‹ Commodien, Arnobe, Lactance et autres fragments inéditsChapitre 10 sur 52 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

L'Incarnation du Verbe, fondement dogmatique du mysticisme chrétien. — Les divers moments de la vie mystique correspondent aux trois phases principales du mystère de THomme-Dieu. ^Jésus- Christ, suprême idéal de Tuniou de l'àme avec Dieu. — Le miracle de la Peutecôte, fondement historique du mysticisme chrétien. — Doctrine du grand Apôtre sur ce sujet. — Deux causes extérieures ont surtout favorisé le développement du mysticisme dans TËglise : la solitude et le martyre. — Fleurs du désert : les merveilles de la Thébaïde, attestées par l'histoire, confirmées par la légende. — Le mysticisme devant les bourreaux. — La théurgie païenne en regard du mysticisme chrétien, — Saint-Denys l'Âréopagite. — Le mysticisme au temps des barbares : saint Benoit, la verte Erin, les apôtres du Nord. ^ Scot Erigène, en traduisant les œuvres de TAréopagite, ne sut pas éviter l'écueil du panthéisme. — Saint Bernard. — Un phénomène social du mysticisme : l'union du Pontificat et de TEmpire. — Le symbolisme du moyen âge.

Le fondement naturel du mysticisme nous est connu; c'est riiomme, sa nature et ses facultés. Mais si l'homme est le terme inférieur de ce rapport mystérieux, Dieu en est le terme supérieur ; et, par conséquent, le mysticisme, en prenant terre sur cette rive étrangère, n'en communique pas moins avec les régions célestes, d'où il vient et oii il va. Se jouant avec une merveilleuse facilité, entre la terre qu'il touche du pied et le ciel qu'il atteint du regard, il part de Dieu pour arriver à l'homme et retourner à Dieu, son point de départ et son point d'arrivée, son origine et sa fin. Donc, le fondement sur-

naturel du mysticisme, c'est Dieu ; et c'est dans la religion, au cœur même du christianisme, qu'il faut chercher le principe et la source de la vie mystique.

Or, il est évident que le mystère le plus profond de la doctrine chrétienne est celui de la Trinité; et dès lors, c'est en lui que le mysticisme doit trouver son modèle et sa base. Mais, depuis la chute de l'homme, ce mystère est devenu inaccessible aux efforts de l'intelligence humaine, qui ne saurait y découvrir à la fois l'image et le fondement de la vie mystique. Comment celle-ci eût-elle pu projeter ses racines jusqu'en Dieu, dont l'homme restait séparé par une distance infinie ? Il fallait donc qu'un nouveau mystère, un mystère réparateur, rapprochant l'homme de Dieu, rendît possible l'union mystique de Tâme avec la Divinité. Le mysticisme devait retrouver, dans l'Incarnation du Verbe, le suprême idéal dont il ne parvenait plus à lire les traits, ni à distinguer les formes dans la TriAité. En manifestant la vie cachée en Dieu, le Verbe incarné offrit en effet à l'âme mystique un modèle achevé, qu'elle pût réfléchir dans sa propre vie; et par conséquent, l'Incarnation du Verbe est le fondement surnaturel du mysticisme chrétien.

Mais comment le mystère de l'Incarnation est-il le fondement surnaturel de la vie mystique? Comment celle-ci peut-elle être le reflet de la vie de l'Homme-Dieu? C'est ce que Goerres établit avec cette largeur d'idées et cette élévation de langage, qui conviennent si bien à la grandeur de son sujet. Il distingue dans le mystère de l'Incarnation trois phases successives, qui répondent à autant de moments principaux dans la vie mystique. D'abord l'élément incréé descend vers l'élément créé, et Funion personnelle des deux natures s'accomplit dans l'Incarnation; de même la première condition de la vie mystique, c'est la descente de l'Esprit-Saint dans l'âme»

et Tunion morale de Dieu avec l'homme par la grâce. L'Ascension du Verbe incarné, son retour vers les hauteurs d'où il était descendu, sa réunion avec le Père au sein de la gloire, terminent cette carrière mystérieuse; le mysticisme aussi, à son plus haut période, vient aboutir à Tunion suprême de l'âme avec Dieu. Mais si le premier et le dernier moment de la vie mystique répondent parfaitement au terme initial et au terme final de l'Incar* nation, il faut que la même harmonie éclate dans les termes intermédiaires, pour que l'Incarnation' puisse être envisagée en tout point comme la base du mysticisme chrétien. Et de fait, le mystère permanent, qui s'accomplit de la Naissance à TAscension du Verbe, est le type du mystère permanent qui se poursuit dans l'âme mystique, depuis sa renaissance spirituelle jusqu'à son union définitive avec Dieu, but de ses efforts et terme de ses espérances. C'est ainsi que l'Incarnation du Verbe se réfléchit sur le mysticisme chrétien, qu'elle crée à son image, en lui communiquant un rayon de lumière surnaturelle et un souffle de vie divine.

