LA QUEUE DU THÉÂTRE-FRANÇAIS
Comment es-tu tombé, Lucifer, toi qui t'élevais , superbe , parmi les astres? Roi déchu de ta couronne, quand échapperas-tu aux ténèbres profondes qui te couvrent?
{Recueil de maximes.)
Dans le récit qui a rempli les chapitres précédens, je n'ai raconté les laits et gestes, que d'un tiers environ des élèves de commerce du Sauvage amoureux. Mon intention n'est point ée suivre tous les commis dans l'emploi de cette demie et bienheureuse journée 5 je me contenterai de eon-
ter ce que trois autres firent, pour la remplir agréablement.
Ceux-ci étaient trois enfans des ci-devant provinces de Normandie, de Champagne et d'Auvergne; chacun fils de cultivateurs aisés, garçons parés d'une santé parfaite, d'umvisage à l'avenant ; bien bâtis, très en couleur, forts et vigoureux; voilà quant au dehors. Elevés dans un système étroit, rapportant tout à l'avenir , craignant de dépenser le présent qu'ils auraient voulu pouvoir mettre en caisse; ils ne songeaient qu'au moyen de gagner de l'argent ; qu'à parvenir à compléter leur fortune et qu'a être a leur affaire, selon l'expression triviale du moment.
Unis par les mêmes goûts, par des éducalions pareilles ; sans aucune idée nolde, généreuse et artistique ; ceux-là ne connaissaient ni nos littérateurs célèbres, ni ces ouvrages renommés, qui ont rendu l'idiome français la langue universelle, et même di-
plomatiquc ; pour eux Corneille et La Fontaine, étaient sur la ligne de messires vicomte d'A... et baron H..., c'est-à-dire autant inconnus les uns que les autres; ils n'avaient jamais veillé en lisant Gil-Blas, ni cédé au sommeil en parcourant les rayons et les ombres : bref, c'étaient trois élèves de commerce, en grande passe de faire leur chemin.
Ajoutez à cela, que n'ayant aucune opinion politique, que se mettant £ genoux en face de tout ce qu'on peut obtenir et de tout sot ou intrigant qui gouverne, on devinait déjà, en eux, d'excellens officiers de la garde nationale ; de génuflexibles maires et adjoints, capables de faire mitrailler toute une commune, pour peu que cela servît à faire grossir des trésors publics et cachés, et à les faire attacher à cette croix d'honneur, que des malveillans, sans doute, qualifiaient de croix ue Saint-
André, et on sait quels étaient jadis ceux que l'on couchait sur celle-là.
Maintenant qu'à traits généraux, j'ai fait connaître chacun en son portrait particulier, des trois élèves de commerce, Pierril Labat, Paul Dutras et Yves Dauval ; le premier, venu des enviions de ClermOnt d'Auvergne ; le second de Troyes en Champagne ; ei le dernier appartenant à l'une des paroisses du diocèse et de la ville de Coutances.
Donc, lorsque des mains du caissier du Sauvage amoureux, les dix francs accordés individuellement à chaque commis, eurent passé dans celles du trio, que je viens de représenter au lecteur; ceux-là : Pierril Labat, Paul Dutras et Yves Dauval, au lieu de se rallier à quelque autre troupe, se reculèrent en dehors de leurs camarades, et se consultèrent, à voix basse, sur l'emploi à donner à la gratification. 11 passa d'abord
à l'unanimité que, de la somme entière, la n. ;
moitié entrerait dans la bourse privée de chacun, comme étant trop conséquente et comme impossible à manger, lorsque déjà on aurait dépensé la première .
Ce fut donc avec ce rire muet, à lèvres minces, que l'on resserre en les pinçant, que l'action suivit la parole; chacun prit une pièce de cinq francs, ayant soin de choisir la plus neuve, et la serrant avec les doigts, telle qu'elle l'aurait été dans un élau; on la glissa furtivement dans une poche étroite et crasseuse. Cela fait, les amis respirèrent; jusques-là ils avaient redouté la ^erle de leurs précieux cent sous : soit par le guet-apens du prochain; soit par le résultat de quelque mauvaise plaisanterie de leurs camarades : car nul ne craignait l'absorption étrangère par emprunt ; on les connaissait , et leur pénurie était telle, qu'ils ne pouvaient prêter... Toutefois ils procuraient, en s'entremettant entre l'ami et un tiers mystérieux, quelques
pièces de quarante sous, à condition quesi, ils en fournissaient quatre pour huit jours, on leur en remettrait douze; tant ils avaient le malheur de ne connaître que des Fesse- Mathieu.
