QUELQUES BONS CŒURS
C'est par instinct que les bons repoussent les médians; c'est par sympathie que ceux-ci s'apparient.
(Recueil de maximes.)
Je clôturerai ici le récit des divers événemens qui se succédèrent, ou qui eurent lieu simultanément dans cette soirée, dont le souvenir demeura mémorable parmi cette autre jeunesse dorée de la maison Tripoussier. La catastrophe d'Auguste Chrocart et si bien méritée, frappa de ter-
reur tous ceux de ses camarades qui en furent, ou les témoins, ou qui en apprirent le résultat pénible : il n'y en eut pas un seul qui n'en fit le motif de plus d'une méditation raisonnable ; une telle vie joyeuse au dehors et si fatale dans ses mystères, n'était pas certes de celles à suivre, ou sur lesquelles on aimerait à se modeler. 1! résulta de ceci, que la réflexion arrêta plusieurs jeunes élèves au début d'une carrière aventureuse de débauches et de grivèleries, et qu'elle en retira bon nombre d'autres engagés plus avant; mais qui encore n'avaient pas pris assez de part au vice, pour ne pouvoir lui échapper sans être entachés pourtant.
Après avoir suivi hors du Sauvage amoureux certains groupes d'élèves du commerce, attachés à cette triomphante maison; je reviendrai non plus dans le magasin fermé momentanément au public, mais je monterai au deuxième étage du
môme logis, où déjà Âbel el Julien m'ont devancé tant leur course a été véloce. Aucun d'eux n'était pas arrêté; le premier par la voix courroucée de sa cousine et celle suppliante de sa sœur; ni le second par la chaîne deson amour et ses propresdésirs, à te! point, tous les deux avaient de l'impatience, Abel à revoir son père et sa mère , Julien à se jeter dans les bras de ceux qui lui en avaient tenu lieu, et qui étaient au moins ses bienfaiteurs tendrement chéris.
On a tant de hâte à nuire et à faire du mal, que, déjà et dès le moment précis de l'arrivée de monsieur et de madame Corgenet ; plus d'une bouche ou malicieuse, ou méchante, ou envieuse, avaient prévenu ce couple honnête, qui ne pensait qu'à la joie de revoir ses trois enfans ; des obstacles qu'il trouverait peut-être à établir richement, soit à Paris, soit en province leur fille Virginie. Il y avait fort à craindre, disait-on, qu'elle n'eût déjà été se-
duite par le manège avide du serpent quils auraient réchauffé dans leur sein.
Cette fin prétentieuse de la vilaine dénonciation appartenait à l'avocat et président de chambre Dupin, à qui le grand littérateur et non moins Parangon , docteur en médecine et en plus supersicoquentieux journaliste, A.... P.... , Pic-
k ,S Junior H. C. de S -
M ; de M. A... de M. P... de M. A. P.
Car on ne fini» pas, lorsque Ton veut conserver tous les noms, sous lesquels cet assourdissant génie se cache ou se montre ; en ceci , ne se cachant que mieux; à quj dis-je, après une entre parenthèse aussi longue que ses noms sont volumineux; (il s'agit de M. Dupin) ; M. P. . . . a voulu si galamment et si tendrement.
Ces deux adverbes joints font admirablement.
Faire une réputation d'esprit ébouriffante, et ce, en rapportant page 200 du nu
méro de la revue Britannique, septembre 1842 , un plat calembourg du spirituel, c'est M. A. P. . . ,, qui qualifie ainsi Dupin, aurait commis, à la chambre des députés, en voyant l'amiral La tonde, renverser un encrier. Le voltairien président, ou mieux
le P , avocat, médecin , président,
journaliste, grand-croix, homme de lettre; se seraient écrié à eux deux monsieur l'amiral est forcé de temps en temps à jeter V encre.
Ou peste mou esprit prend-il ces gentillesses.
0! M. P , A , Saint Michel, P. . . , etc. , etc., etc., à plus d'esprit qu'il n'est gros, lourd et épjds.
Or, monsieur Tripoussier ayant eu l'honneur d'aller boire un coup à une soirée du spirituel président; (rubrique P.. ....); entendit celui ci parler de serpent réchauffé dans son sein, à propos d'un avo-
fW
cal qui payé, qui élevé d'honneur par un roi, aurait fait ses ordures sur la robe de son bienfaiteur; quand on a le bonheur de connaître le spirituel président, on comprend oombien il a droit de parler ainsi d'autrui.
Mais où m'a entraîné le nom de M. A . . v.. P.... Le moyen de n'être pas diffus avec l'auteur somnifère du Voyage en Angleterre, et non moins assoupissant des Mémoires du due de Richelieu, si bien accueilli du public, qu'on les trouve à dix sois le volume, chez le Bigre. Je reviens à la maison Tripoussier.
Les deux Corgenet tout préoccupés d'une triple joie, celle que leur promettait la vue de leur trois enfans, reçurent avec pet: de satisfaction et môme avec une sorte d'indiférence dédaigneuse l'avis qui leur était donné à si bonne intention.
— Mon dien, sœur et nièce, dit le mari aux coupables, le moment est mal choisi, dois-
je gronder après tant de mois et d'années de séparation, ceux que je voudrais réunir autour de nous, pour ne jamais les quitter?
— Ma sœur , dit madame Corgenet à madame Tripoussier; tu es une jacasse, et toi, ma nièce, une fausse ; esl-çe que tu t'imagines souffler le feu dans la famille ; en ce cas, gare que je ne te fournisse le soufflet (1).
