‹ Commis et princeChapitre 13 sur 27 · LES VRAIS N0ELES · texte numérisé non relu

LES VRAIS N0ELES

Ceux-là seront nobles, autant que les Montmorency, qui n'ont dans toute leur vie sacrifié qu'à la vertu.

Et le premier noble déroge, dès qu'il devient vicieux.

[Recueil de maximes.)

Une révélation tellement inattendue, et que rien ne faisait prévoir, une seconde avant qu'elle n'éclatât, tomba d'une manière si inopinée , en façon d'éclat , de foudre , au milieu du salon des Tripoussier , que ceux â qui on venait de la faire, crurent presque avoir entendu un nuage

crevor, et le tonnerre gronder autour d'eux : c'était une chose si étrange, que d'apprendre à quels hauts parens, appartenait l'orphelin abandonné ; que d'abord le silence fut universel, tant chacun eut à faire, au moment même, avec ses sentimens particuliers.

Les Tripoussier, fort secrètement sans doute, n'allèrent-ils pass'aviser de regretter que ce jeune homme, une heure auparavant , traité d'une manière si méprisante, et qui n'était pour eux qu'une espèce de croquand, que ce jeune homme, dis-je, ne se fût pas épris d'amour pour Agathina , leur fille. Si la chose avait eu lieu, qu'elle belle chance aurait eu la belle créature, pour placer sur son front la couronne radiée : Cette couronne , objet des souhaits des demoiselles du haut commerce, depuis que celle d'un grand citoyen, en a obtenu une, à peu près.

Madame Corgenet, à la connaissance de

cet obstacle imprévu , n'aperçut-elle, la bonne mère, que le chagrin que sa fille en ressentirait; quand à son mari, celui-là, avec cette noblesse de pensées et d'actes, apanage du propriétaire indépendant, quelque soit d'ailleurs son rang dans la société; se hâta, dès que les deux étrangers eurent parlé , de reprendre la parole, en ces termes :

— Frère, tu n'auras de moi, je t'en demande pardon, aucune marque de respect; je suis ton aine , tu es mon cadet, et , en vertu des coutumes de notre Midi, c'est de mon côté qu'est le droit d'aînesse, et c'est à toi à l'accepter ; frère , dis-je , et vous monsieur le prince. Tout à l'heure encore , je ne balançais pas à donner ma fille et un million à un orphelin abandonné; c'était, je ne crains pas de vous le dire, me montrer assez généreux: maintenant que, par l'effet d'un tour de roue de la fortune, l'obscur enfant devient un homme d'importance;

Je ne le crois pas obligé de tenir, envers moi, son engagement. Je lui retire ma parole ; je lui rends la sienne, avec la liberté de faire ce qui lui conviendra le mieux. Mais cependant, messieurs, avantquejevous croie autorisés à aller plus avant; je vous préviens que, tous deux, vous me justifierez votre droit, à changer sa position sociale.

— C'est à merveille, monsieur de Corgenet, répliqua }« feld-maréchal; vous avez, en vos mains, les titres irréfragables de ce que nous avançons; n'avez-vous pas à Pamiers, chez vous, la cassette que je vous ai expédiée?...

— Elle n'est pas à Pamiers, mon frère ; elle est venue avec moi à Paris : Voici pourquoi; voulant marier ma fille à Julien, et cela dans le but unique de leur bonheur commun; je me ressouvins, au moment de partir, de cette cassette ; je l'avais oubliée, si bien, j'avais pris soin de la cacher ', alors,

j'écrivis aux diverses autorités, auxquelles vous aviez fait remettre l'une des cinq clés. Le temps a éloigné les unes, ou fait mourir les autres. Les dignitaires qui ont succédé , ont voulu chacun envoyer à Paris, où nous sommes, leur procuration aux fonctionnaires du même grade ; si bien que, sous peu, nous pourrons faire ensemble; vous deux, messieurs, et moi, ce que j'aurais provoqué seul â l'avantage de mon pupille; car, mon frère, franchement, tu ne peux être regardé comme étant son tuteur, puisque tu n'as pas voulu en remplir les charges.

— Oh ! répondit le feld-maréchal embarrassé; j'expliquerai à Julien... Léon ma conduite : il verra que mon silence...

~ Frère, ce que lu as de mieux â faire, c'est de garder le silence envers lui? ce n'est pas un homme ordinaire, et tu lui prouverais mal aisément qu'il était aimé de celui qui , pendant dix-huit ans, peu, ou

prou , Ta laissé à la garde, d'autrui sans s'informer de ce que lui pouvait faire.

— Le verrons -nous bientôt, ce noble parent? dit le prince d'Hohenstall ; qu'il me tarde de lui voir reprendre son rang et ses honneurs.

— Le voici ! dit en frémissant madame

Corgenet Mon ami (elle parlait à son

mari); je souffre trop, pour pouvoir être le témoin de ce que Julien va dire et faire; quant à moi, je vais au secours de ma pauvre fdle. Hélas! je ne le prévois que trop , combien sa mère sera venue à propos pour cicatriser son cœur flétri.

