathina.
Lorsque celle-ci eut jugé, que le temps convenable à punir l'injure était écoulé à peu près j elle consentit à ne pas priver de "sa présence, celui, qu'au fond, elle croyait aimer. En conséquence, prenant Virginie par le bras, elle se dirigea vers le salon, où leur présence aurait été si nécessaire.
Je dois, ici, pour bien expliquer ce qui
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va suivre; dire que la veuve et lesTripoussier, ne concevant rien à la générosité des provinciaux , ressentait envers eux cette aigreur, ce dépit secret, que lésâmes égoïstes et avides, éprouvent contre tout sentiment généreux qui les condamne, en faisant leur propre critique. Les Corgenet avaient beau parler ; c'était toujours pour eux chose impossible à comprendre que cette fille millionnaire, jetée à la tête d'un orphelin bâtard, et qui, lors même qu'il serait légilime, ne serait pour eux que le dernier des hommes, attendu sa pauvreté.
Ajouterai -je encore à ceci, que déjà, par une prévision d'avarice bien commune aux enrichis , ils frémissaient à la pensée que, dans l'avenir, il deviendrait possible que Julien et sa femme, ruinés , tombassent à leur charge... à leur charge ..
Ne crois pas, lecteur, que maintenant, tomber à la charge d'une famille, signifie que l'on nourrira et défraiera, en tous ses
ses besoins un parent misérable : non, cela signifie seulement que, dans un laps de temps de vingt ou trente ans, peut-être: des oncles, des tantes, des cousins et cousines, enfans de frère et de sœur, jetteront au neveu et cousin germain , un millier de francs à larges espaces; ce quij en retour, leur donnera le droit de dire : celui-là est
à notre charge A bon entendeur, salut.
Donc , pendant que cette terreur avaricieuse saisissait la veuve et les Tripoussier, en leur inspirant la pensée d'élever à l'avance, entre eux trois et des insensés , un mur d'airain infranchissable. Voici ce que, pour achever de courroucer ces parens magnifiques , Abel s'avisa énergiquement de formuler : la constitution à venir de son ménage, et dont l'article unique arracherait Agathina, la chérie, aux délices de Paris, étirait l'ensevelir dans un des faubourgs de Pamiers.
Oh! pour cette fois, on éprouvait un il. -10
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besoin féroce de rompre avec un tel fou ; et on allait le lui dire lorsque les deux cousines, ai-je dit, firent dans le salon leur double apparition. Charmés de la venue d'un si puissant auxiliaire, ils se hâtèrent de le lancer en avant, contre l'ennemi commun . Madame Tripoussier, malgré sa stupidité naturelle, devina qu'en pareille occurrence, la parole lui était adjugée de droit; aussi, s'adressa nt à sa fille :
— Belle chatte , dit-elle , remercie ton cousin du bonheur qu'il veut le procurer, en outre que s'il t'épouse, il a le projet d'èti-e le maître ; il veut encore t'amener dans son pays-, toi, parisienne chérit , toi, le diamant de la rue Saint-Denis ?
— Je ne sais pas, maman, ce qui autorise monsieur Abel Corgenet, à plaisanter d'une manière aussi inconvenante; sa conduite de tantôt et ce que vous m'apprenez, ne me donnent aucune envie de lui abandonner ce que. de plus hauts hupés que lui, récla-
ment à genoux ; ne craignez pas que j'arrive à vous faire pleurer sur ma perte; j'aime Paris, et je n'en sortirai jamais volontairement, du moins.
Agathina, comme tout ceux dont l'esprit est borné, et qui n'ont en situation pareille que deux voies à suivre : ou celle de fléchir de plus en plus, à mesure qu'ils avancent dans la manifestation de leurs volontés; ou de se rendre encore plus désagréable par leur opiniâtreté, à accroître leur faute. Agathina, dis-je, suivit ce dernier chemin, et tripla, par sa manière de s'énoncer, le tort immense que son propos lui faisait, dans le cœur de son amant; et auprès deson oncle et de sa tante,sesbeau-père et belle-mèrefuturs.
L'effet de cela, fut tel, que Julien, luimême , qui , rempli de joie s'avançait vers sa belle Virginie pour lui apprendre par quelle bonté,ses parents répondait à leur amour; s'arrêta tout interdit, frémissant à la pensée, que sa futur femme ne s'y prit,
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ainsi que sa cousine, pour le désenchanter de son bonheur; il demeura donc à moitié route, tremblant, effrayé, et son visage déjà triste, lorsque son regard étincelait encore de joie.
Les Tripoussier comprirent la faute de leur fille , tant celle-là était flagrante ; les Gorgenet, moins encore leur fils, se déterminèrent, dès ce moment, à ne pas accepter une pareille belle-fille. Agathina, épouvantée de ce qu'elle avait dit, aurait donné une forte somme, pour le retrait de chaque mot 5 quand à Julien et à Virginie, ils frémirent des conséquences d'une imprudence pareille ; restait Abel , celui-là eut bientôt pris son parti.
— Mon oncle, ma tante , dit-il, je ne m'oppose en rien à ce que veut ma cousine ; quant à vous, père et mère, je regrette de vous avoir demandé défaire un voyage inutile. . . que dis-je ? inutile ; non certe, il ne le sera pas ; car si je n'y suis plus pour rien,
du moins assurera-t-il le bonheur de ma sœur et de mon frère., N'embarrassons pas davantage nos bons parens , et allons où vous êtes descendus, sans doute.