Ce n'est point là une conception arbitraire, ou un vain caprice de l'imagination; c'est une vérité qui ressort do la nature intime du christianisme. Nier le mysticisme chrétien, c'est nier la religion même qui le reconnaît et le suppose; nier la relation qui existe entre la vie du Sauveur et celle deTâme mystique, c'est oublier que du Verbe incarné découle toute lumière, tout don parfait; et par conséquent, le mystère de l'Incarnation est en réalité le fondement surnaturel du mysticisme chrétien. L'union de la divinité avec l'humanité dans le sein de la Vierge, n'est-elle pas le modèle de l'acte mystique par lequel Dieu s'unit à Tâme dans le mystère de la grâce? Mais c'est dans le cours de sa vie, plus encore qu*à l'instant de sa naissance, que le Verbe incarné s'est révélé comme

le type de Tâine mystique. Qu'est-il, en effet, de plus conforme aux vues miraculeuses de l'extase que cette intuition permanente, par laquelle l'Homme-Dieu voyait toutes choses dans leur essence la plus cachée, les effets dans leurs causes, les conséquences dans leurs principes, le passé et Tavenir dans l'immobilité du présent, l'espace tout entier comme ramassé sur un seul point? Et cette chaîne non interrompue de miracles, par lesquels le Sauveur prouvait l'empire absolu qu'il exerçait sur toute la création, ne se rattache-t-elle pas évidemment à cette série de faits merveilleux, qui, d'âge en âge, signalèrent la vie de ses fidèles serviteurs? C'est donc au plus profond du christianisme, dans le mystère même de l'Incarnation, que le mysticisme chrétien retrouve son origine, son milieu et sa fin.

Après avoir ainsi posé, dans l'Incarnation du Verbe, le fondement surnaturel du mysticisme chrétien, Dieu voulut qu'un acte solennel transmit aux hommes les dons célestes que son Fils venait leur communiquer. Car, loin d'en faire Tapanage exclusif de son humanité sainte, Jésus-Christ devait étendre ce privilège à tous ceux qui reproduiraient dans leur vie, au degré de la perfection, l'héroïsme de ses vertus. Or, pour que cette translation se fit d'une manière éclatante et digne de Dieu, il fallait que le genre humain fût initié aux voies mystiques, dans la personne des Apôtres, par T'action souveraine de l'Esprit-Saint. Le mysticisme chrétien, qui prenait son origine dans le dogme de l'Incarnation, devait entrer dans le domaine de l'histoire par le fait de la Pentecôte. Ce jour-là, en effet, il fit son apparition solennelle dans le monde, et, dès lors, s'offrant aux yeux des peuples étonnés, il vint marquer sa place sur la scène de l'histoire. L'ordre surnaturel, voilé pour le reste des hommes, se découvrit à ces âmes privilégiées, dont l'œil

mortel entrevoyait ici-bas le mystère des cieux; pour elles, l'antique domination de Thomme sur les forces de la nature s'était en partie rétablie; et sur Tcchelle mystérieuse qui unissait de nouveau la terre au ciel, des anges terrestres, revêtus de corps mortels, descendaient les degrés pour révéler aux hommes les secrets de Dieu, et, les remontant de nouveau, se consolaient avec Dieu du néant et de la malice des hommes. Le mysticisme était fondé : le miracle de la Pentecôte en devenait le fondement historique, comme le fondement dogmatique se trouvait dans le mystère de Tlncarnation.

Mais si le mysticisme chrétien prend son point de départ historique dans le fait miraculeux de la Pentecôte, comment s'est-il développé à travers les siècles chrétiens? Quelles formes a-t-il revêtues? Sous quelles causes extérieures a-t-il grandi? Quels phénomènes a-t-il produits dans l'ordre physique comme dans l'ordre moral? C'est l'objet des études de Goerres, dans le IP livre de sa M^jstiqtie.

Le douzième chapitre de la première Épître aux Corinthiens énumère les différentes branches du mysticisme chrétien, dont il peut être considéré comme le code et la règle. Saint Paul a soin de rattacher tous ces dons extraordinaires au grand fait de l'effusion générale du Saint-Esprit sur l'Église : «Pour ce qui estdes dons spirituels, mes frères, je ne veux pas vous laisser dans rignorance... Il y a bien diversité de dons, mais il n'y a qu'un même Esprit. Il a diversité de ministères, mais il n'y a qu'un même Seigneur. Il y a diversité d'opérations, mais il n'y a qu'un même Dieu qui opère tout en tous. Or les dons extérieurs de l'Esprit sont donnés à chacun pour Tutihté de tous. L'un reçoit de l'Esprit le don de parler avec sagesse; un autre reçoit du même Esprit le don de parler avec science; un autre reçoit le don de la

foi par le même Esprit; un autre reçoit du même Esprit la grâce de guérir les maladies ; un autre le don des miracles ; un autre le don de la prophétie ; un autre le don de discernement des esprits; un autre le don de parler diverses langues ; un autre le don de l'interprétation des langues. Or, c'est un seul et même Esprit qui opère toutes ces choses^ distribuant à chacun ses dons, selon qu'il lui plaît. » Saint Paul achève de retracer, au chapitre quatorzième de la même lettre, le tableau des dons si variés, qui forment la fleur du mysticisme chrétien.

La doctrine, que l'Apôtre expose avec tant de force et de clarté, n'est pas une vaine théorie, que l'expérience n'ait point confirmée ; des faits sans nombre, consignés dans les récits les plus authentiques, prouvent, sans réplique, que la vie divine débordait en quelque sorte dans les premiers siècles du christianisme. Parcourez les Actes des Apôtres, on y marche à travers les miracles; à chaque pas éclate un nouveau prodige. Aux visions de saint Pierre succèdent les ravissements de saint Paul, et les extases de saint Jean viennent clore cette suite de merveilles qui signalent les temps apostoliques. Mais ce n'est pas aux premiers disciples du Christ que devait s'arrêter cette effusion mystérieuse des dons de l'Esprit- Saint. Saint Irénée, saint Justin, Origène, saint Grégoire de Nysse témoignent que les phénomènes de Tordre mystique continuèrent à se produire, après que le dernier Apôtre eût rejoint son maître dans les délices de l'extase éternelle. Cependant deux causes extérieures contribuèrent surtout au merveilleux développement du mysticisme chrétien : la solitude et le martyre.

