‹ Commis et princeChapitre 14 sur 27 · PARLER SANS SE COMPRENDRE · texte numérisé non relu

PARLER SANS SE COMPRENDRE

Nous avons le même idiome , et néanmoins, le cœur simple est le cœur coupable : le sage et l'avide, la coquette et la vertueuse, se parlent et ne s'entendent pas.

(Recueil de maximes , )

— Que vous semble , prince et beaufrère, dit le feld- maréchal , avec amertume et colère , des enfans élevés à la mode française? voyez comment celui-là s'exprime, envers qui peut être son père?

— Non , monsieur; non, vous ne l'êtes pas, vous, mon père. Oh ! c'est impossible}

quoi! si vous l'étiez, vous m'auriez laissé à la charge d'autrui, pendant tant d'années ; cela serait trop affreux. La pauvreté et la nécessité impérieuse, sa sœur, justifient tout, ou du moins l'excusent; mais vous, et depuis le jour de mon abandon vous êtes monté en grade et vous possédez une fortune énorme. Tout se sait en France, où nous avons pleuré sur votre abandon ; vous, mon père! non, vous ne l'êtes pas; car vous n'en avez pas les entrailles. Mon père, le voici , c'est v-jtre frère ; il m'a toujours traité en enfant chéri , et aujourd'hui il me donne sa fdle. . . : sa fdle, avec laquelle je serai heureux.

Ces paroles foudroyantes, accablèrent le comte silésien ; j'ai dit déjà qu'elles étaient nouvelles; dans sa fureur il cher- ' chait un prompt moyen de vengeance; et dès qu'il crut l'avoir trouvé, son visage s'illumina d'une joie atroce : il levaïe bras, et, par ce geste adressé au premier , il lui

commanda l'attention ; alors d'une voix âpre, 6tridente et saturée d'une maligne joie :

— A mon tour , monsieur le rebelle, dit-il ; je vais dire non . . . oui ; non , vous ne serez pas heureux avec mademoiselle ma nièce , et monsieur de Corgenet , dont je m'honore d'être frère , n'autorisera plus un mariage, auquel je m'oppose formellement.

— Vous ! monsieur ! s'écria Julien en bondissant à tel point que sa furie l'entraînait à son tour, et de quel droit?... Il vous faudra prouver, pourquoi vous vous arrogez un tel pouvoir sur moi. Me jeter dans les bras de votre frère., aux environs de ma naissance, ce n'est qu'un acte matériel; vous m'avez trouvé, reçu peut-être d'une tierce personne, qui vous a richement soldé vos quelques pas d'elle à votre belle-sœur, et si maintenant vous revenez à moi, pour briser mon bonheur, c'est dans votre in-

lérôt sans doute; et le mien, si vulgairement, il s'y trouve, ne vient là qu'en second. Je ne vous ai jamais vu, et certes je vous connais déjà.

— Et l'on ne punira pas tant d'audace, et un — m'insultera impunément!

— Qui un? demanda Julien avec fierté.

— Comte, modérez-vous; songez aux conséquences d'une rupture? dit le prince à l'oreille du feld-maréchal.

— Julien, lu vas trop loin? ajouta le fermier (ces trois-lâ, ayant parlé ensemble); ta cause était bonne, ne la gâte pas. Quant à vous, monsieur, qui êtes mon frère et qui, à ce titre, devez savoir (je ne vous tutoie plus, dès que vous m'en donnez l'exem-

. pie, vous devez savoir, aussi bien que moi , que n'étant pas noble; du moins n'ai-je pas été anobli:je suisCorgenettoutcourt,etnon pas de Gorgenet; je ne mésestime certes pas la noblesse; je laisse ce ridicule et cette hypocrisie, à ceux qui meurent de /âge de ce

qu'ils ne sont que roturiers. Or donc, lorsque je vous qualifierai de baron , comte, de feld-maréchal , de mieux encore ; à votre tour appelez -moi selon ma qualité. Au reste, peu m'importe au fond; maintenant venons à la question capitale : je partage l'opinion de Julien, en ce qui voua regarde, et votre droit, sur lui, me semble anéanti, par dix-neuf ans au moins d'abandon; ainsi vous serez dans ce cas sans pouvoir m'interdire ce que j'ai à faire à son égard. Mais si dans le coffre que vous m'avez envoyé, nous rencontrons des actes qui vous feront son père ou qui vous en accorderont l'autorité; aussitôt, je vous l'affirme, je vous reconnaîtrai en ce titre; et mon second fds Julien ne deviendra mon gendre , que lorsqu'il aura obtenu votre permission de l'être.