— Femme! répartit le vieillard avec fermeté, ayons bon courage : le Pichou n'est pas un homme ordinaire, et si j'ai tant fait pourlui, c'est quej'ai lu dans son cœur, ce qu'il est capable de faire pour nous.

Ce colloque avait eu lieu à l'é:art , pendant que deux autres divisaient le reste de la compagnie ; les deux étrangers se con-

certaient touchant ce qui leur restait à faire; les Tripoussier se disposaient à inviter à dîner, le feld-maréchal et le prince allemand.

Madame Corgenet, sortait du côté de l'appartement où elle rencontrerait sa fille; afin de préparer celle— ci, au maiheur qui les frappait tous ; lorsque du côté des issues extérieures venaient ensemble Julien radieux et Abel, à demi consolé.

— Messieurs, dit en cet instant le fermier à son frère, et au compagnon de celuici , le jeune homme arrive, je vous prie de me laisser lui parler le premier? vous êtes au fond, peut-être, moins que satisfaits, de l'éducation que je lui ai donnée; moi, j'en suis fier, et je veux que vous soyez juges de la manière dont j'ai cultivé son ame ?

On acquiesça à la demande du cultivateur français. . . Les deux cousins parurent ; les étrangers reconnurent Julien dès

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le premier coup d'oeil ; et , en se serrant la main réciproquement, avec joiej ils se dirent aussi :

— Oh ! c'est son portrait, c'est lui ; un peu plus grand, peut être, mais c'est toujours sa physionomie de demi-dieu.

JNi les Tripoussier, ni les Corgenet ne les ouïrent. Julien et Abel saluèrent les étrangers : le premier, je dois le dire, avec une grandeur d'instinct mêlée d'une grâce exquise ; puis , se tournant vers le fermier :

— Père, dit-il, nous venons, frère Abel et moi, de louer pour vous, ~tout un appartement Lrès convenable, au premier étage; ici tout proche , dans une belle maison de

. la rue Sainl-Denis ; c'est au derrière, mais sur un joli jardin , le seul peut-être qui , dans le quartier, reste de ceux autrefois, dit-on, en nombre dans Paris; tout y est prêt, et on vous y attend ce soir pour coucher. Maintenant , et ces messieurs me

pardonneront, si mon cœur, plein de reconnaissance, ne peut retenir, plus longtemps, l'expression de ma joie et de mon amour. Oh! père, comment pouvez-vous, à moi , si pauvre , si obscur , qui ne suis rien encore, donner votre fille et me combler par elle bien autrement que par la dot ? ma vie entière sera consacrée à vous prouver ma gratitude? ne vous dois-je pas tout ce que je suis? qui , à part vous et ma mère Corgenet , s'est soucié de moi ? personne : je suis votre ouvrage, et vous seuls, avec Abel et Virginie, avez mon affection et ma tendre amitié ?

— Je te remercie, mon fils, de tout ce que tu viens de me dire; je me plais à voir que ton cœur est tel que je l'ai toujours jugé. Mais, mon enfant, depuis que tu es parti , les choses ont bien changé de face, en celles qui te concernent-, et j'avoue, en voyant ce que je vais perdre, que j'hésite à

t'apprendre ce que, néanmoins, je dois te faire savoir.

A mesure que celui-là parlait, le visage du jeune homme blêmissait ; et, malgré lui , et sans rien de lucide qu'un pressentiment; Julien regardait avec défiance, ces hommes si magnifiquement habillés et qui lui étaient inconnus; ensuite, prenant la parole :

— Que peut-il être arrive, qui vous fasse présumer qu'il soit probable, que vous veniez à me perdre de vue? quelle serait la puissance qui nous séparerait?... Il n'y en a pas; je le répète. Vous, madame Corgenêt, votre fille et Abel , yous êl°s ma famille unique : à vous se borne mon univers.

— Le pourras-tu? enfant, sais-tu qui tu peux être ? Ton sort t'est inconnu ; je vais te le dévoiler, au moins en ce que j'en sais? Ce monsieur que tu vois là, est le feldmaréchal, comte d'Oldernack ; je passe une foule d'autres litres, ci-devant Julien Cor-

genêt , prince , ex-colonel au service de France, son ancienne patrie , et mon frère, toujours. Celui-là est S. A. S. le prince régnant, Casimir d'Hohenstall ; tu es leur neveu à tous deux : voilà d'abord la première partie de ce que je dois l'apprendre. Yainement, le bon fermier et l'excellente fermière avaient tâché d'inspirer à Julien, dès son bas âge, de la tendresse et du respect pour celui, qui l'avait remis en leurs bras; comme, dès l'instant où il avait commencé à sentir et à comprendre; il ne lui était rien venu de la part de ce tuteur; il n'avait pu le regarder autrement que comme un être de raison , auquel il portait une parfaite indifférence. A mesure qu'il avançait en âge, on lui en avait moins parlé; si bien que peu à peu il en avait perdu la mémoire, ou n'en conservait qu'un bien vague souvenir; aussi, lorsqu'on venait maintenant, non à prononcer son nom , mais à le lui faire voir, son cœur, au lieu

