‹ Commis et princeChapitre 20 sur 27 · LA RONDE DES DÉMONS · texte numérisé non relu

LA RONDE DES DÉMONS

Tout ce qui est absurde passe vite; le beau seul est d'éternelle durée.

Nous avons vu, en peu d'années , naître, vivre et mourir, le romantisme, et nos grands poètes poursuivre leur immortalité.

{Recueil de Maximes.)

Lorsque les auditeurs virent que le médecin avait achevé cette anecdote , que je garantis , moi auteur , vraie dans son ensemble et dans ses moindres détails ; ils se levèrent spontanément , moins , toutefois , le blessé, et, d'un commun accord, s'en-

tre-demandèrent ce qu'était un tel jeu.

u. il

— C'est du commerce moderne, du commerce qui, mène à la Croix-d'Honneur , aux Chambres des Députés et des Pairs. Le chiffre d'une fortune est tout; qui est éligible par son sens, n'a besoin de rien en plus que de l'intrigue et que de la détermination , de n'avoir qu'une volonté à soi; celle qui pousse à monter le plus bout possible. Les choses marchent ainsi avec une constitution où L'Hospital etMontesquieu, pauvres, seraient arrêtés à la porte par tout coquin opulent, mais qui paierait trente mille francs de contributions.

— Quant à moi , dit Julien ; ce que je vois, ce que j'entends, tout me donne la force de renoncer au commerce, dussé-je me faire soldat.

— Ami , dit Abel à son tour, eh bien ! je t'imiterai ! Demain ; je déclare à mon père que puisqu'en Languedoc, il y a des terres à nous; je crois aussi honorable de les cultiver, que de faire ici fausse mesure

— ÏM -

à qui vient acheter : je ne veux plus être que propriétaire !

— Ce qui signifie , répliqua le docteur, que vous abandonnez la route des honneurs, pour suivre celle des hommes qu'on écrase. Tout, maintenant, est contre la propriété et an profit de l'industrie. Qu'un spéculateur veuille, pour gagner gros, couper en deux le château de vos ancêtres, pour y faire passer un chemin de fer: toujours problématique en sa nécessité , au moins par sa durée; votre château sacré tombera pour cause d'utilité publique : ce qui signifie presque toujours que des escrocs tentent de filouter ce public.

— Respect au commerce! dit le caissier, d'une voix mal assurée.

— Et pourquoi pas aussi respect à la propriété , la seule réellement patriote , celle qui ne nourrit ni n'arme au dehors et contre nous les armées étrangères ; ce

que le commerce français fait journellement !

— Respect, messieurs, à l'arche-sainte ! répartit le caissier en allumant sa bougie.

Cela fait, il complimenta le blessé et les autres; puis, et au moment de monter à sa chambre, il se pencha vers Julien et lui dit :

— Mon cher enfant, puisque nous allons avoir le malheur de vous perdre d'une ou d'autre façon, car je sais des choses... sufflcù. . . je serais charmé d'avoir maintenant et avant de me coucher, un quartcThcurc d'entretien dans mon humble cellule : me ferez-vous l'amitié de m'y accompagner?

L'une des singularités de cet honnête homme, consistait à repousser opiniâtrement, de son sanctum sarictorwn, les élèves de commerce à qui n'était jamais donné l'honneur d'y pénétrer, sous un prétexte quelconque. Avait-on besoin du caissier,

on heurtait (il regardait la sonnette comme une invention trop vulgaire); il ouvrait, sortait brusquement , refermait la porte , et, nez à nez sur le carré; écoutait la demande d'un prêt modique, qu'il accordait toujours ; mais qu'il ne soldait qu'à la caisse. Il y donnait rendez-vous, saluait, et lorsque le commis redescendait l'escalier ; lui alors avec hâte rentrait dans sa chambre, la refermait à clé, sauf à recommencer avec tout autre visiteur.

On peut apprécier ce qu'inspira aux auditeurs une proposition si contradictoire aux us et coutumes de toute une longue vie. Julien crut avoir mal entendu; une explication sous forme affirmative lui parut indispensable : elle eut lieu , et il fut bien prouvé que c'était dans son appartement que M. Ciparisse Pigeonnier, caissier inamovible de la maison Tripoussier , au Sauvage- Amoureux , prétendait causer de bonne amitié, avec notre jeune homme.

Tout à cette époque devait être hors de ligne; en conséquence, Julien et Ciparisse sortirent de la chambre commune, et passèrent dans ce temple mystérieux, ouvert aux profanes, cette première fois. A peine venaient-ils de disparaître, l'un et l'autre, que le docteur , apercevant un cahier à demi tombé de la poche du romantique Lelapin, acheva de le retirer, et , l'élevant à la vue de tous :

— Je parie , dit-il , que je tiens là un chef-d'œuvre !

— Oh ! répondit l'auteur, déjà modeste en vertu de sa résolution prise de renoncer au romantique; je le croyais tantôt encore, maintenant, j'ai peur que ce ne soit mauvais !

— Fais-nous juges en cette cause, dit à son tour le blessé, qui , ne pouvant pas dormir, espérait rencontrer ici un bon somnifère.

— Oue je vous lise mon chant infernal !

répartit l'auteur, sans soupçonner Y arrièrepensée de Trouflfaillon ; mais vous tarderez peu, amis, de m'imposer silence.

— Eh bien ! répliqua Abel, charmé, lui, d'être distrait, tente le cas! nous serons sincères, je te le jure ?

-^-Allons, Théodore, aie pitié d'un pauvre patient; je t'assure que cela me fera du bien que d'ouïr ton ouvrage : quel est son genre?

— Je viens de l'indiquer; c'est une sorte de poème diabolique , intitulé : Le Jeu des Démons.

— Va donc pour le Jeu des Démons / s'écrièrent les trois auditeurs.

Alors le docteur rendit le manuscrit à qui en était le père; Hyppolite, dans son lit, s'arrangea pour dormir en cas de besoin ; le nouvel Esculape, en praticien non moins habile, disposa son siège de manière à être vu imparfaitement du lecteur ; Abel, Je seul novice, debout devant la cheminée,

tournant le dos au feu, affronta bravement le péril.

Pendant que chacun se posait ainsi ; Théodore Lelapin déroulait amoureusement le cahier recouvert en papier noir glacé, s'asseyait proche de la lampe ; bien qu'il sût par cœur ce qu'il allait lire, et, après un bref instant de silence, commença ainsi :

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