Entre la mer Rouge et les sables de la Libye s'étend, depuis Syène jusqu'à Memphis, une longue vallée, qui, resserrée entre deux chaînes de montagnes, finit par

s'élargir et se prolonge, d'un côté vers Alexandrie, pour se perdre dans les oasis, tandis qu'elle atteint vers l'ouest, par delà Héliopolis, jusqu'à l'isthme de Suez. C'est dans cette vallée fameuse du Nil, sur cette terre antique de TÉgypte, terre de merveilles et de mystères, au fond de ces déserts qui s'avancent vers l'Arabie et vers la Palestine, que le mysticisme chrétien choisit un lieu de retraite pour s'adonner aux exercices de la vie contemplative. De même qu'autrefois le prophète Élie était venu chercher, dans le désert de Jéricho, un abri contre les persécutions de Jézabel, ainsi beaucoup d'âmes, fatiguées du triste spectacle qu'offrait alors le vieux monde décrépit et chancelant, s'enfoncèrent dans la solitude, pour y goûter une paix que la société ne pouvait leur donner. L'ancienne Egypte, toute préoccupée des choses de la terre, s'efforçait en vain de retenir la vie qui lui échappait malgré elle. En prêtant toutes les apparences de la vie aux momies dont elle peuplait ses pyramides sépulcrales, elle semblait vouloir s'enchaîner à ces cadavres embaumés, qu'un souffle faisait tomber en poudre. Les solitaires de la Thébaïde, au contraire, n'aspirant qu'aux biens du ciel, cherchaient h rompre successivement tous les liens qui les attachaient à la terre; ou plutôt transportant le ciel sur la terre, ils changeaient en paradis ces déserts, dont le reste des hommes fuyait^ les sombres horreurs ; et de fait, la terre de Mesraïm sembla devenir un nouvel Ëden, quand la vie toute céleste des anachorètes chrétiens eut rétabli le commerce intime qui existait dans le prin« cipe entre Dieu et les hommes.

Les dons extraordinaires de l'Esprit-Saint ne pouvaient manquer à ces généreux disciples du Christ, et le miracle de la Pentecôte dut se répéter pour eux dans toute sa plénitude. Qu'y a-t-il, en effet, de plus merveilleux que

la vie des Paul, des Antoine, des Pacôme, des Macaire, des Arsène, et de tant d'autres, qui n'offrirent, dans leur longue carrière, qu'un tissu continuel de faits miraculeux? Jamais le mysticisme chrétien ne parut avec plua d'éclat et de fécondité. De môme qu'autrefois. Dieu se promenait avec les premiers hommes, suivant l'expression pittoresque de l'Écriture, ainsi semblait-il converser familièrement avec ces hommes du désert, qui faisaient revivre l'innocence et la simple candeur du premier âge de Thumanité. Comment n'eussent-ils point acquis un pouvoir souverain sur les éléments de la nature, eux qui ramenaient dans toute sa perfection le règne de Dieu sur la terre? Comment n'auraient-ils pas triomphé des puissances des ténèbres, puisqu'ils effaçaient de leurs âmes jusqu'aux derniers vestiges du mal? C'est en acquérant sur eux-mêmes un empire absolu, qu'ils étendaient leur domination sur l'ordre extérieur : moinsils tenaient de la faiblesse humaine, plus ils participaient à la puissance divine. En rompant toute relation avec le reste des hommes, ils multipliaient leurs rapports avec Dieu, dont ils ressentaient d'autant plus Tinfluence qu'ils subissaient moins celle de la société. C'était là un avantage de la solitude, dont le silence perpétuel, concentrant toute l'activité de l'âme au dedans d'elle-même,. fortiGaitlaviede Tesprit, en affaiblissant celle des sens; tandis que, d'autre part, la règle sévère des anachorètes, affranchissant Tâme du joug de la matière, la rendait plus capable de recevoir les communications célestes. C'est ainsi que, sous le ciel de l'Orient, le mysticisme chrétien se développait dans la solitude du désert : sujet d'étonnement pour les païens et d'admiration pour les fidèles, qui contemplaient dans ce spectacle le triomphe de leur foi.

La réalité de ces phénomènes merveilleux n'est pas^

moins certaine que leur variété ; et ce serait renoncer à maintenir la certitude historique sur un seul point» que de se refuser à l'évidence de témoignages si nombreux et si éclatants. C'est saint Jérôme qui raconte la vie de Paul TErmite, d'après le récit de témoins oculaires ; c'est saint Athanase qui rapporte les actions de saint Antoine, son contemporain. C'est par les écrits de ces grands hommes que nous apprenons les guérisons subites, les lumières extraordinaires, les fréquentes extases, les prévisions surhumaines qui se rencontrent dans la vie des Pères du désert. Sans doute, l'imagination a dû parfois embellir ces faits, et la légende prendre sa place à côté de Tliistoire : la solitude, embaumée parle parfum de tant de vertus et transformée en un temple d'où s'échappaient sans cesse des cantiques nouveaux, prétait si fort à l'exaltation des facultés de Tàme ! L'ignorance des causes naturelles qui modifient si souvent l'aspect de ces grandes scènes de la nature, les illusions d'optique, si ordinaires dans ces contrées où le soleil plus ardent produit des effets merveilleux, devaient donner plus d'une fois les apparences du miracle à des accidents purement physiques. Si Mutins le solitaire sort de sa retraite pour arrêter le soleil prêt à se coucher, ne serait-ce pas qu'une puissante réfraction eût pris les couleurs d'un pareil prodige, dans Timagination de Bessarion qui nous en a transmis le souvenir? Si les frères de Palestine voient du rivage s'élever au-dessus de la mer des îles chimériques et des palais imaginaires, ou bien un lac immense se dérouler soudain devant eux pour répéter dans ses eaux des bouquets de dattiers et de sycomores, ne serait-ce pas le phénomène du mirage, que parfois leur esprit, uniquement occupé de l'ordre surnaturel, aurait pris pour une illusion de l'Esprit tentateur? Et la légende elle-même, cette poésie

