‹ Commis et princeChapitre 21 sur 27 · POÈME · texte numérisé non relu

POÈME

Entendez-vous gronder sur le sommet des tours, De l'orageuse nuit les raffales brumeuses? Entendez-vous aux bords du fleuve aux cents contours, S'enfler, mugir, rouler les vagues écumeuses ? Qui rugit dans la plaine , ou tonne sur les monts ? C'est le clan détesté des immondes démons. Oui, voilà bien leurs jeux, leurs rires, leurs injures; D'effroyables accords, les cieux au loin frappés, Annoncent aux mortels qu'aux enfers échappés

Volent les noirs essaims de ces anges parjures. Oh î la foudre répond à leurs cris discordans; De verdâtres lueurs, des phosphores ardens. Nous laissent entrevoir leurs fantastiques formes, Les uns, nains pe'tulans, d'autres, géans difformes; Ceux-ci traînant des fers, et de feux dévorés, Poussent d'horribles sons dans les airs déchirés . Ceux-là, de leur phalange ont inondé l'espace; En cercle tournoyant chaque bataillon passe; Tel jette en se jouant de sulfureux éclairs, Et tel veut épaissir les brouillards des hivers: L'un, sur le haut d'un roc, en bondissant ramasse L'avalanche grossie en effrayante masse; L'autre, de l'Amazone a détourné les eaux, Ou des coursiers d'Odin enflamme les nazeaux. Celui-ci, de la Crau, foulant l'aride plaine, Chasse de noirs taureaux à la brûlante haleine. Celui-là, de la mort sacrilège ennemi, Réveille en son cercueil un cadavre endormi. Certains, de Lucifer embouchant la trompette, Sur l'Océan qui gronde appellent la tempête; Ou, du Vésuve en feu, par leur souffle excité, Ont fait jaillir la lave au cours précipité. Sous leur terrible choc, qui retrempe sa force, La nature, excitée, à les vaincre s'efforce, Eux, loin de redouter ces combats effrayants, S'abaiosent, foudroyés, ou montent foudroyant;

Dans l'abîme céleste ils cherchent avec rage La pluie aux flots glacés, et fille de l'orage; Et des feux infernaux un instant affranchis, Aux clapotantes eaux ils nagent, rafraîchis . Des torrens débordés, d'immenses cataractes, De ce drame effrayant forment les premiers actes; Le vent siffle, s'élance, et dans ses tourbillons, Sur le sol dévasté trace de noirs sillons. Six fois la terre tremble et l'Océan frissonne; Du dernier jugement l'on croit que l'heure sonne, En cliquetis bruyant îa grêle, à coups pressés, Meurtrit l'oiseau qui fuit loin des toits fracassés. Leur gigantesque voix a déclaré la guerre Au Saint-Gothard croulant, aux éclats du tonnerre; Sous le puissant effort de leurs coups redoublés, Se rompent en criant les glaciers ébranlés, Et le granit pesant qu'on arrache à sa base Roule en bonds inégaux sur les flancs du Caucase. Partout est la terreur, alors, qu'en ce moment Chaque démon joyeux provoque un élément. On les voit exciter par nouvelle manie , Les monstres affamés de l'ancienne Hyrcanie. Là, du vieux crocodile et du serpent des mers, La lutte a, de venin, rempli les champs amers; Ici, du grand krasken, de la baleine immense, L'attaque titauesque avec fureur commence; Des tigres haletans oïez l'affreux roncert,

Et le Simoun, de flamme embrasant le désert. De l'antique Hypogée, où dort un ancien inonde, De squelettes impurs sort une horde immonde; Enfin, de toutes parts, et la terre et les cieux, Des de'mons insensés théâtre audacieux, De leurs jeux sans pudeur étalant la licence, Affichent le délire ainsi que la puissance. *A ce tumulte affreux, à leurs chants détestés, L'effroi remplit les cœurs même dans les cités, Et l'homme tout tremblant, que la terreur enserre, Croit atteindre le jour le dernier de la terre. Ce grand jour qui verra dans les airs embrasés Rouler confusément tons les astres brisés, Ou l'univers croulant et détruit parla foudre, Sous le souffle de Dieu doit disparaître en poudre.

Théodore s'arrêta. . .

— Est-ce fini? dit assez haut Âbel pour ((tic sa voix allât réveiller ses camarades somnolens. Parbleu, mon cher, tu peux te vanter de faire amuser joliment les démons !

— Ali ! repartit ie Codeur, iis ne jouent nia la ciigne-muselle, ni au cheval-fondu :

au demeurant, monsieur, voilà des vers romantiques, ou je ne m'y connais pas!

— J'ai cherché des effets nouveaux, répliqua modestement le poète.

— Nouveaux! par la sang-bleu! ils sont extraordinaires !

Et à la suite de ce compliment équivoque, une discussion s'engagea sur les deux poétiques, maintenant en présence.

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