GRANDS SEIGNEURS MIS EN SCENE
La pire espèce des grands est celle de grands qui n'étaient auparavant que de minces bourgeois.
Dieu nous garde des parvenus.
{Recueil de maximes.)
— Beau-frère, se met â dire le sieur Tripoussier, avec une fierté des Atrides, j'espère que la nécessité de vous procurer un logement, ne nous empêchera pas de vous voir manger, aujourd'hui, notre soupe.
— Assurément non, beau-frère ; car malgré ces castilles, nous n'en demeure-
rons pas moins bons amis, Abel, poursuivit M. Corgenel, en se tournant vers son fils; vas, loi-même, chercher un lieu non écarté, où ta mère., ta sœur et moi, nous puissions planter nos pavillons.
— Quoi, vous allez m'enlever ma cousine? dit Agathinaqui, prête à sangloter, moins d'amour que de colère ; et dois-je la perdre aussi, parce que aucun de ses parens ne l'aime ?
Virginie, de son côté, et par pitié de la folle orgueilleuse, dès qu'elle eût compris que son frère allait sortir, désira se trouver seule avec Agathina; s'immolant donc aux autres, elle dit à Julien de suivre Abel afin de mieux choisir un logement; Julien obéit, mais non sans soupirer. Son ami, au contraire, ne souhaitant que de fuir sa cousine, se hâta d'écouter les instructions que le fermier lui donnait, et puis, il s'éloigna rapidement sans mot dire; pendant que Prénis promettait à Virginie de ne pas
demeurer longtemps, où on l'entraînait malgré lui.
Dès que les deux jeunes gens furent en chemin, les deux jeunes filles disparurent en même temps, et se retrouvèrent pleurant, l'une de peine, l'autre de joie, dans la chambre où, j usqu'à ce jour, elles avaient logé ensemble.
Madame veuve Bardemanche, qui était trop femme pour abandonner son projet, ressentit, elle, en outre, une vive satisfaction de ce double départ qui lui livrait le champ de bataille; se hâtant de prendre la parole, elle se mit à quereller ses filles et ses gendres, à leur reprocher uniquement, d'avoir cédé aux caprices de deux en fans.
— Convient-il de rompre ainsi, un mariage avantageux aux uns et aux autres?
croyez-en notre expérience ? les unions qui ont le plus de chances de bonheur, sont celles des cousins-germains ; où est ici le
fond de la querelle : un enfantillage, je parie; car quant au prétexte, celui du lieu de séjour de nos en fans, pourra facilement être résolu au moyen d'un compromis...
— Madame et chère belle-mère,, dit le fermier, je vous demande pardon, si je vous coupe la parole ; mais avec la même franchise que j'aiderais les Tripoussier en toute circonstance, je n'hésiterai pas à leur dire en celle-ci : que je suis persuadé de l'incompatibilité d'humeur, entre ma nièce Agathe et mon fils Abel.
— Agathina, s'il vous plaît mon frère, dit madame Tripoussier; nous sommes, grâce au ciel, sur un assez grand pied dans le monde, pour que l'on doive donner à ma fille, un nom distingué.
— Eh bien ! belle mère, reprit Corgenet; voyez si nos deux branches du même tronc peuvent se greffer ensemble; ma sœur Tripoussier veut singer le bon genre\ ma fem-
ment et moi, savons que nous ne sommes que des paysans enrichis.
— N'est-ce pas la noblesse d'aujourd'hui ? répartit impétueusement le capitaine de la garde nationale, chevalier de la Légion-d' Honneur et décoré de Juillet ; en raison des hauts faits qu'il aurait pu faire, s'il ne s'était pas caché pendant les nié. morables journées. Assurément je suis assez cossu pour marcher de pair avec un noble de l'ancien régime riche ; car, quant à leurs cossu meurs de faim, je les méprise, comme la boue de mes souliers.
— A Pamiers, frère, on ne pense pas encore comme vous.
— Je le vois bien, quand vous faites la folie de donner votre fille.. .
— Ces enfans s'aiment ; je connais le caractère de Julien; c'est franc comme l'or, incapable de malice; il rendra ma fille heureuse; que puis-je vouloir de plus.
— Mais songe, sœur, dit l'épouse du
commandant, décoré, chevalier, que Vtrgeni est pourchassée par le baron d'Âurival, et par M. Alcindor Pascaret ; dont le père a la plus forte maison de banque. Cet homme-ci est richissime de 1819, il manqua de quatorze millions, et certes il doit avoir du foin dans ses bottes; les tribunaux ont reconnu à son épouse, à cette époque, une constitution de deux cents soixante-huit mille francs de rente, et dès ce jour, le magot s'est accru.
— Grand merci, belle-sœur, répartit le fermier; mais dans aucun cas, je n'aurais donné ma fille, au fils de celui quia déposé son bilan et dont la femme, jadis sans fortune , possède encore au delà de six millions de bien.