— Oui, monsieur, vous avez raison, l'ouverture du coffre , le bris des cachets nous mettront d'accord ; et la chose faite

Julien sera le premier à comprendre que nous voulons son bonheur... Où est cette cassette, monsieur de... mon frère?

— Elle m'a suivi , vous ai-je dit, elle est dans ma malle particulière, et nous pourrons, dans Paris, procéder à son ouverture, dès que nous aurons réuni les chargés de pouvoir du lieutenant-général commandant la dixième division militaire, du maire, du maréchal-de-camp, commandant la subdivision de l'Ariège ; du colonel de gendarmerie, chef de légion à Toulouse; et enfin du procureur-général; de la cour royale de Toulouse. Je sais qui, ces fonctionnaires et magistrats qui ont choisi à cet effet ; nous les préviendrons, et s'ils veulent demain, à cinq heures du soir; je les réunirai dans l'appartement que les pichuus viennent de louer pour moi , et là nous agirons en conformité du cérémonial ou du programme ; si vous l'aimez mieux , que vous avez rédigé, vous-même.

— Oh oui ! c'est vrai, reprit le comte visiblement mécontenl ; je ne sais à quoi je rêvais lorsque j'ai agi ainsi , je me suis lié les mains bien inutilement, et comme peu importe à ces messieurs étrangers de tout point à la chose ; je ne sais pourquoi , moi surtout y consentant , nous ne les laisserions pas à l'écart lorsque nous pouvons procéder en famille.

— Je m'oppose à ceci , dit froidement Julien.

— Mon (ils, je vous ai ordonné de vous taire jusqu'à nouvel ordre, lui dit le fermier; quant à votre proposition, mon frère, elle est inadmissible, on agira loyalement et nous commettrions désormais un délit lors même que nous tous présens et seuls intéressés , sans doute , voudrions nous passer des témoins appelés depuis 1815 ou 1846, je ne me rappelle pas bien la date.

— Mais monsieur , dit à son tour le prince d'Hohenstall , lui aussi contrarié

selon l'expression de son visage, si le gouvernement français le vôtre, ou vous autorisait à ouvrir la cassette sans la présence des autres messieurs, ou si même il défendait à ses agens de prendre part à celte affaire resteriez -vous dans ce présent statu quo ?

— Non, monsieur ie prince, parce qu'alors il y aurait opposition à force majeure.

— Bon.... la défense ne fera faute , je m'en charge, dit le feld-maréchal, et tout ceci s'arrangera entre nous quatre seuls.

-- Ces messieurs se sont abusés au sens de ma réponse, répartit monsieur Corgenet; ii est bien positif que si le ministère interdit à ceux qu'il paie, de jouer ici le rôle auquel on les a destinés , eux ou leurs commellnns, je ne peux plus réclamer leur présence \ mais alors au lieu de briser la difficulté vous la rendez plus. ardue, car en vertu de cet acte que je m'abstiendrais de qualifier si on nous le signifiait} moi et

mon pupille présenterions requête à la magistrature , et à qui de droit, pour qu'elle désignât un nombre égal de Français sans fonctions publiques. D'un autre côté je vous inviterais, vous, messieurs, à désigner chacun deux amis; Julien et moi en appelerions autant, afin que le recollement de ce qui est dans la cassette ait lieu en présence d'assistans respectables.

— Mais c'est affreux que votre opiniâtreté, monsieur mon frère; moi qui sais ce que l'on trouvera dans ce dépôt; sais aussi combien vous deux, et des personnes qui vous sont très supérieures, ont intérêt à couvrir tout ceci d'un profond silence.

— Mon frère, je vois plus clairement encore que la publicité vous fait peur j mais elle est inévitable sur le sol de la France. Vous le foulez ce sol sacré, soumctlez-vous donc aux lois qui le régissent.

— Prince nous n'obtiendrons rien de ces entèiés , dit le feld-maréchal en frappant

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du pied le plancher ; sortons donc , qu'ils fassent à leur volonté : demain à cinq heures, nous serons à votre logement; monsieur mon frère, et tout ira selon votre gré.