Ce méchant jeu de mot, que je ne pourrais regarder comme spirituel, lors même que par M. A. . . . P. . . ., il serait fourni, à monsieur Dupin , ou dont M. Dupin aurait fait la fortune de M. A. . . . P. . . . , en le faisant insérer dans la Revue Britannique, depuis que la mode est venue de s'y désabonner; à dater du jour où le docteur Guzettier, et homme de lettres, en a pris la
(1) On nous pai donnera ce calembour^», il rentre dans la vérité du dialogue.
direction, ce méchant jeu de mot , je le répète, amusa madame veuve Bardemanche, fit faire la grimace à l'épouse du marchand et détermina Agalhina, furieuse d'une sottise qui déplaisait à sa future belle-mère, à courir vers le magasin , où pour réparer sa faute elle parut en vraie Iris mythologique et annonça une heureuse arrivée.
Abel et Julien se stimulant réciproquement, atteignirent bien longtemps avant les jeunes filles l'appartement des augustes Tripoussier; certes en toute autre occasion si l'humble commis, et non neveu en eût parcouru les diverses pièces avec cette prestesse, on lui aurait lavé la tête, si même on ne l'eût pas jeté dehors; mais en présence des Corgenel, qui venaient de se prononcer pour lui d'une manière non équivoque, le marchand, sa femme, et sa belle-mère, qui, au fond, voulaient le mariage d'Agathina eld'Abel, mentirent à leur conscience et qualifièrent d'empressement iilial, ce
qu'ai-je dit hors d'un tel contrôle, ils auraient nommé insolence de mauvais ton. Après des embrassement aussi doux , donnés, rendus, demandés, redoublés encore; le couple campagnard , amenant vers la fenêtre voisine les deux amis, loua et proclama avec joie la santé vigoureuse d'Abeij admira sa riche taille, se glorifia de la force musculeuse de ce fameux gaillard, qui ferait tourner la tête de toutes les jeunesÀriégeoises et Toulousaines. Puis, età la fois, s'inquiétèrent de la pâleur, de la maigreur et de l'air maladif de Julien Prénis, le second et !e moins cher de leurs garçons, ajoutèrent-ils ; appuyant sur ce final avec une malicieuse bonhomie charmante et parfaite.
— As-tu des chagrins , lils Julien ? dit l'honorable fermier ; tu nous les conteras, et ce sera bien le diable^jui s'en mêlera, si nous ne parvenons pas à t'en délivrer.
— Lui I mon jeune homme! avoir des cha-
grins ? reprit monsieur Tripoussier avec une plaie importance, il aurait mal pris le moment pour en avoir; ou plutôt s'il en a eu dès ce matin , il a du les mettre à la porte; ce n'est plus un besogneux, que le pet.... mooooosieur de Prénis, c'est un homme conséquent, qui sera cossu avant peu, s'il sait faire aller !a grenouille.
Après ce début, le Tripoussier se hâta de conter ce que le baron d'Aurival faisait pour Julien , et tou' en le montrant enrichi dans la perspective, par le pillage qu'il ne manquerait pas d'effectuer, il tâcha du mieux possible de l'écraser et de l'avilir à son début; Julien, irrité de celte tournure maligne de présenter cet acheminement à une position meilleure, tenta plusieurs fois d'interrompre le marchand 5 il l'aurait môme fait en lui coupant brusquement et comme d'autorité la parole, si par deux reprises, un geste impérieux de monsieur Corgenel ne lui eût intimé le silence.
il portait ce noble jeune homme tant de respect à ceux qui lui semblaient être ses parents réels; que bien qu'il souffrît à se voir humilier ainsi devant eux , il ne refusa pas d'obéir à cette volonté impérieuse ; enfin lorsque le décoré, commandant chevalier, eût achevé son discours malveillant , et plus malfaisant encore , il allait se revancher et rétablir les choses sous leur vrai point de vue; ici de nouveau, il en fut empêché. Le fermier Ariégeois, par un geste plus dominateur, lui commanda de se taire , et ensuite prenant la parole, dit :
— Tout cela est bel et bon , frère Tripoussier, mais le fils Julien, quoiqu'il ait au cœur plus de bon sens qu'il n'a de barbe au menton; est, ce me semble, trop jeune pour accepter tout engagement, n'importe quelque soit le brillant de celui-
ci à l'apparence, sans avoir auparavant consulté ses père et mère.
— Oh! monsieur, que vous êtes bon.
— Quoi! petit! ne sommes-nous pas la vieille et moi , tes père et mère ?
— Ah ! si bien , et vous le serez toujours, je vous le jure; Abel peut vous aimer autant qu'il le voudra, je doute qu'il puisse en cela me dépasser.
— Et nous le savons Pickou (petit), se mit a dire madame Gorgenet, en donnant à cette épithète, non la forme méprisante que le Tripoussier aurait tenté d'y mettre, si lui eût osé s'en servir; mais cette inflexion de tendresse profonde, qui sortie du cœur de celui qui parle, va se perdre et se répandre délicieusement dans le cœur de celui qui écoute,
Après un renouvellement de caresses paternelles et fdiales, après qu' Abel, jaloux
ici sans le cacher, car il ne voulait pas souffrir que même Julien crût mieux chérir ses parens que lui, le père Corgenet, réclamant le silence, poursuivit son propos interrompu en ces termes.