— Dam! beau-frère, c'est la mode à Paris; on fait fortune comme on peut; malheur à qui ne réussit pas; mais quand on a si bien mené la barque...
Un des garçons de peine entra, vêtu
d'une livrée visiblement faite pour autre que lui, tant il y était à la gène. Il dit qu'un prince étranger; tant il était chamarré de broderies, de plaques, de croix ; et tant sa voiture, ses chevaux, ses harnais et ses gens étalaient de magnificence, était' descendu devant la porte; monté au second étage et attendait dans la salle à manger l'heure d'être introduit.
— Qui donc est-ce? dit Tripoussier en nommant à haute voix toutes les pratiques féodales.
On vit entrer un militaire vêtu du costume somptueux, de feld-maréchal, et accompagné d'un autre officier-général, non moins doré sur toutes les coutures. La poitrine de l'un et de l'autre, était décorée des premiers ordres des cours du Nord ; chacun les regarda, sans pouvoir affirmer les avoir vu ailleurs; tant le temps, la prospérité et l'ambition, avaient flétri au moins l'un des deux visages. Il n'en fut pas de
même du côté du vertueux fermier; sa vie de, probité et de calme, n'avait pas assez dénaturé ses traits, pour qu'ils ne pussent pas être reconnus. L'un des survenans, ouvrant les bras avec solennité, vint à lui, et d'une voix qu'il cherchait à rendre émue :
— Dix-neuf ans, dit-il, rendent donc bien méconnaissable, Julien de Corgenet, Prénis, baron de Merwardbal jet comte du saint-empire, souverain médiatise (ici fut un soupir) de la principauté d'Ordenarck, pour que M. de Corgenet, son frère, ne le reconnaisse pas ?
Julien ? s'écria le fermier.
— Mon cher Prénis, dit madame Corgem :,cn courant avec son mari au-devant des embrassemens du ressucité en quelque sortie, des années s'étaient écoulées; depuis qu'il avait cessé d'écrire à ses proches.
Il v eut un instant donné à l'entraînement du sang et des souvenirs d'enfance;
il fut rapide à s'écouler. Le comte d'Ordenarck (car ce fut de ce nom que le frère du fermier continua à se faire appeler); le comte, dis-je, rougissant d'avoir cédé au cri de la nature (rien n'est si hautain qu'un parvenu), se retira des tendresses de ses proches, recula de deux pas et se mit àdire :
— Mais il me semble que j'ai l'honneur de voir madame veuve Bardemanche, monsieur et madame Tripoussier, marchands en gros et alliés de mon frère.
— Ajoutez, monsieur le baron comte; dit le négociant en faisant l'agréable , que j'ai l'honneur d'avoir été choisi au suffrage de mes pairs capitaine de la garde nationale, que mes services m'ont procuré la croix de Napoléon ; qu'électeur et éligîble, je serai bientôt député, que le roi des Français me parle avec coniance...
Et lui, tandis qu'il débitait ceci, il tâchait de faire disparaître le cordon de la décoration de Juillet, dont il était fier
qu'avec des Français et honteux avec de grands seigneurs étrangers.
— Voilà qui est très bien, monsieur le chevalier-, et vous, frère, je sais votre richesse, vous comptez parmi les premiers de l'état..., c'est monsieur mon frère; à qui j'ai confié notre inestimable trésor, reprit l'ex-militaire français, maintenant feld-maréchal au service d'une cour étrangère, en s'adressant à l'inconnu qui l'accompagnait; puis revenant à ses parens et aux Tripoussicr; mesdames et messieurs, permettez que je vous présente à son altesse, le prince Casimir d'Hohenslali.
A ce nom, mieux encore à ce titre, le négociant et sa femme s'inclinèrent presque jusqu'à cheoir. Les Corgenet, que leur vertu préservait de démonstrations basses , conservèrent mieux leur dignité ; et, pour ren dre la circonstance moins diplomatique, le fermier, prenant en sa main celle de son frère , lui dit :
— Frère, tu ne m'as pas encore parlé de Julien ; ton fils d'adoption et qui, a double titre, va devenir le nôtre.
— Moi, oublier cet ange, lorsque c'est
uniquement pour lui seul et pour toi
aussi, cher frère..; pour vous, en outre, madame ma sœur, que je reviens en France. Ce noble enfant, il ne se doute pas du sort qui lui est réservé.
— En attendant que tu lui en fasses part, et soit dit sans reproche , voici bientôt seize ans passés que tu ne nous as donné de tes nouvelles; mon frère, ma femme et moi, ne l'avons pas abandonné.
— Il est capitaine dans l'armée, sans doute.
— Il est commis encore jusqu'à ce soir, dans la maison de nouveautés, de mon beaufrère Tripoussier.
