TE RENDEZ-VOUS DONNE
Coupez au serpent tentateur la queue et son dard, il trouvera encore le moyen de vous blessera mort.
[Recueil de maximes.)
— C'est convenu, dit à son tour M. Tripoussier, j'enfermerai ledit objet dans ma caisse supplémentaire, et il n'en sortira que pour être remis aux mains de M. Julien, qui sous peu sera un' haut et puissant personnage.
— J'espère encore mieux , c'est qu'il
demeurera ce qu'il est, un honnête homme, répartit le fermier.
— Oh oui ! père, oh oui ! dit le jeune garçon en embrassant de nouveau M. Gorgenet; mais n'est-ce pas que vous aussi tiendrez votre parole, et que je serai votre gendre ?
— Ht quel autre mieux que toi ferait, enfant, le bonheur de Virginie? mais cependant si mon frère a des droits...
— Lesquels? il n'est pas mon père; vous êtes bien assuré qu'il ne l'est pas.
— J'espère qu'il ne l'est pas, et pourtant!...
— Non, je le redirai mille fois, je ne suis pas son fils-, donc s'il ne m'a pas donné la naissance, que peut-il être, un tuteur ? eh bien! en France à vingt-un ans on est majeur ; j'ai dépassé cet âge, donc je smis affranchi de sa volonté.
— Il est au moins ton oncle ainsi qii e l'est son collègue^ ; il paraît que leurs fem -
mes étaient trois sœurs avec ta mère, à moins que le prince ne fût non le beaufrère niais le frèie réel de celle-là, alors il a bien quelque titre à ton respect.
— Du respect tant qu'il voudra, de la soumission, non
— Que veux-tu, Jack? dit ici M. Tripoussier, à un jeune décrotteur qui, aux solennités, devenait son second valet et qui venait d'entrer, un billet à la main.
— C'est une lettre que les deux messieurs qui sont sortis tout à l'heure de chez monsieur le chevalier - commandant ont écrit chez le portier et m'ont donné (il n'ajouta pas avec cinq francs) pour que je la remis à votre beau frère, M. Corgenet , m'ont-ils dit.
— Père, que vous voulent-ils, dit Abel, qui pendant la scène dernière n'avait cessé xîa tenir les mains;de Julien dans les siennes et de l'encourager par son sourire et ses regards.
— Oh! mon Dieu! ajouta Julien, quelle attaque sourde entament-ils encore ?
— Enfans, nous allons le savoir. Tiens, Julien, ceci te regarde mieux qu'à nous, et comme je ne veux pas que tu m'accuses de passer à l'ennemi, lis la mission et à haute voix ; ma belle-mère et ma sœur Tripoussier ne seront pas fâchées d'en prendre leur part .
— Ah ! que tu les connais bien , dit en riant le gendre de l'une et le mari de l'autre, en un mot H. Tripoussier.
— Mauvaise plaisanterie, — renouvelé des grel, dirent toutes les deux. — Lisezdonc, M. Julien, ajoutèrent-elles.
Lui ne se fit pas prier longtemps, et ouvrant un papier sale et chiffonné, et sans être cacheté , se mit à lire en ces termes :
« — Mon frère , de par ce que tu as de » plus cher, accorde au prince d'Hohenstall » et à moi un quart d'heure de conversa-
• tion ce soir même , non chez toi , mais » chez nous, hôtel de Westphalie, rue d'Ha- » novre, n° 107; nous t'attendrons de neuf » à dix heures , adieu. »
— Voilà tout, ajouta Julien.
— Quoi! tout, dirent les autres.
— Voyez vous-mêmes.
Et le billet laconique passa de main en main.
— Irez-vous où l'on vous appelle, mon père? demanda Julien avec anxiété.
— Mon fils, à deux titres, répartit le fermier avec une bonhommie adorable, car il avait pitié de l'émotion de ce jeune cœur ; je tiens d'autant mieux à mettre les procédés de mon côté , en outre-passant ma condescendance, car je suis l'aîné, que je suis fortement arrêté à ne leur rien accorder de ce que je pourrai légalement refuser, légalement, entends-tu, mon ami?
c'est-à-dire que je ne reconnaîtrai à ces
messieurs qu'un seul droit, celui de père, si l'un ou l'autre en est réellement investi.
— A la bonnne heure , dit Julien en respirant, ainsi qu'il l'aurait fait si on lui eût enlevé un r.oids de mille livres pose sur la poitrine, puis et après un peu de réflexion... père, à voue place, je ne les verrai qu'en présence des autres témoins.
— Que peux-tu craindre ?
— Il est, s'avisa de dire le Tripoussier en intervenant pour lancer une sottise , il est dans son amour peureux comme Mathias , le grand-prêtre des Juifs, lorsqu'il dit à son confident :
Je crains tout, cher Abner et n'ai pas d'autre
crainte (1).
, Julien, lui seul, eût pu redresser la mémoire du comraandant-décoré-chevalier ;
(1) Je cra ins Dieu, cher Àbner, et n'ai pas d'autre crainte. (Racire, Aihalie, acte 1«, ocène lt«.)
mais il songeait à autre chose; aussi la femme Tripoussier put dire à sa mère :
— Où a-t-il appris tout ce qu'il sait, cet homme? on en ferait un ministre, qu'il serait de force égale avec ceux d'aujourd'hui.
— Oui, je crains tout, père, tout, tou.
— Tu es fou , dès-lors que le beau-frère ne remettra qu'à toi la cassette.
