DESESPOIR
Il y a, malgré le siècle, des cœurs ouverts à la seule vertu; des cœurs qui dédaignent ce qu'on adore, l'or et l'argent : ceux-là sont rares.
(Recueil de maximes . )
Au coup d'onze heures et demie, madame Corgenet, sa fille et Julien; qui attendaient avec impatience et avec surtout une anxiété toujours croissante, le noble fei mier et Abe) , se levèrent soudainement tous les trois , et s'entredemandèrent ce qu'ils devaient entreprendre, pour sortir de l'inquiétude qui les dévorait.
— Ils ne reviennent pas? disait la fille.
— Si on les avait tués dans la voiture, afin d'avoir leur argent.
— Oh, non, c'est impossible? affirmait vivement le jeune Prénis; bien qu'il se livrât en secret, aux plus sinistres conjectures; ils sont à causer encore. On aura beaucoup à {'aire avant de parvenir à tourner contre moi monsieur Corgenet.
— On le catéchiserait , dit la mère , pendant un a vent et un carême ; qu'à !a Pentecôte d'après on n'aurait rien obtenu.
Julien alla vers la fenêtre : le jardin était couvert d'un manteau blanc , et ii neigeait à gros flocons ; un vent impétueux . siffîait ; il tordait les rameaux secs; il s'engouffrait en ge'missemens lugubres par toutes les fenêtres ouvertes, ou mal calfeutrées des maisons voisines ; et quand il se taisait , le silence de la nuit n'était plus troublé, que par la chute de quelques dé-
bris , ou par le cri rauque et traînant d'une chouette, s'élançanl de son aire.
— Oh! comme l'on veille à Paris ?
— Nous sommes à l'heure où les théâtres finissent leurs représentations et ou les salons s'ouvrent ; on va maintenant dans le monde.
La sainte femme soupira ; fit un geste pieux et mit la main à son chapelet; puis elle reprit , et s'adressant à sa fille :
— Pichotle (petite), est-ce que tu préfères celte vie à la nôtre ?
— Elle, ma mère, répondit Julien pour celle qu'on interpellait ; elle et moi n'aimons que notre pays, Pamiers, et les montagnes voisines; nous languissons ici; nous vivions si bien là-bas.
— Pietournons-y vite, maman, dit à son tour Virginie ; je haïs Paris ; il y a tant de voleurs , de menteurs et de méchans. Ici un homme ose faire la cour, même à
une jeune mariée ; et des femmes sans pudeur, qui font presque toutes des vers et des livres, ne rougissent pas de troubler la paix des jeunes ménages.
— Mdinadgés (enfans), nous irons làbas faire la noce ?
— Oui , dans une église qui ne sera pas comme Saint-Rocb ; une salle de concert payant.
Malgré l'assourdissement que la neige impose au bruit de la rue, le roulement d'une voilure se fit entendre... ; on écouta ; elle s'arrêta... Peu après, on sonna violemment à la porte extérieure.
— Aici moun home (voici mon mari) ?
— Je vais au devant d'eux, car Abel revient aussi, dit Julien.
— Non , ne nous quitte pas, frère, j'aurais peur, si je restais seule avec ma mère?
Julien s'arrêta, un regard de madame Corgenet, ayant appuyé la prière de sa fille.
Les deux battans furent ouverts , ruais le fiacre n'entra pas. Les voix du fermier et de son fils s'élevèrent : il y avait dissension ; le cocher spéculait sur le mauvais temps et sur l'impatience de ses victimes ; enfin il jura, blasphéma, pendant que la mère et la fille multipliaient le signe de la Rédemption. M. Corgenet appela Borihoumiou (Barthélémy; puis il parla à son fils... Le vieil escalier craqua et cria sous leur marche impatiente... Le salon fut traversé; la porte de la chambre ouverte : Abel se présenta seul.
— Ton père... ; où est ton père? demanda éperdue la plus vertueuse des femmes.
— Il est rentré chez lui , dans sa chambre , où il vous demande , ma mère ; car il a hâte de se coucher , et si vous n'êtes pas là pour lui donner son bonnet de coton , il se croira perdu.
Abel était mélancolique , et ses paroles
gaies; il riait de la bouche et son visage était renversé... La mère était déjà partie ; Virginie l'avait suivi ; Julien courait après celte dernière, allant vers le même but ; son ami l'arrêta.
— Reste avec moi ; il faut que je te parie : ce pauvre père est hors d'état de te voir avant demain?
— Qrm s'est-il donc passé ,Abel; tu le sais ?
— H s'est passé...; le diable s'est déchaîné sur nous.,. ; l'enfer seul pouvait embrouiller nos affaires.
— Mais j'épouserai Virginie 5 mais ton oncle n'est pas mon père*
— Lui, ton père? ah! bien oui; il est autrement tourné ton père? — Le tien, mon brave, est, ou pour mieux dire, était du premier numéro.
— Il est donc mort, malheureux homme, sans doute ?
— Mort, oui; malheureux! il J'a été à
lui seul, plus que tous les autres pères ensemble inconnus?,.. Qui dans le monde entier a fait plus de bruit que lui ?
— Mon père!... ah!... mais embrassemoi.