Mais si, en cette partie de la résolution à prendre, ils avaient agi rondement, la seconde ne leur fut pas autant facile à conclure; il y a des instans dans la vie, où le caractère le plus recte, est débordé par une volonté plus forte que la sienne, et qui le fait dévier à ses principes : c'était là le cas. Les trois commis étaient avares plus encore qu'usuriers; néanmoins, en ce jour, ils se sentirent saisis d'une envie fu*rieuse de jeter l'or par les fenêtres, c'està-dire d'employer jusqu'au dernier centime des cinq francs, encore sans emploi: Tel est l'homme souvent entraîné par je ne sais quoi qui l'égaro.
Pendant trois cent soixante-cinq jours de l'année, Labat, Dutras et Dauval se se-
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raient trouvés magnifiques et puissans dissipateurs, s'ils avaient évalué la pièce d'argent, d'un peu moins du tiers de sa valeur ; mais, et sans doute, l'an 1834 était bixestile : ce que je n'ai pas vérifié, car ce jour là, de surplus, trouva, dis-je, dans cette résolution extravagante ce que je signale. Oui, parbleu, le Normand, le Champenois et l'Auvergnat, presque sans remords et sans disputes, se déterminèrent à ne rien garder des cent sous; mais, à qui les abandonner ? comment les diviser de manière à se procurer le plus de plaisir possible? ceci devenait une question ardue, longuement discutée, et non encore résolue ; lorsque le garçon de peine précédant le caissier, déjà les clés à la main, les envoya délibérer, du magasin, sous la porte co chère.
Après avoir repoussé le bal, après le dîner de gala; attendu la crainte de payer des rafraîchissemens aux danseuses , et peutêtre même d'avoir à les ramener en voi-
ture; après avoir aussi rayé tout divertissement a résultat onéreux et à chiffre incertain, nos illustres fixèrent leur budget de la soirée ainsi que suit : un dîner à trente-deux sols , ce qui parut exorbitant; on convint à l'effet d'atténuer le déficit, que l'on donnerait ensemble aux garçons, et on arrêta que la magnificence des trois élèves de commerce, bornerait à quatre sols, entre tous, le pour-boire obligé. Mais ici entraînés par cette furie libérale, qui les avait pris à la bourse; ils ne calculèreut point les débats qui ressortiraient, lorsqu'il faudrait savoir qui ferait, aux deux autres, le sacrifice du sol, du liard, des deux centimes, qui ne pourraient être partagés.
Une tasse de café à six sous, et là, encore le pour-boire rogné. Enfin, et attendu que, lorsque l'on va passer la soirée dans une sali* de spectacle, on sait le chiffre exact deceque l'on y dépensera; ce fut au Théâtre- Français, qu'ils décidèrent accorder la
somme énorme de quarante-quatre sous, que coûteraitieuradmission au parterre; il résultait enfin de cette distribution, des espèces métalliques, qu'il tomberait, en outre, des premiers cinq francs, dix ou onze sous dans leur épargne : et certes c'était là un résultat mirobolant.
En se rendant au restaurant à trentedeux sols; alors célèbre à juste titre, et qu'avait ouvert rue Jeannisson et rue Richelieu, un ancien cuisinier : les trois amis examinèrent l'affiche du premier théâtre de la nation ; ce jour-là , par extraordinaire , toutes les sommités de talent , réunies dans cette salle , moins mademoiselle Mars, qui boudait, et mademoiselle Rachel,non encore npparue; devaient 'se montrer au public, et certainement l'attireraient en foule ; on jouait la Vieillesse du Ccd et le Misanthropei
— 0 / la magnifique représentation que l'on nous donne! s'écrièrent les amis, char-
mes ; dans la tragédie tous les sociétaires à réputation ; dans la comédie, il en est de même. Il faudra nous presser de dîner, car assurément, il sera très difficile d'avoir des billets; il est cinq heures et quart, à six heures et quart on commence, et les queues doivent déjà, du côté du parterre, traversant le corridor noir, la galerie Nemours dans toute son étendue, se replier jusques au papetier du roi; dans la rue Saint-Honoré, et, du côté des loges, elle dépasse assurément, le magasin de librairie, si célèbre et si bien famé, de monsieur Tresse, successeur de Barba (1).
Dans la juste frayeur d'être mal placés,
(1) I/auteur a commis plusieurs anachronismes dans ce roman ; il a présenté comme antérieurs à 483-1, des faits et des positions qui n'ont eu lieu qu'après; M. Tresse, par exemple, cet honorable horaire qui se conduit comme on faisait au vieux temps, n'a succédé à Barba que -depuis 1H34.