Heureusement que le fermier saisit en ce moment un regard si étrangement contradictoire aux paroles précédentes, que le comte adressait au prince, qu'il en devina le véritable sens et se promit de ne pas être dupe de la duplicité de son frère.

Jusqu'à ce moment, les Tripoussiers et la veuve avaient gardé un silence avide de curiosité inquiète; aucun d'eux ne comprenait la folie du beau jeune homme , lorsqu'il s'opiniâtrait à préférer à une princesse souveraine, qui lui apportait eu outre six raillions de rente; une pelite bourgeoise dont tout l'avoir était d'un million de capital. Ils ne concevaient pas non plus que leur beau-frère et gendre, ne tombât pas à genoux en présence d'un prince souverain et d'un comte feld-maréchal; car

iî n'y a rien d'aussi rampant que les enrichis, en face de ceux placés au-dessus d'eux sur l'échelle sociale. Ils se taisaienl pourtant ; mais lorsqu'ils virent que les étrangers (je qualifie ainsi les Français) se retiraient; ils frémirent à la pensée delà perte d'une satisfaction de vanilé ; ils tenaient à remplir la rue Saint-Denis et celles adjacentes, de l'éclat d'un repas donné par eux à un souverain et à. l'égal, croyait-il, d'un maréchal de France.

La veuve Bardemanche , s'approchant et faisant sa meilleure révérence, réitéra l'offre faite antérieurement et ses pressantes sollicitations finirent par dépasser les bornes de la convenance ; sa fille , son gendre Tripoussier se réunirent à elle à l'effet de retenir ces messieurs; tous leurs efforts fuient vains, ceux-là calculaient déjà que le temps manquerait peut-être à leurs démarches à faire dans vingt-quatre heures pour arriver au résultat espéré. En consé-

quence, sans, vouloir rien céder, ils partirent, demeurant inexorables, et allumant cette rage inextinguible commune à tout prévenu qui se croit méprisé.

Aussi, après que le prince d'Hohenstall et le feld-maréchal Prénis, comte d'Odernarck, furent partis, le chevalier- décoré capitaine s'écria :

— Parbleu, mon beau-frère, tu as bien fait de clore le bec à ces deux faiseurs cïem barras ; on se fiche bien, dans la rue Saint- Denis, des princes et de leur clique; ah! que je la hais cette noblesse impertinente; nous en sommes débarrassés en France, et si on m'en croyait, nous en délivrerions l'Enrope... Je ne dis pas cela pour vous, , monsieur Julien ; vous êtes, tout me l'annonce , un haut et riche personnage; je l'avais deviné, et vous avez vu, à la manière polie et délicate avec laquelle je vous ai toujours traité, que je reconnaissais en vous un sang pur et illustre. Quant à ton

frère, à ce Corgenet comtifié, je n'en donnerais pas cinq centimes; prends-y garde, il te jouera un mauvais tour.

Aux propos affectueux de M. Tripousier, on doit apercevoir que le nouvel affront qu'il s'imaginait avoir reçu à tort, car on peut refuser un dîner sans manquer à qui l'offre, lui avait fait oublier en partie ce qui s'était passé auparavant. Son beaufrère, charmé de ce ton cordial ; connaissant d'ailleurs les sentimens des ïripoussier, homme de commerce dans son magasin et ailleurs homme de probité sévère, en tout ce qui n'avait pas de rapport au fait de vendre et acheter, n'hésita pas à lui dire :

— J'aime à croire que ces messieurs sont gens d'honneur, beau-frère; mais peut-être ie sont-ils comme le marchand qui possède une partie avariée dont il veut pourtant se défaire.

— Ah dam! dans ce cas, répondirent

ensemble la belle-mère, la fille et le gendre, il faut que l'intérêt passe avant.

— L'honneur de la maison.

— Ali dam ! ah dam ! c'est embarrassant.

— Eh bien ! alors, vous comprendrez mieux ce que je vais vous dire; je parie qu'avant demain au soir, à l'heure convenue, la cassette en question sera en leur pouvoir.

— Oh î malin ! malin! tu les as deviné ; j'allais te le dire et te prévenir...

— • Donc il ne faul pas qu'ils la trouvent chez moi; garde-la, Tripoussier, je l'enverrai chercher par Julien, que je t'enlèves, entends-tu.

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