UN DINER DE FAMILLE
Celait un temps heureux, celui où l'on avait du bonheur à se trouver entre parens. Aujourd'hui, l'étiquette seule, donne des dîners de famille.
{Recueil de maximes )
Les repas , chez la bourgeoisie, sont des temps d'arrêt où l'imagination mercantille se repose , où le bon appétit et les vins de choix procurent des jouissances vives; aussi ne cherche-t-on pas à les abréger. Ce jour - là surtout, le dîner, chez les Tripoussier, eut un charme particulier, vive
ment senti par les maîtres delà maison. Ce doux bien-être, provenait de l'absence des commis : leur grand nombre, le tracas qui en était la conséquence , le bruit que faisait cette jeunesse indisciplinée ; en parlant , buvant, mangeant; le cliquetis des assiettes1, des gobelets, des couverts et delà ferraille auraient empêché d'entendre Dieu tonner.
Maintenant , au contraire, à part le caissier que l'on regardait en homme qui lait partie de la famille ; celle-ci seule avait place à ce repas. C'était véritablement une chose charmante, une satisfaction vraie, pure et prolongée, que de se retrouver entre soi sans craindre le caquettage de près de trois douzaines d'écervellés.
Les Tripoussier auraient été pleinement heureux, sans la querelle qui les avait privés d'un gendre aimé; leur neveu, plus riche qu'ils l'étaient et qui aurait, avec le concours de la fortune de leur fille, ap~
porté au zénith de sa splendeur, la prospé rilé constante du sauvage amoureux. Tourmenté par ce vers rongeur, M. Tripoussier , le dessert ayant été servi, imagina de faire reconquérir, par sa fille ■ le cœur d'Abel , en la faisant chanter. Il se flattait que l'amant courroucé, ne résisterait pas aux acccns mélodieux de sa maîtresse offensée; or, et dans le dessein d'atteindre à ce but, H commença par annoncer que le sergent-major de la compagnie; un malin qui, avec succès, savait vendre de la mercerie et en détacher de la fine littérature (je répète son propos), lui avait à ce matin même, dédié la chanson suivante, qui déjà courait manuscrite les maisons, les mieux famées de la rue Saint-Denis.
— Ce n'est, pas, ajouta le marchand avec embarras, qu'elle soit en entier à l'ordre du jour: le malin n'est pas mal carliste, ii! il a tourné ta partie en 1834, ainsi que tous nous l'eussions voulu en 1829; ce-
pendant ëlie est constitutionnelle, et l'ordre de choses, ne peut en faire condamner l'auteur à dix ans de prison et à cent nulle francs d'amende. La voici, du silence, et répétons en cœur le refrain :