‹ Commis et princeChapitre 22 sur 27 · UN AUTRE LEVIER ROMPU · texte numérisé non relu

UN AUTRE LEVIER ROMPU

Il est inconcevable, oe que lés intrîgans emploient de ruses et de trames pour réussir. Force honnêtes gens qu'ils trompent, leur servent de machine à pièges. Celui qu'ils séduisent ainsi, ne leur échappe que par la force de la vertu.

(Recueil de maximes.)

Julien, rêvant à ce que le bon Ciparisse devait lui conter, marchait lentement à la suite du vieillard qui, approchant du plancher sa bougie, cherchait à éclairer ses pas et ceux de son compagnon momentané ;

ils parvinrent tous les deux à cette chambre mystérieuse , que j'appellerai la salle enchantée d'Apollodion, que précédait Varc des loyaux amans , et dont il est tant parlé dans le roman d'Amadis; si chaque jour ces livres, autrefois familiers à nos mains, n'étaient de plus en plus ignorés de la génération présente.

Ici le caractère éclata 5 car le caissier fit la grimace , s'arrêta, et regardant tout à Fentour, sembla se consulter sur ce qu'il avait à faire; devait-il repousser le profane du sanctuaire? non, car il l'y avait lui -même appelé. Levant droit les yeux au ciel , se résignant au sacrifice , il introduisit la clé dans la serrure, passa le premier conlradictoiremenl à la politesse vulgaire et avec ' son urbanité personnelle; mais c'était pour allumer deux nouvelles bougies, pour raviver le feu nécessaire alors et qui s'était amorti depuis que le maître du lieu avait été appelé chez les commis par les » x-

clamations haletantes de la maritorne et poussées par elle à la vue de Touffaillon blessé.

— Fermez , mon cher monsieur Julien , fermez Ah ! je vous en supplie, pardonnez-moi si un pauvre caissier commande quelque chose à un aussi grand seigneur que vous êtes.

— Vous aussi, père Pigeonnier, me ferez la cour!... qu'avez-vous a m'apprendre, j'ai hâte de le savoir ?

■ — Et moi j'aurais dû ne pas perdre ur.e minute. mais j'étais troublé; l'aventure de ces jeunes gens est si fâcheuse , il en retombera tant de honte sur le Sauvage, imoureux, que moi, qui fais ma gloire de la splendeur sans tache de celte honorable maison , ne savais que dire et que faire ; maintenant, contez-moi bien , approchez-vous de moi , et quoique je ne pense pas que l'on nous épie, néanmoins, causons bas, et mieux encore , parlons peu et parlons bien.

Ce dicton populaire lâché; lui si commun dans la bouche de la petite roture parisienne : le caissier frotta sa manche, gratta son oreille, tics qui lui étaient familiers , et ces divers préparatifs parachevés ; il se mit à prononcer ainsi :

« Cet après-midi; tandis que les deux seigneurs étrangers étaient venus troubler la paix de notre maison 5 moi, ayant soldé le compte de nos enfans, fermé le magasin et mis bon ordre à la sûreté de la caisse ; je suis monté paisiblement pour attendre le dîner... Qu'ai-je trouvé dans l'antichambre? oh !.,. non, vous ne le devineriez jamais , un de mes anciens camarades , au Sauvage Amoureux; alors joli et pimpant garçon , fier d'être bâtard d'un grand seigneur... En 1791 et années suivantes, il ne rêva que liberté, qu'égalité ou la mort ; il troqua le même jour que le duc d'Orléans , ses prénoms et nom de Boniface- Thomas-Honoré-Legras, contre ceux bien

autrement à l'ordre du jour , de Manlius- Gelon-Denis l'ancien Yivrelibre; car de deux mots unis , il en composa son nouveau nom de famille.