de se sentir ému et de voler vers lui , se resserrait à la pensée de ce long oubli ; de cette indifférence perpétuée, que jusque-là rien n'excusait, et qui, certes, n'aurait pas eu cette durée: si celui-là eût eu,pourlui, le moindre attachement. Quant au second, comme c'était la première fois- qu'on lui en disait le nom , il le regardait sans rien ressentir d'affectueux à son approche.

Ces deux gentilshommes, étonnés de son silence, autant que de sa froideur, firent vers lui un pas , et ouvrirent leurs bras comme pour l'appeler ; mais lui , se reculant vers le fermier, se contenta de les saluer, et se mit à dire ces mots seuls :

— Mon cher père! puisqu'il vous reste à me faire uneautre communication, ne la retardez pas, je vous en prie; il est bon tque je sois instruit, tout à la fois, de l'ensemble de ce que je dois savoir.

—Beau neveu, s'avisa de dire le prince, en essayant une effusion que son cœur ne

lui fournit qu'imparfaitement, est-ce avec cette froideur pénible que vous recevrez vos plus proches parens ?

— Mes deux parens les plus proches , dites-vous? Monsieur, permettez-moi de ne pas admettre une telle assertion. Voici mes plus proclies parens ; voilà mon père, dès ma plus tendre enfance, il ni en a prodigué l'amour; sa femme est ma mère, elle en a la tendresse. Voici mon frère, n'estce pas,Abel?

— Oh! ouiy Julien, et à la vie, et à la ■ mort.

— Tels sont, messieurs, quoi qu'on puisse dire , mes plus proches parens ; ce n'est pas que je me refuse à vous rendre ce que je vous dois; mais ce n'est que d'aujourd'hui que je vous connais ; ne soyez donc pas offensés, si ceux-là ont le privilège, de dix-neuf à vingt ans d'avance. Quant à vous , M. le comte, qui m'avez remis aux mains de votre frère, je conviens que vous

avez été mon guide avant eux; mais est-ce ma faute, à moi ? si depuis il ne vous a pas plu de vous imprimer dans ma mémoire , en gravant par quelques actes qui vous fissent connaître, votre nom dans mon cœur. Je vous le répète; je ne vous repousse point, mais je ne vous connais pas, et eux, par leurs bienfaits, sont restés présens en moi... Père! achevez, je vous prie.

— Eh bien, mon enfant : ces messieurs te destinent ta véritable cousine germaine, qui , avec de !a beauté, des vertus et des grâces, t'apporte, en outre, une principauté souveraine de six millions de rente...

— Messieurs mes oncles, ou non ; dit Julien avec impétuosité , et en ôtant la parole à son futur beau-père ; je vous déclare à l'avance, avec tout le respect, et même l'attachement que je dois , à celte parenté inconnue ; que je refuse toute alliance autre que celle librement conclue par u»oi, ce môme jour, Sachez, messieurs, qu'après vingt

ans d'une profonde misère ; ce noble citoyen que voilà, monsieur le riche fermier Corgenet, qui dotera son fils d'au moins deux cent cinquante mille francs de rente, est venu de lui-même , sans prière de ma part : je n'eusse pas osé la lui adresser sans lâche séduction de la mienne; ear, ce matin encore ma cousine ignorait mon amour ; est venu, dis-je, me donner, mé combler, par le plus beau présent du monde , cette ange appelée Virginie; ma sœur, ma cousine, ma maîtresse, et qui bientôt sera ma femme chérie.. . Vous m'avez entendu, messieurs, que maintenant la foudre m'écrase; si je reviens du serment que je fais de repousser tout autre hymen, dût celui-là ne jamais s'accomplir?

— C'est là, jeune insensé , ce que vous avez dit devrai dans votre déclamation inutile? s'écria le feid-maréchal, accoutumé à vaincre les résistances, et qui ne comprenait pas, que la désobéissance put lui être

adressée. Non, vous aurez beau faire ; il ne vous sera pas permis d'aller contre vos intérêts, ceux de vos proches, la volonté deceuxlà , et des arrangeraens de diplomatie, que vous détruisez sans raison. Ah! parbleu, nous saurons vous réduire, dussé-je demander votre extradition ?

— Je suis Français , monsieur, car j'ai tiré à la conscription? je suis Français par toute ma vie, mes actes et ma volonté ? et puisque vous le prenez ainsi , demain, au plus tard, je révélerai à la presse un pareil acte de despotisme; et la publicité qui en ressortira vous empêchera de m'opprimer, si vous conservez la volonté de l'entreprendre?

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