— Au Sauvage- Amoureux, et des achats de parties faits argent comptant, en foires ou â des fabricans gênés; nous permet-
tent de fournir au-dessous du cours des qualités supérieures. Voici de nos adresses. Cette phrase , toute faite à l'avance et imprimée dans la tête du marchand , fut débitée avec une rapidité telle, que le comte de Odernarck ne put encore prendre la parole. Cependant, à l'air mortifié de son visage, on voyait déjà son désappointement; enfin, dès que le Tripoussier , en lui présentant ses cartes chargées d'emblèmes , eut repris haleine , lui , se mit à dire avec dépit :
— Quoi , mon frère , est-ce possible , et trouverai-je commis Julien... Léon?
— Assurément, riposta Corgenet, si tu m'eusses fait connaître ta volonté , je m'y serais conformé; mais songe, frère, que ta dernière lettre est datée du sept mai 18J8, et que, depuis lors , les miennes sont demeurées sans réponse.
— Gela n'est pas, j'ai écrit depuis.
— Non, frère; tu ne l'as pas fait? ou, les
miennes aussi, ne te sont point parvenues; malgré ton silence , je t'ai encore consulté en 1825 sur la carrière à faire prendre à notre fils d'adoption. Je ferai venir devant toi le commis-voyageur de la maison, si bien famée messieurs des Courtois de Toulouse, et cet honnête homme soutiendra en ta présence, qu'il t'a remis, lui-môme, cette lettrelà, ettusaisque tuneluiaspaspîusrépondu qu'aux autres; souffre de ton tort, si cela doit être ; mais ne fais pas retomber sur moi le résultat de ta seule faute. Ah! Julien , tu as perdu la tête ; et j'ai souvent pleuré sur ton abandon.
11 y a , ai— je dit ailleurs, dans la vérité une force tellement irrésistible , que nul n'ose la combattre, lorsqu'elle lui plaît de frapper de tout son poids. La chose eut lieu ici, comme en autre circonstance. L'ex-français, devenu magnat silésien, pâlit, rougit, rongea les ongles de ses doigts et se garda bien de répartir ; aurait-il été dire qu'il
avait oublié pendant dix-neuf ans l'enfant, qu'à cette heure, il affectait de tant chérir : il ne le pouvait, et sa colère n'en augmentait que mieux; mais il lui fallait la cacher, ï tous.
— Du moins, dit-il, ensuite, nous arrivons à temps pour lui faire embrasser une autre carrière, et celle où il entrera, sera celle de la gloire et des honneurs.
— Mon pauvre Prénis, reprit le villageois, car tu me pardonneras de te donner le nom de notre mère, que notre oncle qui nous éleva, voulut que tu portasses. Je doute que Julien veuille embrasser dorénavant une, autre carrière, que celle que, tout à l'heure, je viens de lui permettre de suivre.
— Il tient à être marchand; c'est impossible, dit avec hauteur le prince Casimir d'Hohenstall.
— Pourquoi pas, mon prince, répondit M. Tripoussier ; c'est maintenant la plus belle des professions ; les pairs du royaume
sont actuellement en majorité des négociais, et, avant peu, tout porte aie croire, le tribunal de commerce, ne se recrutera que dans la chambre des pairs.
Un signe de dégoût, fut la seule réponse de l'altesse étrangère ; alors , le fermier , se mettant à rire, dit :
— Rassure-toi, frère Prénis.....
— Comte d'Ordernack? si tu veux bien, dit celu -ci à mi-voix.
— Comte d'Ordernack, soit, puisque tu y tiens tant ; je t'apprendrai que, pendant que tu paraissais oublier Julien'Léon (en . vérité, j'avais oublié aussi ce dernier prénom) ; moi, je l'avais élevé, nourri, entretenu et , ce jour même et sur la connaissance de son amour pour ma fdle unique ; je la lui donnais avec un million de dot.
— Vous en faisiez votre gendre? mon frère, s'écria le fcld-maréchal.
— À mon nev ! à monsieur Julien...!
Léon, celtealliance, dit hors de lui !c prince
non~médiatisé. Ah ! par exemple, cela ferait un beau coup.
— Que dites-vous, beau-frère ? demanda toute émue madame Corgenct.
— Je dis, madame ma belle-sœur, que j'arrive à propos pour mettre obstacle à cette alliance; car j'ai fiancé mon pupille chéri à ma nièce, S. A. S. la princesse Wilhelmine de Semphpach; nièce pareillement de S. A. S. mon beau-frère le prince régnant de Hohenslall ; et que cette noble dame, jeune, riche et belle, apporte une souveraineté, au revenu de six millions, à son cousin germain, notre neveu; au prince et à moi , Julien Na... Léon , vous devez comprendre, par cette confidence , que ce jeune... homme ne peut disposer de son avenir, sans notre consentement.