— C'est chose, dit le Citateur de Racine, si bien convenue, que lors même que toi , Gorgenet ou ton fils Abel, viendriez mêla réclamer , je ne vous la lâcherais pas, à moins que monsieur Julien ne me dise : monsieur le capitaine Tripoussier, chevalier de la Légion-d' Honneur, décoré de juillet, électeur, éiigible, (j'en passe des titres et des meilleurs), je vous autorise à vous dessaisir de la dite cassette.
Le Jockey improvisé rentra ; le dîner était servi : on appela les deux cousinesgermaines ; elles vinrent avec madame Corgenet. Julien courut à Virginie; elle,
le regardant avec des yeux mouillés de larmes, lui dit :
— Monsieur , je ne veux pas être un obstacle à votre fortune , aussi vous avouerai-je que je ne vous épousais que par
obéissance; j'aime, j'aime monsieur
Alcin.... non, c'est le baron d'Aurival que je veux dire.
La mort avec les angoisses parut s'asseoir sur le visage de Julien, lorsqu'il eut entendu ces paroles inconcevables à tel point , il pâlit et présenta l'aspect d'une cruelle souffrance; mais instantanément une nuance de cramoisi sombre reflua de tout son sang sur son front et sur ses joues; il s'empara violemment des mains de la jeune fille et, dardant le feu de ses yeux en éclairs éblouissans dans les yeux humides de celle-là, il se mit à lui dire, agité et tremblant :
— Virginie , est-ce le jour de faire l'héroïsme et de mentir dans le but de
torturer mon cœur , vous aimez d' Aurival , ce n'est pas vrai , car il y a moins d'une heure et dans ce salon là, contre cette fenêtre, vous m'avez assuré Oh! mon
amie, ne suis-je pas assez malheureux?
~ Cette pauvre enfant , dit madame Corgenet, elle l'aime tant, Julien, qu'elle te veut heureux, lors même qu'elle mourrait en raison de sa belle résolution, qui, je lui en demande pardon, n'a ni pied ni tète. Ah ! lu aimes le baron d' Aurival et c'est lui que t ïi veux épouser, folle ?...
— Sœurete, ajouta Abel dans ie désir d'égayer le cercle : veux tu que j'aille le chercher, ce noble riche bel Edmond?
— Virginie, dit à son tour Julien, je sais que tu es une menteuse, 'en ce que lu viens de me jeter au cœur ; pourtant je crains. . . je ne crains rien ; tu es ma femme et aucune puissance humaine ne nous séparera: puisque ton père, ta mère, ton frère
et toi-même t'ont donnée à moi, méchante que j'ai cru un moment.
— Embrasse-la; conseilla Abel à voix étouffée ] embrasse-la par forme de vengeance.
— Abel ? dit madame de Corgenet qui avait entendu son fds ; pourquoi jeter de l'huile sur le feu? ces enfans ne se chérissent que trop , et que deviendraient -ils, et nous aussi, dans le cas où une catastrophe inévitable, les séparerait sans retour.
— Oh ! dans ce temps sinistre qui n'arrivera jamais,, répartit Julien, soyez tous assurés que mon sort sera promptement réglé.
— Allons, fils et fille, ajouta le fermier; allons nous mettre à table et manger la soupe du frère; le péril est moins proche qu'il ne le paraît , et je vous réponds que ce ne sera pas de ma faute, si notre digne curé ne vous unit point ; car c'est à Parniers, où vos noces auront lieu. Là encore
on s'aime; on y sert Dieu. Votre Paris me fait l'effet d'un bois, où les bandits, les maraudeurs, les contrebandiers, les braconniers et autres de même calibre, y sont en plus grand nombre, que les passans, sages et pieux.
Ùe fut en discourant ainsi, et six heures étant proches de sonner, que la famille , dont madame veuve Bardemanche était le chef premier et vénéré , cheminait vers la salle à manger et prenait chacun la chaise qui lui était dévolue : les deux gendres , malgré les diverses contrariétés qu'ils venaient d'avoir , manifestaient une vive impatience, de satisfaire leurappétit. L'aïeule et madame Tripoussier étaient en mesure de les imiter; mais sa cœur, madame Corgenet , regardait plus ses trois enfans (Julien était du nombre), qu'ellene s'occupait à compter les plats exposés sur la table : eux d'argent massif; elle recouverte d'une blan-
che et fi ne nappe de lin de Hollande, damassée à dessins géans.
Virginie imitait sa mère, à peine si elle ouvrait la bouche ; elle mettait plusieurs minutes à faire disparaître les morceaux menus qu'elle découpait avec soin 5 ensevelie dans sa pensée, regrettant le bonheur qu'elle avait entrevu à peine, il lui semblait que la séparer de Jul.ien serait le pi us grand des malheurs. La pauvre enfant était amante et n'était pas encore mère.
Julien, perdu dans ses pensées, cherchait à lire dans son destin futur; il examinait avec effroi, ces trois dernières années d'une carrière si monotone et la fatale activité, qui, depuis des heures seulement, en avait remplacé le calme et la solitude. Ce matin en core , il était en pleine indifférence pour la vie à venir ; il ne croyait pas avoir a craindre, inconnus ou que tout au plus il connaissait peu avant que ceux-ci se mon-
trassent : on lui avait ouvert le ciel et celui-ci avait été refermé encore plus vite.
En derniers de tous, Abel et Agathina , saisis par une faim dévorante, affectaient un dédain du repas que leur estomac ne partageait pas 5 au lieu de se faire servir eh abondance, en conformité de leur appétit, ils retiraient leur assiette à demi remplie ; disant avoir a suffisance du mets qui leur était offert: et un peu plus tard, et sous un prétexte quelconque , ils en redemandaient peu après. Remplis en outre de fâcherie, brouillés nouvellement, ils étaient trop proches de l'instant de leur querelle, pour ressentir encore le besoin, ni même le désir du raccommodement.