COMMENT AGIT LA PROVIDENCE
Les hommes s'agitent , combinent, calculent, dressent des plans avec une habileté extrême; ils ont tout arrêté, tout prévu, paré à tout. . . Et à point nommé le seul cas oublié les perd et les frappe : Dieu l'a voulu.
(Reçut il de maximes .)
Un membre du corps si utile des officiers de paix était en causerie d'amourette dans une maison où, vers minuit, on vint chercher deux compagnons (ilous ; ceux ci et leur ami, se croyant seuls ou ne soupçonnant pas qu'on pût ouïr leur conversation de la chambre voisine à la leur . ne se gè-
lièrent pas : ils élevèrent !a voix si bien, que l'agent put entendre qu'un tiers venait les chercher pour qu'ils prissent part, avec une vingtaine de camarades, à un coup bien monté , car on agirait avec le droit apparent de l'autorité de la police.
L'agent de celle-ci entendit tout et n'oublia rien. Dès que les trois coquins furent partis , lui , faisant céder la tendresse au devoir, quitta sa douce amie et, prenant une voiture afin d'aller plus vite, courut répéter ce qu'il venait d'apprendre au commissaire de police de l'arrondissement dans lequel le délit serait commis. Ce magistrat habile comprit l'importance du coup de filet: car il savait déjà jusqu'au nombre des voleurs mis en mouvement et les noms de leurs chefs et des mieux fa/nés en ce genre de la troupe. Prévenir le crime complètement aurait convenu moins à la vindicte publique ; en conséquence , il se détermina à laisser culuraer l'affaire, afin
de saisir cette horde en flagrant délit. Je dois ajouter qu'aucune circonstance dans le récit de l'agent ne lui faisait soupçonner la fin sanglante et atroce de l'expédition et du guet-apens.
Il était instruit, en outre, de la complicité du concierge. En conséquence, on compulsa des registres qui en apprirent tant sur le compte de cet homme, que l'on ne pouvait pas craindre sa trahison ; ce fut d'abord à lui et vers trois heures du matin que l'on alla : on le fit lever , on lui donna le choix ou d'être traité en complice, ce qui, avec ses antécédens, l'envoyaient aux travaux forcés sans retour , ou une gratification raisonnable et l'éponge passée sur la vie d'autrefois.
Il n'y a pas toujours des héros parmi la canaille mauvaise. Cet ex-brigand retiré, il avait faitson temps, s'étant d'ailleurs marié, ayant des enfans, avait pris goût à l'existence de ménage, et, retourner faucher le
grand pré , par amitié de ses ci-devans amis, ne lui convenait point ; il consentit à tout. On posta des hommes vigoureux et alertes dans sa loge ; on introduisit une force suffisante par le jardin et le mur mitoyen de la cour d'une maison contigue et qui était située dans une des rues en croisée avec la rue Saint Denis; on distribua les hommes dans les divers appartenons de l'hôtel où demeuraient les Corgenet ; ces derniers seuls ignoraient les dispositions qui les préservaient de tout péril ; et celleslà prises avec sagacité, l'on attendit le moment critique.
Aucun éveil ne serait venu aux brigands, si , au moment où débouchant de divers lieux dans la cour intérieure , un de ceuxlà , placé en sentinelle , voyant fondre sur lui des hommes suspects, n'eût essayé, en sifflant, de donner l'alarme; mais, soudain surpris, il ne poussa qu'un son mal tilé et, en même temps, et le couteau sur la gorge,
on le contraignit à faire entendre spontanément un autre signal qui, en contradiction du premier, signifiait qu'on s'était trompé, que c'était une terreur panique et que le péril disparu, on pouvait poursuivre l'entreprise. Ce fut ainsi que les trois chefs et ceux des leurs, avec eux épouvantés momentanément, perdirent le loisir de fuir ou de se mettre en défense. Rassurés par le dernier coup de sifflet, ils se remirent a l'ouvrage.
On sait le reste. J'ajouterai que les trois chefs, ayant nommés le prince d'Hohenstall et le feld-maréchal, le commissaire de police référa de ceci à plus haut que lui, et ordre lui advint d'éviter de compromettre des étrangers appuyés trop puissamment, pour qu'on pût les envelopper dans le procès d'une filouterie; où visiblement on avait mal à-propos insère leurs noms , ni l'un ni l'autre n'étantcoupable. Au reste, cette rép/mse n'eut lieu qu'aprèc que l'a-
venture , dont je rapporte les différentes scènes, avait eu son entier dénoûment.
