LE SOLDAT PHILOSOPHE
Soldats, buvons, et dans l'ivresse, Noyons tout fâcheux souvenir; De la gloire et de la tendresse Le temps, pour nous, vient de finir.
T mtes les deux sont infidèles, Vous êtes vieux, je suis replet; Bons amis, pour nous venger d'elles Entonnons un joyeux couplet,
Longtemps il faut qu'on se souvienne De ce beau jour où, tous les trois, Au Prater, sous les murs de Vienne, Buvions aux dépens de dix rois.
IS'ous étions de plaisans rebelles, A qui l'on disait : S'i! vous plaît,
Soldats, pour la gloire et les belles, Entonnez un joyeux couplet.
Alors, d'nne double tendresse, Je savourais la douce erreur; Mon âme était à ma maîtresse, Et mon sabre à mon empereur.
De ce chef, au grand nom sonore, Le fier souvenir me complaît; Soldats ! pour lui, pour ma Lénore, Entonnons un joyeux couplet.
Mais le tambour rappelle aux armes; Voyez flotter nos blancs drapeaux.
Soldats, la victoire a des charmes, Que n'a point l'amour en repos .
Quand l'honneur ouvre la barrière, Le triomphe sera complet.
Nous vaincrons Alger la guerrière Au refrain d'un joyeux couplet.
Au second vers de la dernière strophe, tout-à-coup faiblit la voix du chevalier Tripoussier, commandant, décoré. A cette
épithète dangereuse, qui rappelait la blancheur de notre drapeau national. Le pauvre homme avait tenté, d'abord sans succès, de substituer au mot scabreux celui de tricolore, mieux à l'ordre du jour; mais le mode de l'air se montra récalcitrant à cette augmentation de syllabe, et le désir sans doute du malin sergent, mercier de profession, qui voulait faire entonner, comme il le disait, un chant séditieux à ses camarades, parvint, ce soir-là, à changer Tripoussieren ombre de carbonaro-conspirateur .
Assurément le notable électeur éligible n'aurait pas fait résonner sa salle à manger de ces paroles malséantes, s'il n'eût espéré, dis-je, amener sa fille à chanter à son tour; mais elle, opiniâtre comme tous les esprits rétrécis, ne voulut refaire de ce que son père souhaitait; et contre son usage ordinaire, la musique, au lieu d'adoucir les cœurs, amena une aigre dispute entre M. Tripoussier et sa fille d'à-
bord ; et ensuite parurent dans la mêlée en corps auxiliaires d'Agathina, sa mère et son aïeule, en manière de corps de réserve,
M. Corgenet jetant les yeux sur la pendule à musique, horrible paysage, comme on en fait à la douzaine, maint artiste sans valeur; et ayant vu que huit heures allaient sonner, se rappelant à la fois qu'il devait s'installer dans son nouveau logement et rejoindre son frère Prénis, se leva de table au milieu de la scène de famille; il envoya chercher un fiacre, et ayant laissé au Sauvage amoureux la cassette mystérieuse ; quitta celte maison, amenant avec lui son fils Julien et sa femme Virginie : insista pour ne pas quitter encore sa cousine Agathina. Cependant il fui convenu que le premier jour, elle suivrait sa mère, qui aurait éprouvée trop de frayeur, si elle était restée seule dans un appartement isolé.
Tous les Corgenet s'éloignèrent donc ensemble; la distance à franchir était peu
de chose, on arriva bientôt. Grâce aux soins des deux cousins, madame Corgenet trouva un beau logement bien meublé, avec du feu flambant dans chaque chemi née et une illumination suffisante à chasser le froid; on sait que la nuit éiait neigeuse et glacée, ainsi que les ténèbres, ces deux excilans à la mélancolie.
Deux domestiques, nés à Pamiers; une femme de chambre du même pays, avaient devancé ici leur maître et leur maîtresse. Celle-ci fut tellement occupée à ouïr l'acte d'accusation, qu'à sou entrée ses gens formulèrent contre la ville en général , qu'elle oublia le moment où son mari disparut ; il lui laissa Julien et Virginie; tandis qu'il s'éloigna avec Abel ; ce dernier s'élanl refusé à le laisser aller seul dans un iiacre, courir les rues et les dangers de Paris; d'une autre part, il s'était engagé à demeurer dans le iiacre, où il attendrait patiemment le retour de son père.