Cette réplique, achevait la rupture; il y a une manière de dire les choses, qui la lait comprendre aux esprils les mieux bouchés; on connut chez les Tripoussiér, après qu'Abeleut fini de parler, que ce serait désormais ailleurs, que l'on aurait à se pourvoird'un autre gendre. Quelque pensée intime que l'on eût alors de ce côté, ce fut pas sans un regret violent que l'on vit disparaî tre un établissement, si magnifique pour leur fille, il n'en était pas de la fortune des Corgenet, comme de celle de tant de Turcaret parisiens, qui, grands citoyens ou non, sont démolis en vingt-quatre heures par une révolution, ou au moins par un coup d'étal. Celle-là, presque toute en forets, vignobles; terres labourables, dans le comté de Foix, ou dans les vastes plaines de Toulouse, si
fécondes, ne pouvait pas périr ainsi. C'était du solide, du certain, et déjà l'on s'avouait que Ton avait couru trop loin, en si peu de temps; aussi, tandis que Julien amenait "Virginie, vers une fenêtre voisine, et lui parlait à voix basse; la veuve Bardemanche, se posant en Sémiramïs subalterne entre ses divers descendanset gendres; se mita dire : — Il n'est pas d'usage dans le commerce, de donner le dernier mot dès le premier prononcé : je me flatte qu'une famille toute de négocians, ou à peu près, car toi aussi, fils Corgenet, fais du métier avec tes laines et les piastres, souffrirez que deux enfans, une folle, mademoiselle Agathina, un susceptible, monsieur Abel, rompent, par un caprice que l'une et l'autre déplorent ; une afliance qui nous rend tous encore plus parens. Vous êtes mes fils et mes filles, mon petit-fils et ma petite-fille, et nul, je le pense, ne donnera suite à cette bisbille d'étourdis.
— Je vous demande pardon, grand'mère, se mit à dire résolument Àbel; mais , malgré le respect profond que je vous porte, je ne renoncerai pas à ce que mademoiselle a dénoué si à propos. Je doutais déjà si nous nous convenions ; elle m'a prouvé que notre attachement n'était qu'une fantaisie; n'y donnons pas plus d'importance dans l'avenir qu'il n'y en a eu dans le passé, et qu'il n'en reste dans le présent. Je lui rends sa parole , à ma cousine ; je reprends la mienne, et tout sera dit.
Le ton froid et calme, qu'Abel mit à ses paroles , irrita si violemment la superbe du commandant Tripoussier; décoré chevalier, que lui aussi ne voulant pas demeurer en reste, se hâta de répartir :
— Ah ! voilà donc comme tu nous aimes, neveu. Eh bien ! à charge de revanche; je ne suis pas embarrassé de ma fille, et il faudra que tu te maries vite , si tes noces ont Heu avant les siennes; et je te souhaite,
en raison du mal que je le veux, une épouse aussi fortunée, que le gendre, que je donnerai pour époux à ma chérie, sera cossu.
— Us ont tous perdu la tête, murmura la veuve.
— Bien, fort bien, très bien mon père, s'écria en frappant le lapis du pied, tandis que le dépit remplissait ses yeux de larmes, Agathina furieuse du refus de son cousin; il s'imagine, M. Abel, me faire un trait', je ne l'épouserais que par obéissance, et j'avoue ici devant tous que j'aime à la passion... le... monsieur..: oh! il ne le saura que trop tôt, car je 'veux avant une quinzaine être mariée à ma fantaisie.
— Beau-frère, belle-sœur Tripoussier; ' mère, veuve Bardemanche que j'aurais dû
nommer la première, dit enfin M. Corgenet : je suis fâché de ce qui se passe entre nous; d'après la lettre d'Abel, où il m'apprenait l'amour réciproque, de ses deux
enfans (sa main désignait Julien et Virginie, si occupés d'eux-mêmes, que les autres avaient disparus à leurs yeux), et le sien partagé, disait-il, par ma nièce; je suis donc \enu sur la croyance d'avoir à signer double contrat. Il n'en est pas ainsi, le picfwu s'est trompé, tant pis; mais enfin, pour deux moines de moins, le couvent ne périt pas, dit le proverbe. Nous pouvons demeurer bons amis, étant déjà assez proches parens, ainsi que nous sommes. Je serais désolé d'une pleine rupture, et de mon côté ; je ferai tout mon possible, afin qu'elle n'ait pas lieu.
C'étaient assurément des phrases très tendres; mais elles ne tendaient pas à amener un raccommodement; bien au contraire, tout en elles consolidait la rupture; puisqu'il n'y était pas question de rapatriage. Les Tripoussier, aussi bien que les autres, comprirent ceci, et parlant du même ton ; ç'est à-dire en arrière de leur pensée, in-
vitèrent les Corgenet à demeurer chez eux ; où dès l'abord, ils étaient venus prendre leur logement.
Mais, cela n'était plus convenable; la chose n'eût pu avoir lieu, que dans le cas d'un désir secret de paix; comme il n'existait chez les provinciaux, auxquels Agathina déplaisait outre mesure, en raison de sa manière récente d'agir ; ceux-là déclarent que leur position devenant trop pénible, s'ils accédaient au désir de leurs chers parens; ils croyaient, puisque l'humeur des jeunes gens était incompatible l'u ne à l'autre, que, eux, sans s'éloigner par trop du Sauvage amoureux, allaient, s^ns retard, chercher un appartement meublé tout proche de la rue Saint- Denis.