mystique de rtiistoire, n*est-ce pas un mirage continuel, qui reflète les nuances et les formes des lieux qui l'ont vue naître? Passant de cellule en cellule, le récit populaire devait porter l'empreinte des diverses contrées qu'il avait parcourues, et recueillir sur son passage toutes les fleurs que de pieuses traditions y semaient à pleines mains. Voilà la légende et sa signification historique ; loin de porter atteinte à la certitude du mysticisme chrétien dans le désert, elle l'augmente et la fortifie ; car, en se jouant avec tant d'assurance au milieu de ces faits surnaturels, elle ne fait qu'attester combien peu ils étaient tares à l'époque dont elle retrace le caractère et l'esprit.

Pendant que la religion chrétienne combattait ainsi le paganisme de la chair par le mysticisme ascétique dans les solitudes de la Thébaïde, elle opposait aux violences de ses persécuteurs l'héroïsme de ses martyrs. Ce n'est plus loin du monde, dans les exercices de la vie contemplative, mais au plus fort de la mêlée, dans les combats de la vie active et sous les coups d'une société ennemie, que le christianisme allait déployer sa merveilleuse énergie. Livré à un sombre désespoir, par l'effet des maximes stoïciennes, ou bien tombé en pourriture sous l'action dissolvante des doctrines épicuriennes, le paganisme avait fait alliance avec les empereurs romains pour arrêter les progrès du nouveau culte.

La politique impériale avait répondu au cri de détresse de l'idolâtrie en péril. Après avoir bu à longs traits le sang des autres peuples, et s'être enivré de son propre sang dans les fureurs des guerres civiles, le peuple romain, en qui les combats de gladiateurs avaient étouffé tout sentiment d'humanité, dut trouver ses délices à se baigner dans le sang des martyrs. On vit alors se produire sur la scène du monde, un spectacle

inconnu jusqu'alors dans les annales de Thistoire : « des milliers d'hommes embrasser une religion pour en être les martyrs, et craindre bien moins la cruauté des juges que leur compassion. » C'est pourquoi TertuUien ajoutait, en s'adressant aux magistrats de Fempire : a A mesure que vous nous moissonnez, nous renaissons eu plus grand nombre, sous la faux du moissonneur. C'est une semence féconde que le sang des chrétiens I »

Expression la plus élevée du sacrifice de l'homme à Dieu, le martyre chrétien, plus encore que le combat de la chair dans les solitudes du désert, devait être favorisé de grâces extraordinaires. Vaincu par la souffrance, le corps cédait facilement à l'empire de l'âme élevée au dessus d'elle-même, et la voix du sang s'éteignait promptement dans cette agonie suprême, où l'esprit, dégagé des liens de la matière, luttait seul de force et de courage avec les persécuteurs. Tandis que l'anachorète no parvenait à délivrer l'âme des entraves du corps, qu'après une discipline longue et sévère, le martyr franchissait d'un pas la carrière qui le séparait du but. Une fois maîtresse d'elle-même, l'âme, après avoir résisté aux premiers tourments, entrait rapidement dans les voies mystiques, et alors les ravissements de l'extase tempéraient souvent l'ardeur des supplices, ou brisaient entièrement l'aiguillon de la douleur. Les païens, étonnés de cette constance invincible, ne savaient à quelle cause attribuer le changement subit qui s'opérait dans les généreux athlètes. Ils ignoraient la force divine qui établissait les martyrs dans un ordre surnaturel, supérieur à toutes les conceptions humaines : aussi restaient-ils stupéfaits, à la vue d un spectacle qui confondait leur rage en lassant leur patience.

Rien de plus surprenant en effet que les phénomènes mystiques qui se produisaient au supplice des martyrs.

Tantôt, c'étaient les éléments de la nature qui semblaient respecter en eux une puissance invisible; tantôt, c'étaient des visions prophétiques qui ranimaient leur courage en adoucissant leurs peines, ou bien des apparitions qui venaient les consoler au milieu de leurs tourments. Les Actes des Martyrs n'attestent pas moins que les Vies des Pères du désert combien le mysticisme chrétien était fécond en merveilles dans ces siècles primitifs, où, plus rapproché de sa source, il semblait réunir plus d'éclat à plus de pureté. C'est ainsi qu^en partant des mystères de l'Incarnation et du miracle de la Pentecôte, il trouva, dans la solitude et dans le martyre, deux causes puissantes qui rélevèrent rapidement au plus haut degré de splendeur et de perfection.