« La charité ne me permet pas de vous dire tout ce que fit ce malheureux, par peur et pat libertinage, depuis le 16 septembre 1771, au 7 thermidor (27 juillet 1794); il échappa au supplice mérité de ses amis, les sans-culottes, et disparut. Dès-lors, je n'eus plus de ses nouvelles. Eh bien ! je l'ai rencontré dans l'antichambre de mon patron; il cumule les charges lucratives de secrétaire et de valet de chambre ; favori du prince de Hohenstall, il possède toute sa confiance; il est naturalisé Prussien, m'a-t-il juré, depuis 1797; et voici ce qu'il m'a conté, dans l'espérance que vous le récompenserez, d'avoir trahi à l'avance son maître et dans votre intention.

Je vous remercie mon parfait monsieur Pigeonnier, se hâta de dire Julien, pen-

dant que celui-là reprenait haleine , de l'amitié qui vous porte à me vouloir faire profiter d'une lâche scélératesse; je ne veux pas savoir de cette façon, ce que demain on m'apprendra convenablement. Il Ifaut, en effet , que je sois plus que je ne croyais être naguère; car j'ai des sentimens que je ne me connaissais pas, et qui sedéveloppent en moi, à mesure que leur concours me devient indispensable.

— Mais, Monsieur Julien, vous ne savez pas quel péril va vous faire courir le refus que vous faites de vous laisser éclairer, même par une lumière à repousser; sachez (*ue vous courez un péril sans second et que vous êtes perdu si vous vous abandonnez en insensé au piège qu'on va vous tendre; 'ne prison perpétuelle et la mort plutôt, car c'est pour vous tromper ainsi que vos amis , qu'en cas de refus de votre part a ce qu'on vous proposera, il vous sera parlé de la première.

—N'importe que d'autres se déshonorent, je resterai pur ainsi que j'ai vécu; ne suffira-t-il pas à mes oncles réels ou prétendus que je me retire en Languedoc avec une femme de mon choix?

— Non, cela ne leur suffira pas; car, selon le commun des hommes, ils vous jugeront selon ce qu'ils feraient à votre place et non ce que vous feriez vous-même : voici l'ultimatum qu'on effectuera , soit qu'on vous l'indique ou non... Si vous acceptez en entier ce que l'on vous offrira , c'est-àdire l'abandon complet de la cassette dont os vous a parlé et dont je sais, moi aussi, le contenu, ensuite le mariage avec votre cousine-germaine par votre mère, votre acceptation de la couronne , votre installation avec vos deux oncles , dont l'un sera le ministre delà guerre et de la police dans vos états, l'autre (le prince d'Hohenstall ) exploitera les portefeuilles de la justice et du trésor; si, dis-je, vous demeurez d'ac-

cord de tout cela, vous vivrez heureux et dans la mollesse; si, au contraire, vousrefusez; attendu que tant que vous vivrez, ainsi que vos descendans, vous troublerez la paix de l'Europe et des arrangemens de territoire que l'on veut maintenir; alors, dis-je, rien ne sera ménagé de ce qui pourra vous faire disparaître irrévocablement. Savez -vous pourquoi? c'est que, dans ce cas, le fils aîné du prince et celui du feld-maréc.':..! épouseront, l'un votre future, l'autre une de ses sœurs, et on partagera à ces époux la principauté souveraine. Vos chers oncles préfèrent ceci , mais un grand monarque, généreux dans sa politique , penche vers l'autre voie; il sent que de ce côté sa conscience est sans tache; il pousse donc par là de toute sa puissance ; il fait surveiller vos oncles, qui le savent; aussi ces derniers agiront-ils franchement ; car enfin, même en renonçant à votre fortune, il restera pour eux et pour les leurs des éla-

blissemens si superbes, qu'ils y voient une riche et brillante fiche de consolation.

— Quoi ! si j'épousais mademoiselle Corgenei...

— Yous seriez mis à mort.

— Si je jurais de m'ensevelir au fond d'une province...

— Cela ne désarmerait pas la politique de ces cabinets menaçans; il faut que vous leur apparteniez corps et biens, à moins on ne traitera pas. Cependant si vous proposiez avec ces conditions-ci d'abandonner à autrui le secret de votre naissance...