KNote de l'Editeur.)
et pis encore de ne pouvoir entrer, Pierril Labat, Paul Dutras et Yves Dauval, prirent à peine le temps de manger. Ils se brûlèrent le palais et la gorge, par la précipitation qu'ils mirent à avaler le potage; puis ils ne mâchèrent pas, et ils payèrent en grande hâte; emportant leurs dessert, tant il leur paraissait naturel, que les amateurs attirés par la réunion des ces grands artistes, se précipitassent des divers quartiers de Paris, et des communes de la banlieue, dans la salle de ia Comédie-Française.
Préoccupés de leur idée, et sortis dans la rue Jeannisson , au lieu de tourner à droite et de contourner plus bas le magasin d'armes du sieur Lepage, qui fait là le coin de cette rue et de celle Richelieu; ils se dirigèrent à gauche et descendirent vers la rue Saint-Honoré, où ils comptaient prendre au plus près en face du magasin de Jeanne-cC Arc , l'extrémité de la queue du parterre.
Persuadés qu'ils s'étaient déterminés pour le meilleur parti; ils dépassèrent la maison de commerce de bric-à-brac, dite
C et où, entre autres merveilles, on
trouve, sans que la source tarisse ! les groupes en terre cuite, d'un sculpteurexcentrique; car depuis son trépas, il produit dix fois plus de chefs-d'œuvre, qu'il n'en a créés pendant sa vie. Mais parvenus à ce point, ils n'atteignirent pas, non plus que dans la rue Saint-honoré, cette queue du parterre, que les noms de messieurs Firmin, Ligier, Guyon et Beauvallet, alors acteurs tragiques, et de mesdemoiselles Plessis et Guyon, devaient allonger démesurément.
Surpris de ne pas la voir frétiller, au moins en face du marchand de marrons de l'ancien hôtel d'Angleterre, ils hâtèrent le pas, certains qu'ils étaient de s'arrêter a son extrémité, dès qu'ils auraient approché de la petite porte de la galerie Nemours ; et cela avec d'autant plus de raison, que ces
artistes colossaux, jouissent d'une réputation européenne bien méritée.
Voilà nos trois commis haletans, n'osant pas aller prendre leur tasse à six sols, qui, glissant entre la grille de fer et la sentinelle, débouchent, sous le portique double, aux blanclies colonnes, ou s'ouvrent les fenêtres de l'appartement de S. A. R. madame Adé laide ; princesse hideusement et lâchement calomniée, ou odieusement tournée en ridicule; en retour des bienfaits qu'elle accorde aux pauvres, et ceux-ci n'en témoignent pas assez de reconnaissance.
— La voilà, dirent les trois amis, cette queue d'amateurs affamés de la belle diction de Firminj du jeu • ragique de Ligier ; de la prestance et chaleur de Guyon; des manières simples et de la voix si terriblement sonore de Beauvallet; du naturel et de la grâceavec lesquels mademoiseUePlessis, joue et jouera les grandes coquettes du vieux répertoire; enfin de la lenteur habilement cal-
culée, du jeu et de la tournure de grande dame, qui distingue si bien mademoiselle Guyon.
— Oh! oui ia voilà...
— Où donc?...
— Mais là, devant nous... voyez la foule?
La perspective les trompait ; des acheteurs nombreux entraient pour se nourrir l'esprit chez le libraire Tresse, et des gourmands et gourmets encombraient le temple culinaire de Chevet ; quant à la fameuse queue du parterre des Français, il n'y en avait trace. Le génie de Rachel (i) n'était pas encore apparu, et à sa voix puissante, le désert ne se trouvait pas encore rempli.
Confondus par delà toute expression et
(1) On dit Pumesnil, Clairon , Contât, Mars. Il faut dire Rachel, qui les égale en génie, et qui dot être traitée, connue on agit envers les personnes illustres , à qui on retranche toute qualification d'honneur.
s'attachant, d'autant plus à cette queue supposée, qu'elle glissait davantage entre les doigts de nos trois élèves. Ceux-ci parvenus en face du magasin ou l'on apporte une marchandise peu odoriférante, se dirent réciproquement , en se frottant les mains :
— Oh ! pour le coup, et au retour dans la galerie obscure , nous la saisirons, cette queue insaisissable.
— Je l'aurais jugée plus iongue, dit l'Auvergnat.
— Plus courte, riposta le Normand, elle ne sera que mieux composée... Entendez-vous le bruit et le caquetage qu'elle fait par ses mille bouche??
— Oui , quel tumulte!. . . Je le savais bien que ces grands comédiens, pareils au dragon de l'Apocalypse, entraînent après eux toute la troisième porlie des étoiles du ciel... Nous touchons aux amateur^ , aux fins connaisseurs.