Ce traité conclu, chacune des parties contractantes résolut à l'accomplir dans ses moindres articles. En conséquence , lorsque les chevaux s'arrêtèrent rue d'Hanovre, hôtel de Westphalie, 107, A bel tira de sa poche des cigarettes destinées à lui faire passer le temps; mais il ne battit pas le briquet, et il ne se mit à fumer que lorsque son père Put descendu, entré dans ledit hôtel et que la porte de la rue eût été refermée. Ce jeune homme aurait été mauvais diplomate; il ne trompait point.
Son père, en revanche, fut reçu par deux politiques consommés ; ils n'hésitèrent point à le traiter aussi bien que s'ii eût été l'un de ces princes putssans, qu'il faut tromper par des phrases, lorsque les moyens militaires font faute, à moins redoutables qu'eux.
D'abord, on vint au-devant du fermier dès qu'on pût soupçonner son approche ; le prince, aussi empressé que le feld-ma-
réchal, cela devait être; car ils avaient tous deux un intérêt commun à amener à leur but, caché la probité et la tendresse de l'humble et vertueux Français.
— Cher frère, dit l'ex-colonel, en commençant l'attaque par la conquête de la fibre sentimentale, laissez-moi vous embrasser maintenant et de tout mon cœur?
tantôt j'étais gêné dans l'expression de ma tendresse, au lieu qu'ici, et en face du prince ; ce cher parent aussi, vous saurez que sa sœur est ma femme; elle était veuve lorsqu'elle a consenti à faire mon bonheur.
— Prénis, répondit le fermier, en donnant au feld-maréchal, ce nom particulier si commun dans !e Languedoc et les provinces adjacentes, où nobles, où roturiers; marchands ou propriétaires prennent chacun en place de leur nom réel, il commun à toutes les branche" du même tronc, fou y ajoutent un nom de terre ou de patrie, et
tiennent tant à celui ci, qu'au bout de deux générations, !e véritable nom est perdu et le surnom a pris sa place;) j'insiste sur ce point, que la noblesse est peut être celle qui a le moins cet usage.
— Prénis, répartit donc Corgenet, son frère aîné, enfin je te retrouve; tu me fais du bien maintenant ; tantôt je n'ai vu en loi qu'un enrichi...
— Dites, monsieur? un colonel français arrivé au plus haut grade dans la hiérarchie des armées étrangères.
— Soit, frère ; mais je le conseille de me laisser oublier :;ue tu n'es plus Français, et que lu as une autre pairie? Je ne dis pas que si plus tard tu avais vu... suffît, par-
' ions de nos affaires. Que me veux-tu ?
— Ce que nous vous voulons, monsieur? dit le prince en prenant la parole, c'est que vous renonciez à votre fatale pensée d'exiger de fa publicité pour le dépouille-
ment des papiers et actes, qui sont chez vous dans une cassette maudite.
— Alte-là, messieurs? dit le fermier qui se ieva ; si c'est pour changer ma résolution là-dessus, ce sera peine perdue; elle est inébranlable.
— Mais, malheureux frère, elle produira un éclat fâcheux; elle réveillera des espérances; si vous saviez ce qu'elle renferme, que) secret terrible elle dévoilera. Nous prévoyons, le prince et moi, de quoi sera capable un jeune homme nourri des erreurs actuelles; tandis que si nous sommes les maîtres seuls de son secret, nous pourions en disposer (Sans son avantage, et dans celui de l'Europe entière.
— Monsieur Corgenel, dit a son tour le prince d'HolienslalI, le feld maréchal, voire frère, n'a pu plus tôt agir, car lui-même était lié; il se doutait bien de quelque chose; mais non de la réalité. Il y a un an qu'il a tout tu; alors il m'a appelé en con-
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seil, nous avons instruit de ce mystère, trois grandes puissances européennes; et toutes ont décidé qu'en retour de ce secret, qui demeurerait connu d'elles seules, Julien deviendrait, par son mariage, prince souverain de Semphpac ; si, au contraire, il refuse; si vous le soutenez en son opiniâtreté: alors l'Europe entière s'alliera, et contre un jeune ambitieux et contre ses conseillers coupables.
— Je ne sais où je suis; je ne comprends rien à ce que l'on me raconte, dit le fermier, presque épouvanté des menaces qui s'adressaient à son pupille chéri ; que l'on s'explique sans détour; parlez îranchement, si je vois clair, je répondrai de rnèmc. '
— Eh bien? répartit le prince, écoutezmoi et ne perdez pas un mot des révélations qui vont vous être faites?
— Commencez, je suis attentif et muet, répartit le vieillard.