Mais si le martyre et la solitude faisaient éclater la puissante fécondité du mysticisme chrétien, il fallait également que la science, remontant des effets à leurs causes, réduisît en théorie les données de l'expérience, et fit naître à côté des merveilles du mysticisme pratique les lumières du mysticisme spéculatif. Cela était d'autant plus nécessaire que la philosophie païenne, ayant saisi le côté profondément mystique du christianisme, avait imaginé un ascétisme philosophique qui pût, au moyen des pratiques de la théurgie, élever ses adeptes jusqu'à l'union totale avec Dieu. Appelant à leur aide les mythes de la Perse, les oracles de la Chaldée et les rêveries de l'Inde, les néoplatoniciena revêtaient ces conceptions orientales des formes séduisantes que l'esprit hellénique mettait au service de leur activité. Le disciple de Plotin, de Jamblique et de Porphyre devait s'absorber dans la substance divine, comme le maître absorbait toutes les doctrines et tous les cultes de Tancien monde dans l'abîme du panthéisme. C'était là une tendance mystique fortement prononcée et hautement

avouée ; et ce n'est pas une preuve légère du génie de ces derniers représentants de la philosophie grecque, que d'avoir compris la nécessité d'opposer, aux réalités vivantes du mysticisme chrétien, les apparences trompeuses du mysticisme païen.

Les défenseurs du christianisme ne se méprirent pas sur la portée de Tattaque, et dirigèrent tous leurs efforts contre la nouvelle philosophie. Les Pères de l'École chrétienne d'Alexandrie, s'attachant davantage à la partie métaphysique et spéculative de la religion, démontrèrent que la doctrine chrétienne dépasse en profondeur et en élévation tous les systèmes de la Grèce et de l'Orient. D'autres, moins hardis et plus positifs, comme les Pères de l'École d'Antioche et de TÉcole d'Édesse, relevèrent plutôt l'absurdité du néoplatonisme, en mettant à nu le ridicule de ses fables et l'incohérence de son tissu doc* trinal. L'Occident tout entier suivit cette dernière voie, dans laquelle se signalèrent surtout les écrivains de l'Église de Garthage ; et le mysticisme néoplatonicien, aux prises avec le génie synthétique des uns et l'esprit analytique des autres, dut se dissoudre rapidement et tomber en ruines en face du christianisme triomphant.

Cependant la lutte, engagée entre la philosophie grecque et la doctrine chrétienne, devait également mettre en relief le côté mystique du christianisme. Si, d'une part, elle faisait briller au grand jour la supériorité de la religion au point de vue du dogme et de l'histoire, elle ne devait pas moins servir à consolider le mysticisme chrétien sur le terrain de la science. G'est là, en effet, le sens et la portée des écrits de Denys rAréopagite qui, formant un traité complet de théologie mystique, jouirent d'une immense célébrité dans les premiers siècles de l'Église. (£uvre collective ou particulière, ces livres, à quelque époque qu'on les fasse

remonter, n'en sont pas moins remarquables, parce qu'ils sont l'expression doctrinale du mysticisme chrétien, dont les phénomènes se répétaient si souvent dans cet âge fameux. Se rattachant à l'apôtre saint Paul et à la doctrine qu'il expose dans la première Ëpître aux Corinthiens, ces ouvrages s'appuient sur les principes les plus sûrs pour développer les idées les plus élevées. Goerres les partage en trois classes, suivant qu'ils s'occupent de Dieu et de sa vie intime, ou qu'ils traitent de l'action extérieure de Dieu sur les créatures visibles et invisibles, ou bien qu'ils se rapportent à l'union définitive des hommes avec Dieu, leur fin dernière. Le livre de la Hiérarchie ecclésiastique enseigne qu'il y a trois degrés à franchir, pour arriver au terme des voies mystiques : celui de la purification, celui de l'illumination et celui de la consommation. L'auteur met à cette exposition toute la clarté et toute la netteté désirables. C'est ainsi que les écrits de Denys l'Aréopagite assurèrent au mysticisme spéculatif une base scientifique, que les siècles suivants se chargèrent d'élargir et de fortifier.

C'était alors le moment où la société ancienne, s'affaissant sur elle-même, tendait à disparaître pour faire place à un monde nouveau. La vie se retirait peu à peu de ce grand corps, dont les efforts impuissants ne faisaient que différer la mort en prolongeant l'agonie. Rome s'en allait avec le paganisme qu'elle venait d'abriter sous les plis de la pourpre impériale, et le dernier des Césars semblait avoir emporté dans la tombe, avec les statues des dieux, les débris des faisceaux consulaires. Une tempête soudaine menaçait de changer la scène de Fhistoire, comme autrefois le déluge avait renouvelé la face de la terre, en balayant jusqu'aux derniers vestiges d'une race coupable ; rien, sinon l'Ëglise, ne devait rester debout : elle seule allait se trouver en face de peuples nouveaux. Le

christianisme et la barbarie se rencontraient pour la première fois; et, après avoir fait éclater sa force de résistance dans trois siècles de luttes contre une vieille société, l'Église allait essayer sur des nations jeunes, mais sauvages, sa vertu créatrice et sa puissance de transformation.