Ce fut sur le premier aveu des bandits subalternes, que monsieur Corgenet eut connaissance des périls qu'il avait courus ainsi que sa femme, sa fille et ses gens. Il rendit grâce à Dieu de son secours inespéré; mais, trop bon et trop reconnaissant, il ne borna pas sa gratitude à de simples prières ou à des remercîmens stériles, outre une forte somme partagée plus tard entre les trois classes de ses libérateurs, il assura à l'agent qui, le premier, avait donné l'éveil, deux mille quatre cents francs de rentes viagères
Pour qu'il eût souvenir de lui dans ses prières l
Les églises de Saint-Leu, à Paris, et celles de Pamiers eurent aussi des dons précieux qui attestèrent sa magnificence.
Madame Corgenet et Virginie ignorèrent d'abord la meilleure partie de tout ce que
je viens de rapporter. On ne leur dit, au moment même, queceque Marianne, leur soubrette, leur avait conté en entrant dans leur chambre, c'est-à-dire, que le préfet de police réclamait la cassette demeurée chez les Tripoussier. Ce ne fut qu'à l'époque du jugement des trois chefs et de la bande, que la sévérité des lois n'épargna pas, qu'elles furent instruites de l'horrible péril qui les avait menacées, et leur effroi même , alors sans objet, ne s'apaisa pas d'aussitôt.
Cependant, et dès le jour venu, aux alentours d'environ près de sept heures du matin, le bon vieillard , s'imaginait que son frère et le prince pouvaient être à leur tour punis, bien qu'il eût évité soigneusement de les signaler au commissaire de police, monta en voiture afin de les prévenir de ce qui s'était passé et du mauvais résultat de leur acte coupable; ne voulant pas aigrir contre eux, Abel et Julien, il se résolut à ne point passer chez ceux-ci avaat
d'avoir vu les autres; certain que les deux jeunes amis se rendraient à son logement, à neuf heures , il chargea sa femme et sa fille de leur apprendre ce qu'elles savaient, c'est-à-dire la moitié de ce qui s'était passé.
Le coup de filet de la police avait été si bien une imitation de la pèche miraculeuse, que tous ceux par qui le feld-maréehal et son beau-frère eussent pu être prévenus du malheur arrivé à l'entreprise, ayant été eux-mêmes arrêtés et jetés en prison, il ne leur était rien revenu de cette affaire; leur impatience , qui devenait de l'inquiétude , les avait déjà enlevés à leur lit, et ils attendaient, avec mille angoisses, que l'on vint réclamer la somme promise aux trois chefs et qui serait énorme , si, par soumission ou force, la cassette était rapportée.
Ainsi, ils passèrent les heures antérieures au jour , les reflets de la neige les trompèrent ; ils la crurent être le lever de
l'aurore. Enfin, le jour luisit ; peu après, une voiture s'arrêta devant leur hôtel : ils
écoutèrent Quelqu'un montait l'escalier
rapidement
— Les voici , s'entredirent-ils ; on les vit courir vers leur premier salon : ils y arrivaient lorsque, la porte opposée étant ouverte, la voix d'un valet de chambre leur jetta le nom de monsieur Corgenet.
— Qui! lui... mon frère... déjà... dit le feld-maréchal avec inquiétude, nous accuse-t-il déjà... Eh bien , monsieur mon frère , êtes vous d'accord avec nous ou venez-vous nous apprendre...
— Que les agens chargés de me ravir ma cassette et qui, en la prenant, allaient m'arracher la vie ainsi qu'à ma femme, ma fille et mes domestiques, n'ont pu accomplir leur infâme attentat.
— Je ne vous comprends pas, monsieur , dit le comte pendant que le prince se reculait, en affectant un air indifférent,
quoiqu'au fond il se sentit torturé par son impatience.
— Ah î tu ne me comprends point , Prénis?eh bien! saches que ces bandits, arrêtés par ceux chargés de veiller à la tranquillité publique, qui ont saisi en leurs mains des pièces fausses et dangereuses, t'ont nommé, ainsi que S. A. ton beau-frère, comme étant les instigateurs d'un guetapens pareil.