— Vous embrasser : j'aurais cette au- (lace!... plutôt à vos genoux.
— Abel, es-tu fou, ou veux-tu que je le devienne ?
— Ma foi, si j'étais à ta place, et que l'on dévoilât ce qu'il faut qu'on t'apprenne; le peu de bon sens que je possède aurait bientôt dégringolé.
— - Dis, Abel, épouserai-je ta sœur ?
— Cela dépendra de toi.
— A la bonne heure, voici la meilleure parole que j'ai entendue depuis ce soir; or, puisque je suis maître de me marier à Virginie, cela aura lieu bientôt.
— Eb ! pauvre ami, le* vomiras-tu , le pourras-lu ; au ras- lu cette faiblesse, descendras-tu aussi bas?
Julien , à ces derniers mots , croisa ses mains; se posa droit, et immobile, en face de son ami, et, cherchant à déguiser la frayeur nouvelle et sûre, que de tels propos lui inspiraient; il se mit à éclater de rire d'abord; puis, il dit :
— Es-tu plaisant, aimes-tu le badinage?... Allons, ami, ne te moque pas de moi; que s'est-il passé, as-iu été admis à la conférence ?
— Ah! nousy voilàj on m'a fait planterle piquet pendant deux heures, sans reproche; le temps était glacial, je périssais de froid. Le cocher, descendu de son siège, se réchauffait chez le marchand devin voisin ; celuici a compris qu'il y avait là matière à commerce ; au coup de dix heures, son garçon est venu m'offrir ses services : je les ai acceptés avec joie et reconnaissance. Je me suis fait porter un bol de vin chaud , puis un second, puis un troisième ; je commandais le quatrième lorsque mon père a paru :
j'étais , je l'avoue, un peu en course dans les vignes du seigneur ; mais il m'en a tant dit, tant conté, que la raison est bientôt revenue. Je sens même que son récit m'a coagulé le sang, au point qu'en rentrant aux Trois-Merlettes, je vais ordonner un pUnch magnifique.
— Tu songes à boire ! et quand tu me perces le cœur ?...
— C'est vrai, mon frère, s'écria Abel en se jetant cette fois, de son propre mouvement, dans les bras de Julien : je suis un misérable ou plutôt pardonne-moi ; car tu vois, en moi, le bourreau qui, aimant le patient, recule tant qu'il peut de l'attachera la corde... Il m'est horrible de prévoir que tu ne seras plus mon frère , car des obstacles infranchissables, te sépareront de ma sœur à tout jamais.
— Je continue ta comparaison , ajouta Julien avec tristesse; il est, ce me semble, en usage, avant de traîner un criminel au
supplice; de lui lire la sentence qui l'y condamne, et qui doit aussi renfermer le détail des causes, qui ont décidé ce châtiment rigoureux.
— Que puis-.je dire; mon père veut que tu ne saches rien, de tout ce soir : voilà pourquoi il a passé du salon dans la chambre; demain, il te contera tout; demain, tu prendras ton parti , tu suivras tes deux oncles, lu iras vers ton auguste prétendue; tu partageras son lit et son trône et tu nous écriras de temps en temps ; car tu ne seras pas ingrat, dans vingt-quatre heures.
— Monsieur Abel Corgenet, je m'imaginais être votre ami , votre frère, et digne, au moins, de votre estime; que m'est-il arrivé qui puisse me la ravir? serais-je donc si bas tombé que vous ne m'en crussiez plus digne; car, sans cela, comment expliquerai-je ce que vous osez me dire?
— Ta ta ta ta ta ta ta . . . voilà de fières paroles débitées pour rien ; orgueilleux et
susceptible 5 penses-tu que des éclairs ne puissent éblouir lorsqu'ils brillent chacun à part , plus que dix mille ensemble dans un temps ordinaire ? c'est là ton cas : j'ai tenté par centaines fois de faire une histoire de ta naissance; j'ai, à la manière des contes des fées, de te placer en -haut lieu ; eh bien, alors, je te portais aux Enfans- Trouvés, même dans mes plus beaux rêves; juges, maintenant , de ce qui est la réalité?
Julien ferma les yeux involontairement, tandis qu'il s'écriait :
— Tais-toi, Abel? lais-loi? je le défends de me montrer celle abominable lumière; que peut-elle m'importer? je ne la verrai pas; il ne me faut à moi que le beau ciel de la France, le soleil de notre Midi ; du Ci.lme dans nos contrées éloignées ; le tumulte, les grandeurs me sont insupportables ; je ne suis pas lâche, n'esl-ce pas ; j'ai fait mes preuves de courage, eh bien !
pourtant, je haïs la guerre, la gloire et les palmes sanglantes.
— C'est ma foi vrai ... et néanmoins.. . et ton père. ..Oh! mon Dieu ! serait-il vrai qu'on ne ressemblât pas à son père!
— Ignores-tu que cela n'est que trop souvent vrai ? que notre enveloppe ou notre aine sont en opposition avec qui nous a formés ?
— Messieurs, dit ici le demi paysan Barthélémy, lémestré (le maître), vous fait dire de rentrer chacun chez vous, et de ne pas oubliera venir déjeûner avec lui demain à neuf heures ; monsieur Julien n'y manquera pas.