Ils pressèrent leur marche, la vaste galerie était vide; un seul paysan la parcourait, et le cliquetis de ses sabots ferrés, répercuté par les échos des solitudes, avait fuit croire aux commis du Sauvage- Amoureux, qu'ils rencontreraient là une multitude de parterriens connaisseurs. Désappointés étrangement, eux qui apprécient si bien le mérite de notre fleur des pois (je veux dire des sociétaires du Théâtre -Français), acteurs estimables qui remplacent les Talma, les Lekain, les Mole, les Fleur) , les Préville, les Dugazon , les Contai, les Raucourt , les Clairon, les Dumesnil, les Mars, etc., leurs prédécesseurs inimitables); nos trois commis, dis-je , désappointés si péniblement de l'invisibilité de la queue du parterre, composée de cinq hommes et de deux dames pour l'amphithéâtre; redescendirent vers la grande cour du Palais-Royal, afin de s'agglomérer à la deuxième partie de la fourche d'amateurs. Soudain ils virent
une masse de trente à quarante héros : dits les Chevaliers du lustre ou les Romains ; distingués par un costume à eux, et qui , souvent effrayaient le bourgeois attardé lorsqu'il les rencontre en tout ou en partie dans une rue écartée de Paris: ils se glissaient par une petite porte, en fumant, jurant, chiquant , et promettant à quatre demidieux , postés à leur passage , de la propre ouvrage et de soigner bon leur entrée.
Ces paroles ouïes ; un pareil appui , si fatalement acheté, désillusionnèrent les élèves du magasin. Tripoussier, qui, pour dernière mystification, ne virent du monde qu'aux queues des entrées de faveur et de billets donnés. Les trois jeunes commis payèrent leur place; on les fit attendre au bureau , où l'on manquait de monnaie pour leur faire l'appoint de la seconde pièce de cinq francs. Us s'en étonrèrent; comme de tout le reste; et en ayant demandé la cause, la buraliste leur répon-
— lit —
dit que, depuis l'invasion de la Comédie- Française . par le romantisme , le jeu des meilleurs acteurs ne suffisait pas, à attirer la foule qu'avaient chassé de ce lieu tant de chefs-d'œuvres de la uouvelle école, qu'on ne voulait pas plus voir jouer qu'on ne voulait les lire , certes la raison donnée avait du poids.
Comme mes trois héros passaient devant la statue admirable de Voltaire : ouvrage immortel d'Houdon, flanquée de deux blocs de marbre au quart dégrossis , sans que cette esquisse donne bonne idée de la pensée des sculpteurs ; ils entendirent un employé, chéri des habitués par sa modestie, sa franchise, sa simplicité, s'applaudir en parlant à un des membres du comité du haut chiffre de la recette.
— Oui , monseigneur , disait avec la noble indépendance qui le distingue, elle dépassera de vingt-neuf centimes, celle réunie des deux premières réprésentations
de celte reprise de la Vieltesse du Cid; mes prévisions et calculs ne me tromperont pas et elle va monter à soixante cinq francs, j'en réponds.
Cela ne m'étonne pas, répartit le grand poète, nous sommes joués souvent.
En ce moment, un secrétaire du commissaire du gouvernement, s'approcha de celui qui venait de parler de son propre jeu, d'une manière si simple.
— Monsieur \é commissaire, vous prie, monsieur , lui dit-il, et ceci dans l'intérêt de la caisse, de moins vous attacher à mériter les applaudissemens des spectateurs en plein vent de jardin, de la place du Palais-Royal , de celle du Carrousel, en étendant jusque-là, le cercle des billets que l'on vous donne les jours ouvoschefsd'œuvres sont représentas, car vous accoutumez le public à prendre gratis \>*. divertissement dramatique.
— Allons, soit, répondit i'élégant au-
teur, je n'assourdirai que le public rassemblé dans la salle ; d'ailleurs il faut que je ménage mes moyens , un poète dramatique fameux, n'a pas besoin de ces moyens vulgaires. Je me contenterai dorénavant des applaudisseraens de mes amis et des amis de mes amis.
Oh! répartit le premier employé, vous n'avez pour triompher qu'à nous donner toujours les chefs-d'œuvre qui amènent tant de monde, et qui nous font faire des receltes de soixante à quatre vingt francs.
— Avez -vous des pistolets, messieurs, dit à ses camarades l'auvergnat Labat.
— Non ; j'ai un couteau , dit le Normand.
— J'ai un canif à double lame, ajouta le Champenois.
— Eh bien ! ayons l'arme à la main, car
on tentera de nous détrousser peut-être
dans la solitude de là-haut.
Ton*, on effet, se préparèrent à se défendre, tout désert étant de droit un coupegorge... mais jusques où atteignit leur surprise^ la saîle était encombrée de spectateurs .