— Monsieur, s'écria le prince avec hauteur, qui ose mêler mon nom à cette intrigue?
— Vos agens, monseigneur, et moi, qui ai failli en èlre la victime; niez en face du gouvernement et du public; mais en face de moi, ce sera sans succès; je suis trop convaincu de la réalité de la chose.
— Et vous nous avez chargés? demanda le prince avec anxiété.
— Non, prince, je ne rends pas le mal
pour le mal , ce n'est guère ma coutume ; ii. 21
je suis venu, au contraire, vous avertir de^ ce qui s'est passé.
Le fermier continua et leur conta ce que j'ai appris èéjà au lecteur j lorsqu'il eut achevé, le feld-maréchal , sans paraître touché du péril manifeste, auquel il avait exposé s* famille; se contenta de répondre en s'adressantà son noble complice :
— Allons , puisque nous n'avons pas réussi, le mal, du moins, est peu dechose; certes, ce ne sera pas sur le témoignage de trois hommes de sac et de corde, que l'on sévira contre nous, mon frère j ne nous trahissons pas, moquons-nous du reste...
Àvez-vous vu Julien? ajouta le même , et, celle fois , parlant au fermier.
— Oui; qu'en avez-vous obtenu?
— Rien , et ceci parce que je ne lui ai rien appris encore; j'étais hier au soir réellement troublé de tout ce que vous m'aviez appris. J'ai un si douloureux sacrifice à vous faire, que j'ai voulu reculer le ino-
ment de l'explication. Je ne vois que trop, qae lorsque la naissance de ce jeune homme sera connue publiquement , chacun me jetterait la pierre si je l'acceptais pour gendre; on m'accuserait, à tort au fonda sans doute, de l'arracher par orgueil paternel à sa carrière brillante; lui-même, tantôt m'ayant paru si peu disposé à obéir, j'ai voulu remettre et j'ai remis à ce matin la terrible révélation. Il sera chez moi à neuf heures. Vous plairait-il d'assister à notre conversation sans que lui sache qui seront nos auditeurs? Par ce moyen, vous vous convaincrez de ma franchise.
— J'accepte pour ma part très volontiers, dit le prince, votre bénévole invitation.
— Oui , certes, mon frère, nous allons vous suivre, ajouta le feld-maréehal ; nous voafi laisserons commencer l'attaque, puis, s'il vous faut des troupes auxiliaires, nous viendrons à votre secours; bien entendu d'ailleurs, que si cet insensé demeure dans
son impénitence final; s'il refuse une femme charmante, cinq cent mille sujets et le triple en perspective ; six millions de revenus et le reste, vous alors nous remettrez la cassette fatale.
— Dans le cas dont vous parlez, redit le fermier, nous attendrons cinq heures du soir, et le mystère sera dévoilé aux yeux de tous.
— Mon pauvre frère ne change pas, dit le fe!d maréchal au prince... Qu'importe; il y a du temps, de dix heures du matin à cinq du soir, et quand on veut bien une chose, on triomphe des obstacles.
— De tous peut-être, hors de celui que vous opposera le cœur d'un honnête homme.
Le prince d'Iïohenstall, dit alors, dans
' quel guêpier notre sœur imprudente nous
a fourrés. . . Ah ! parlez-moi des gens de
cour; avec eux on s'arrange toujours; les
bourgeois au contraire sont inattaquables.
— Prince, répartit le fermier en riant,
je n'ai pas besoin de vous demander lesquels de ceux-là sont dignes d'éloges... Mais partons, messieurs; il n'y a pas de temps à perdre, si nous voulons arriver avant Julien; un jeune amant devance l'heure, lorsqu'il va vers sa maîtresse,
— v Roturier de sentiment , sinon de sang; dit à part Se prince, en songeant au jeune homme capable de préférer à tant de splendeur la fille d'un paysan.
— J'ai, poursuivit celui-ci, j'ai pris à l'heure le fiacre qui vient de m'amener; montez-y avec moi, et dites à vos équipages d'aller vous attendre vis-à-vis les bains Saint-Sauveur ; il ne faut pas que Julien les voie autour de ma maison ; il sera facile de les envoyer chercher, lorsque vous en aurez besoin.