Or, il en est des peuples comme des individus : les uns et les autres franchissent à peu près les mêmes degrés dans le cours de leur existence. Donc, pour pénétrer au fond du mystère de la vie chrétienne, il fallait que la société nouvelle subit les mêmes phases que toute âme qui s'efforce d'arriver à l'union parfaite avec Dieu ; et par conséquent, après s'être purifiée dans le baptême de l'épreuve, elle devait s'élever, à la clarté des lumières divines, jusqu'au sommet de l'échelle mystérieuse qui unit le ciel à la terre. Car c'est là le triple degré par lequel l'âme monte vers Dieu ; elle passe par l'épreuve qui la purifie avant de recevoir le rayon du ciel qui doit, en l'attirant vers Dieu, consommer son union avec lui. Ainsi, la société nouvelle, qui succédait à Fancien monde, devait traverser cette triple période, avant d'aboutir au terme que la Providence assignait à ses efforts- Telles furent en effet son histoire et sa vie.

L'invasion des barbares fut le baptême de sang qui rajeunit le vieux monde, en le purifiant et en le régénérant. Parti des forêts du Nord, des steppes de l'Orient ou des déserts du Sud, le flot soulevé par la main de Dieu se répandit sur toute l'Europe, entraînant sur son passage les débris de la civilisation romaine. L'Occident parut un moment abîmé dans le déluge universel qui étendait ses ravages à mesure qu'il gagnait du terrain. Or, que devint, au milieu de ce bouleversement général, le christianisme, et avec lui la vie mystique qu'il avait créée dans le monde et dont les phénomènes merveil-

leux brillaient, depuis trois siècles, au sein du paganisme, avec d'autant plus d'éclat que les ténèbres y étaient plus épaisses et la nuit plus profonde ?

Le christianisme ne se démentit point en face des barbares, et la grande invasion, en ouvrant devant lui une ère de travaux et de combats, fut également pour lui le signal du triomphe. Non moins fécond en merveilles, au milieu des forêts de la Germanie, qu'autrefois dans les solitudes du Nil ou bien sous le glaive des persécuteurs, le mysticisme chrétien s'implanta rapidement sur la terre d'Occident, comme il avait jeté ses racines dans le sol oriental. Benoit répète au mont Cassin les prodiges dont les déserts de la Thébaïde semblaient s'être réservé le secret ; à sa voix, de nombreux disciples vont porter la règle du maître dans toutes les parties du monde connu, et l'effusion mystérieuse des dons de TEsprit- Saint les suit sur toutes les plages et sous tous les climats. L'Ordre de saint Benoit parut aux yeux du inonde comme une arche tutélaire destinée à recueillir dans son sein tous ceux qui cherchaient, loin du naufrage, un abri contre les flots et un refuge contre la tempête.

Mais nulle part le mysticisme contemplatif ne poussa plus de fleurs et ne produisit plus de fruits qu'en Irlande. Située à l'extrémité du théâtre des invasions, la verte Ërin avait trouvé contre les barbares, dans son éloignement même, un rempart qui déjà l'avait protégée contre les Romains. La vie religieuse, et avec elle le mysticisme contemplatif, s'y réfugia comme dans un lieu sûr, où l'Église semblait avoir établi ses quartiers d'hiver, jusqu'à ce que des temps meilleurs et un ciel plus serein lui permissent de faire ressentir à toute l'Europe sa bienfaisante chaleur. C'est de là, de cette ile si fertile en saints, que devaient sortir des milliers d'apôtres pour

initier les peuples au mystère de la vie surnaturelle, en offrant dans la durée de leur vie une série continuelle de faits miraculeux.

L'apostolat chrétien qui alors, comme aux premiers jours de l'Église, devait ranger les peuples sous l'étendard de la foi, allait voir également les mêmes prodiges se renouveler en sa faveur. Il convenait, en effet, qu'un commerce plus intime avec Dieu répandît sur les nouveaux missionnaires les lumières qui devaient jaillir de leur sein au milieu des nations barbares. Dieu n'y manqua point. Rien de plus merveilleux que les œuvres apostoliques de saint Boniface ou les visions prophétiques de saint Anschaire. Le miracle de la Pentecôte se continuait pour eux, et pour tant d'autres qui travaillaient à leur suite à purifier la société nouvelle -des erreurs anciennes et à substituer, au vieux levain de la corruption, un principe de vie surnaturelle et divine.

Ce n'était pas uniquement le mysticisme pratique qui se développait pendant cette terrible époque, où le monde chrétien, passant par le feu de l'épreuve, s'épurait au creuset des tribulations. A côté des phénomènes merveilleux qui se produisaient au milieu des douceurs de la vie contemplative, ou bien dans les travaux de la vie active, la science continuait à élever l'édifice destiné à réunir toutes les parties du mysticisme spéculatif et théorique. En traduisant les œuvres de Denys l'Aréopagite, sur l'invitation de Charles le Chauve, Scot Érigène répandit dans l'Occident les doctrines mystiques, dont il se fit plus tard l'organe dans son propre ouvrage intitulé : De la division de la nature. Mais alors parut Técueil que faisaient pressentir les livres de l'Aréopagite, et le \ panthéisme essaya de remplacer l'union mystique de

( l'âme avec Dieu par la confusion absolue du Créateur et

de la créature. Érigène ne sut point éviter cet écueil. En proclamant dès l'abord que la religion et la philosophie sont identiques, il ne devait point tarder à identifier rhomme avec Dieu ; c'est ce qu'il fit effectivement, lorsqu'il ne craignit point d'avancer que tout est Dieu et que Dieu est tout. Aussi, plusieurs conciles condamnèrentils ses écrits. Néanmoins, sa science prodigieuse lui valut l'admiration de ses contemporains, qui louaient son génie en blâmant ses écarts. Et, de fait, cet esprit pénétrant et élevé détermine, avec une sagacité merveilleuse, les divers degrés par lesquels l'âme s'élève jusqu'à Tunion parfaite avec Dieu. Mais toujours le panthéisme vient s*offrir à ses yeux comme un fantôme importun qu'il ne parvient pas à chasser de sa présence : image frappante de cette période de trouble et de confusion, où la science n'était, pour des peuples encore au berceau, qu'un instrument dangereux, qui trop souvent blessait les mains inhabiles qui s'en servaient.