— Moi, me conduire ainsi! s'écrie Julien impétueusement, jamais!. . . jamais!... D'autres auraienl la preuve de ce que je pouvais être, de ce que je suis réellement, et il leur serait permis à eux ou tous autres de me flageller de ma lâcheté, de me souffleter de mon épouvante infâme, cela ne sera pas... Mais qui vous a dit que les choses étaient ainsi? le révélateur n'est-il

pas un fabricant de mensonges? quel but peut-il avoir en trahissant son maître?

— Un but immense , ne l'apereevezvous pas? Il m'a dit : Un puissant monarque tient à son honneur et à ne pas être assassin; son bon esprit lui faisant voir les choses telles qu'elles sont et non telles que la flatterie les lui montre. Si c'était moi qui amenât le jeune homme à choisir le parti de la remise de la cassette, du mariage et de la principauté , outre l'avantage de quatre cabinets, à ce dénoûment, lui en aurait un supérieur encore avec le jeune homme à conduire à sa fantaisie ; il tiendrait bien longtemps encore l'Europe en échec, car il pourrait à chaque instant dire a ces monarques : faites ce qu'il me plaît, sinon je lâche celui-là contre vous, et je soutiendrai à main-armée , non ses prétentions, mais ses droits.

— Fort bien , dit Julien avec amertume; la conscience de ce souverain serait trou-

bJée si ma mort ne lui rapportait aucun fruit, elle resterait calme au contraire si, par ma vie conservée, il menait, bride en main, ses alliés; et vous n'avez pas vu cela , honnête Ciparisse ?

Le vieillard fit la moue; il lui en coûtait d'avoir prodigué la louange à qui , sans être plus humain, était simplement meilleur calculateur que ses collègues... Julien, voyant l'embarras du caissier , se mit à rire, quoiqu'il n'en eût pas envie; puis, se parlant à soi plutôt qu'à son auditeur, il se dit :

— Ainsi au milieu de tous ces intérêts opposés, lorsque chacun travaille pour le succès du sien , le mien personnel est le seul dont aucun ne s'occupe ; les plus haut placés me disent en face : Tonton, roule, a condition que tu tomberas sur ma case. . . Meurs , si tu ne me fais pas gagner le gros lot. ()\\e vous semble de ceci, père Ciparisse ?

— Eh! eh! mon enfant, tu as quelque peu raison ; par la sainte mère du Seigneur ! ce ne sont pas seulement les élèves de commerce d'aujourd'hui qui sont de valeur moindre aux courtauds de boutique de mon temps; je commence à croire que les princes de mon époque avaient plus de grandeur d'âme que les gouvernails de la tienne... Ah! monsieur le futur couronné, pardonnez la familiarité insultante de vous parler au temps f'e la seconde personne du verbe.... Cependant réfléchissez bien à votre situation : si d'ici à sept heures du matin vous ou moi plaçons, attaché au contrevent extérieur d'une des fenêtres de notre chambre, toi ce foulard rouge , et moi ce bleu et noir, alors ce sera donner l'assurance que vous voulez vous refaire, par l'acceptation d'un trône minime, de la perte de celui bien plus vaste que vous abandonnez sans retour.

— Ah! malheureux vieillard, que venez-

vous de me dire : me voilà donc instruit de ce que je ne voulais pas savoir.. . Eh bien ! puisque, malgré moi, vous m'avez mis en présence de ma mauvaise fortune, je ne reculerai pas devant elle , et ce sera front à front que je la combattrai.

Ces mots dits avec véhémence , Julien jeta dédaigneusement par terre le 'mouchoir d'écorce d'arbre des Indes, que le caissier lui avait déjà mis en main, et, sans vouloir davantage écouter cet excellent homme, il se hâta de sortir de sa chambre, de redescendre l'escalier et de se réfugier au milieu de ses camarades : il entra au moment où la conversation au sujet de l'œuvre romantique prenait fin.

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