Enfin, le flot passa et l'orage se tut. L'invasion des barbares avait fait place à une période moins agitée, et les nations européennes cherchaient à l'envi, dans le calme de la paix, les moyens de s'organiser pour rentrer dans un état plus stable et plus régulier. La terre parut entièrement renouvelée, quand les eaux se firent retirées et que la colombe eut apporté aux hommes le rameau d'olivier qui présageait la fin de leurs maux.

Mais lors même que le fleuve fut rentré dans son lit, son cours n'en fut pas plus paisible, et les vents continuèrent à rider sa surface. Sortie du chaos où l'avait plongée un moment l'invasion des barbares, l'Europe chrétienne travaillait lentement à dégager les éléments de vie qui pouvaient assurer sa puissance et sa durée.

Le Pontificat et l'Empire, ces deux forces vitales de la société nouvelle, cherchaient dans une lutte ardente à régler leurs droits respectifs; et tandis que l'État était en travail de sa constitution définitive, TËglise bannissait du sanctuaire les désordres que les races barbares venaient d'y introduire.

Bien qu'éloignée du but qu'elle doit atteindre, la société semble pressentir sa grandeur future; elle s'éclaire de plus en plus sur sa véritable fin. Le mysticisme aussi dut prendre un nouvel essor, dans cet élan général des esprits vers les régions de la foi. Comme la société [dont il portait l'empreinte et le caractère, il dut se personnifier alors dans quelque grande figure historique, qui réunit toute sa puissance, en exprimant tous ses traits. Ce personnage unique, expression la plus élevée de son siècle, aussi bien que du mysticisme chrétien, dans cette période de travail et de formation, c*est saint Bernard.

Ce grand homme acquit rapidement un empire absolu sur lui-même. En réduisant la vie des sens aux dernières limites de la nature, il franchit bientôt le premier degré qui conduit aux voix mystiques, et dès lors sa carrière ne fut marquée que par des prodiges. Il domptait les éléments physiques, comme il subjuguait le cœur des hommes. Le don des miracles lui semblait inné, tant il lui était naturel. Son voyage à travers l'Allemagne et l'Italie fut plutôt un triomphe qu'une course ordinaire : on eût dit le Sauveur parcourant la Galilée et la Judée, et guérissant les infirmités dans le peuple. Sa vie tout entière fut un phénomène mystique dont la durée ne diminuapointréclat. Sa personne se réfléchit dans ses écrits, comme dans un miroir fidèle qui en reproduit l'image : on y ressent cette douce chaleur, qui pénétrant sa grande âme, s'échappait de son œil enflammé ; et le sourire qui

animait ses lèvres inspirées paraît se dépeindre dans ce langage si suave d'onction qui, coulant de sa bouche, débordait sous sa plume. Qui mieux que Bernard aurait pu réunir dans sa vie toutes les merveilles du mysticisme pratique, et dans ses ouvrages tous les mystères du mysticisme spéculatif? Bien que célébrant avec enthousiasme, dans ses nombreux écrits, l'union mystique de Tâme avec Dieu, il sut éviter avec le plus grand soin recueil du panthéisme, contrelequel avait échoué le génie philosophique d'Ërigène. Quelque intime que fût pour lui cette union de la volonté humaine avec la volonté divine, il se garda bien d'y voir jamais une union substantielle de l'âme avec la divinité. C'est ainsi qu'en renfermant sa doctrine dans les bornes de la vérité, il mérita de rester le type le plus pur et le plus élevé du mysticisme chrétien, dans cet âge intermédiaire qui devait élever la société nouvelle, régénérée et purifiée, jusqu'au plus haut période de la vie surnaturelle et divine.

Le mysticisme chrétien parut, en effet, avoir atteint son apogée, lorsqu'il eut pénétré toutes les parties de l'édifice social, du sommet à la base, et que d'une extrémité à l'autre, il eut fécondé la terre d'Occident de sa sève vivifiante. Ce qu'il avait produit jusqu'alors dans l'individu, il Tétendit à toute la société, qui offrit dans sa constitution même un phénomène mystique, mille fois plus étonnant que l'union particulière de l'âme avec Dieu ; l'union du Pontificat et de l'Empire dans Tharmonie d'un même corps social. L'Empire était au Pontificat ce que la chair est à l'esprit, ce que l'homme extérieur est à l'homme intérieur ; et de même que l'homme arrive, par le combat de l'esprit avec la chair, à l'union mystique de l'âme avec Dieu, ainsi la société avait débuté par la lutte du Pontificat et de PEmpire, avant d'à-

boutir à Tunion suprême de l'un avec l'autre dans les hautes régions du pouvoir. Le couronnement de ces efforts ne devait pas être l'absorption du Pontificat par l'Empire, ni de l'Empire parle Pontificat; comme aussi dans rhomme, Tunion mystique n'absorbe jamais la personnalité dans le gouffre du panthéisme. Le beau idéal de la société ne pouvait être davantage la sépara* tion complète et exclusive du Pontificat et de l'Empire ; de même que F âme, arrivée au terme des voies mystiques, ne maudit point la matière, comme le dualisme manichéen. Mais l'Empire, sans renoncera la sphère d'activité qui lui est propre, devait s'unir au Pontificat par les liens les plus étroits, comme l'âme s'unit à Dieu, sans se dépouiller de son libre arbitre ni de sa personnalité. C'est ainsi qu'au moyen âge, le mysticisme chrétien sut imprimer dans l'organisation même de la société une image frappante du phénomène merveilleux qu'il produit dans les profondeurs de l'âme humaine.

Mais si le mysticisme chrétien brillait alors au centre même de la société nouvelle, il rayonnait également sur la circonférence, dont il éclairait tous les points de sa vive lumière. Il inspirait l'idée toute mystique des croisades ; il unissait dans la chevalerie l'élément mystique à l'élément humain, par un code de lois moitié religieuses et moitié politiques. L'architecture lui élevait,dans ses magnifiques cathédrales, des monuments que la peinture et la sculpture venaient tour à tour enrichir de leurs chefs-d'œuvre symboliques ; la science créait dans Iql Somme de saint Thomasun vaste ensemble dont l'élément mystique pénétrait les détails ; et, dans la Divine Comédie de Dante, la poésie elle-même parut une vision qui recouvrait les plus hautes vérités morales sous les voiles de Tallégorie. Mais ni le symbolisme mystérieux des cathédrales du treizième siècle, ni le

génie profondément mystique de Thomas d^Aquin , ni le poème allégorique d'Alighîerî, cette triple expression de la poésie, de la science et de l'art au moyen âge, ne révèlent le mysticisme chrétien, avec autant de force et de clarté que la vie de saint Dominique et de saint François d'Assise. Ce fut moins un commerce habituel avec les hommes qu'un rapport permanent avec Dieu; ils conversaient dans le ciel plutôt qu'ils ne touchaient à la terre. S'échappant de leur sein comme d'une source abondante, le mysticisme chrétien parut s'épancher sur leurs nombreux disciples, pour faire resplendir en eux ses dons les plus éclatants» tandis que, d*autre part, la science lui prêtait ses formes les plus rigoureuses sous la plume de saint Bonaventure, de Hugues et de Richard de Saint- Victor.

C'est ainsi que le mysticisme chrétien, prenant son assise dogmatique dans le mystère de l'Incarnation et son point de départ historique dans le miracle de la Pentecôte, avait fait son entrée solennelle dans le monde; et là, ayant trouvé devant lui la solitude et le martyre, il se développa rapidement sous l'influence de ces deux causes extérieures; puis enfin, mis en face d'un monde nouveau^ que la Providence ouvrait à ses efforts, il suivit la société dans cette longue épreuve qui marqua ses premiers pas, grandit avec elle lorsque des jours meilleurs vinrent luire sur sa destinée, pour atteindre avec elle au plus haut degré de puissance et de splendeur.

Là, s'arrête le tableau historique du mysticisme chrétien, dont Goerres a fait l'objet du deuxième livre de son ouvrage. Nous n'avons fait qu'esquisser rapidement un sujet que l'auteur a traité plus au long. Il n'a point jugé à propos d'étendre ce travail à l'époque moderne ; et nous l'en félicitons, car il est difficile de hasarder des

vues générales sur des temps dont nous voyons le commencement sans en prévoir la fin (i).

(1) 11 est regrettable que le jeune chapelain de Sainte-GeaeTièTe, se bornant à l'examen de la mystique divine, n'ait pu continuer cette remarquable étude sur le livre de Ooerres. D'autres travaux sans doute, en particulier les conférences, qu'il donnait chaque dimanche à la jeunesse des écoles, occupaient son talent et son activité. On eût aimé voir cette plume, déjà sûre d'elle-même, analyser en quelques pages et discuter avec méthode les théories de l'auteur allemand sur la mystique naturelle et la mystique diabolique (Note de Téditeur).

COURS DE PHILOSOPHIE

rAIT A L*éGOLB DBS CARMES DE PARIS, ANNÉE 1850-1851

Ces fragments de leçons^ faites à l'école des Carmes^ en 1850, par un jeune prêtre de vingt-trois ans, n'étaient pas, dans la pensée de l'auteur , destinés au grand public. Mgr Freppel, si sévère pour les œuvres de sa plume, et si respectueux de ses lecteurs, n'aurait jamais consenti à faire imprimer ces notes^ au moins sous la forme imparfaite qu'une rédaction rapide avait dû leur laisser. Il nous semble pourtant que la mémoire de l'illustre écrivain n'aura pas trop à souffrir de cette publication, dont l'intérêt ne saurait échapper à personne. Quand un homme a fourni, dans les lettres et dans l'éloquence, une brillante carrière, on se reporte volontiers vers ses premières années, on interroge avec curiosité ses débuts, on se plaît à étudier en lui le développement de la pensée et les progrès du style. D'ailleurs ces essais de jeunesse ne sont point à dédaigner. S'ils ne révèlent pas encore la maturité du talent, ils dénotent

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déjà^ dans l'abbé Freppel, l'activité sérieuse de l'esprit^ la passion du travail, le goût des fortes études ^ wie dialectique serrée^ toutes ces qualités qui^ de bonne heure^ ont fait présager un maître de la parole et de la plume. Malheureusement^ nous n'avons pu^ malgré toutes nos recherches j retrouver plusieurs leçotis du cours de 1850 ; et il est probable que cette lacune ne sera jamais comblée,

[Note de l'éditeur.)

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